vendredi 7 novembre 2008

LE PARFUM

Des fois, je me dis que je suis un maudit pas d'allure.

J'ai toujours été trop inventif. Dans tout ce que j'entreprends, il y a toujours cette gaffe ou cette niaiserie ajoutée qui fait de ma vie un grand cirque du sommeil où je somnambule tant bien que mal. Non pas que je sois endormi, loin de là, mais je rêve trop à voix haute.

Et je rêve aussi avec mes mains. Ce qui est bien pire encore.

Je ne suis pas fier de vous la raconter celle-là mais, en même temps, je vous avouerai que cela m'amuse. Montrer ses travers, c'est les surmonter. En tout cas, je ne serai jamais assez fou pour montrer mes vrais points faibles. Ce qui fait que si je vous raconte ça, c'est qu'au fond je m'en moque.

Cela se passe à l'hiver de 2001, dans le bout de la St-Valentin.

Il y a une tempête de verglas ce jour-là. Le plus mauvais temps qu'on puisse imaginer pour sortir le nez dehors. Même qu'on allait fermer le pont Laviolette pendant la journée. La structure métallique du pont était tellement glacée que les automobilistes risquaient à tout moment de recevoir une plaque de glace dans le pare-brise qui les transperceraient de la bouche à l'anus.

Ce qui prouve que c'était vraiment un sale temps.

J'avais un rendez-vous galant avec une inconnue de Saint-Hyacinthe. Elle avait réussi à traverser le pont avant qu'il ne le ferme. Elle serait au lieu de rencontre dans les prochaines minutes.

Cela faisait quelques temps qu'on clavardait et on s'entendait si bien, sur pleins de trucs, qu'on a fini par se parler au téléphone, après avoir envoyé nos photos. C'était sidérant. Je faisais dans mes shorts rien que de lui parler. Quelle voix! La voix de Françoise Hardy. Et quelle belle femme! De grands yeux bleus, les cheveux blonds, la bouche en coeur. Oua! Menoum. Menoum.

Bon. Il fallait que je me mette beau. D'abord, nettoyage en profondeur, une heure dans le bain à se faire tremper le scrotum comme il faut. Puis brossage des dents, de la langue et du palais; soie dentaire; Scope. Ouaaaaa! Aaaaaah! Haleine impeccable!

Après m'être rasé et peigné, pour faire bonne impression, il ne me restait plus qu'à m'asperger de ce parfum que j'avais confectionné moi-même... Je vous l'ai dit: je rêve à voix haute. Et je m'étais dit que du parfum, au fond, ce n'était que de l'alcool avec une décoction d'essences quelconques.

Je me suis donc fait un parfum, LE parfum, pas celui de Patrick Süskind, mais le mien.

J'avais une bouteille à moitié pleine d'alcool à friction dans ma pharmacie. Pour aromatiser cet alcool qui allait devenir mon parfum, j'ai foutu dedans quelques épices: du clou de girofle et de la cannelle essentiellement.

Au bout de deux ou trois jours, ça ne sentait pas mauvais. Je me suis dit qu'il n'y a pas une fille sur terre qui saurait d'où me venait cette irrésistible fragrance. Je surclassais tous les grands noms de la parfumerie avec mon alcool à friction frelaté aromatisé au clou de girofle et à la cannelle.

-C'est quoi ton parfum? qu'elle me dirait.

-Mon parfum? Ça s'appelle Cajetano Veloso. Un grand parfum du Brésil à ce qu'il paraît. On dit que c'est aphrodisiaque.

Oua! J'étais allumé comme dans mes pires rêveries à voix haute.

Alors voilà, je rencontre la femme en question. Toute une femme. On capote. Le coup de foudre. On se jette l'un sur l'autre. On se dévore. On se désire. On en bave d'envie. Toujours. Tout le temps. Plusieurs fois par jour. C'est la passion, féroce, fulgurante, stupéfiante.

Et je continue, bien sûr, à me parfumer avec mon parfum du Brésil, jusqu'à ce que ma nouvelle blonde naturelle trouve ma bouteille d'alcool à friction...

Du coup, j'avais honte. Je ne sais pas pourquoi...

Elle me fait troquer le parfum de ma composition pour quelque chose de moins exotique et, malheureusement, beaucoup plus cher.

-Quand tu voudras t'parfumer. Mets-toi don' ça à 'a place.

-Ok bebé! Ok.

Les jours, les mois et les années passent.

Puis un jour, elle me voit ressortir mon alcool à friction... C'était pour nettoyer mes harmonicas...

Elle part à rire en me voyant avec ma bouteille d'alcool à friction.

-Pourquoi tu ris? que je lui demande, un peu vexé.

-Ha! Ha! Ha! Ho! Ho!

-Pourquoi tu ris? que je lui redemande, encore plus vexé.

-Quand j't'ai connu, tu t'parfumais à l'odeur de tourtière! Avec d'l'alcool à friction sacrement! Avec du clou de girofle et d'la cannelle! Ha! Ha! T'es pas battable!

Ouin. Ben c'était la fois où je me parfumais à la fragrance de tourtière.

Il fallait bien que je vous la sorte, comme ça, à l'approche du temps des Fêtes.