lundi 10 novembre 2008

JULES PÈTE- PIS-RÉPÈTE




Écrivons. Écrivez. Écrivette. Je me craque les doigts. Je me donne deux claques su' 'a yeule et, zoom! Je tiens le sujet. Haha! Il y a toujours de l'eau dans ma source. Je serai encore intarissable. Je vais écrire un billet long comme le bras, au mépris des règles de marketing de la blogosphère.

Et vous savez quoi? J'm'en crisse d'aplomb. Je suis un blogueur progressif. Je me mets en train en torchant des niaiseries et, subito presto, l'éclat de génie. Enfin, une bonne phrase qui restera du brouhaha de mes idées. Un jour on dira «Ah oui... Bouchard, alias Makwa Grizzli... Butch Bouchard le gars à qui l'on doit cette maxime des plus percutante: Je tiens le sujet. Haha!»

Oui. Je tiens le sujet. Haha!

Pas de politique ce matin: qu'ils aillent tous chier. Ce matin, je ris, je m'amuse: je tue la malédiction du lundi matin.

Ce matin, je vais vous parler d'un détraqué tiré de ma galerie d'originaux. J'en collectionne plusieurs pour une raison qui m'échappe. Peut-être que, justement, la raison m'échappe. Je trouve chez les fous une infinie tendresse que vous devriez bien comprendre, parce que tout le monde est fou. Prenez le type le plus sérieux du monde et suivez-le pendant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pendant une année bisextile. Je vous jure que vous allez vous dire, un jour ou l'autre, que ce type-là est un vrai hostie de fou et vous vous demanderez pourquoi vous devriez observer sa vie plus longtemps, à moins que vous ne soyez sur les pilules, les yeux hagards devant les émissions de télé-réalité.

Nous sommes tous fous. En plus, il y a tellement de drogues qui rentrent dans tous les foyers, sans compter la télé et l'Internet, que c'est sûr que tout le monde a sauté une coche.

Combien de valiums et d'anti-dépresseurs se vendent légalement pour transformer en misérables loques humaines leurs consommateurs invétérés, le cerveau à Off, à baver bêtement en écoutant Le Banquier, summum de leur activité intellectuelle hebdomadaire?

Combien de bière, de vin et d'alcool qui se terminent en dyonisiaques païennes où les ivrognes s'égorgent entre eux en gueulant comme des putois?

Et tous ces junkies qui les regardent et se trouvent encore moins gelés que l'homme et la femme ordinaires, bourrés de pilules ou de prêts-à-penser intellectuels?

Où veux-je en venir?

Ah oui! À l'un de mes détraqués préférés... Je vais donc vous dresser une esquisse, tiens. D'autres suivront. Ce matin, ce sera Jules, mieux connu sous le surnom de Jules Pète-pis-répète

JULES PÈTE-PIS-RÉPÈTE

Jules Pète-pis-répète ressemble à René Lévesque, lui aussi. Ce n'est pas pour rien que René Lévesque s'est fait élire, quoi: des tas de gens lui ressemblaient. Dont Jules.

Jules est paralysé d'un côté et il me salue tous les jours parce qu'il prend la bus avec moi. Cela fait quatre ans que je le connais et il ne m'a jamais dit que trois ou quatre affaires, toujours les mêmes, d'où son surnom de Jules Pète-pis-répète. D'abord, il ne se souvient jamais de mon nom. Dès qu'il me voit il me répète toujours la même calice d'affaire:

-Bonjour, moi c'est Jules. Vous c'est?

-Gaétan.

-Gatan?

Et là, il reprend son souffle. Puis il répète invariablement bonne soirée.

-Boooo-oonne so-a-rée!

Et il te l'étire en sacrement son bonne soirée.

Et là, le lendemain, même chose. Bonjour, moi c'est Jules. Vous c'est? Gaétan, hostie, Gaétan...

-Booooo-oonne so-a-rée!

J'essaie de ne pas m'emporter. Car je sais qu'il va aussi me dire:

-Aujourd'hui! Toutte coûte cher! Heureusement qu'i' a l'autobusse! E'l'taxi c'est cher!

Puis quand la bus arrive, il dit toujours la même chose quand je le prie de passer avant moi, puisque c'est tout de même un vieillard, Jules.

-Y'en a encore des gentils! Mais des haïssables, y'en mouille! dit-il en postillonnant, toujours, tout le temps...

Et il va me répéter ça encore aujourd'hui, demain, après-demain, à moins que je ne me trouve une autre job. Je soupçonne Jules d'avoir un léger retard intellectuel. Ce qui fait que je réponds toujours à ses questions: que voulez-vous que je fasse, hein?

Il m'a surpris une seule fois. C'était à la Saint-Valentin. Jules était assis sur «le banc des innocents», pour reprendre l'expression du député de Donnaconna, de biais avec le chauffeur.

-Y'en a encore des gentils! qu'il disait. Mais des haïssables, y'en mouille!

Jusque là, rien de surprenant. Mais voilà que pour la première fois en quatre ans il allait ajouter une autre phrase à son registre, ce qui me donne l'envie de vous la rapporter.

-Ma mère, c'tait d'l'or en barre.

Et je ne l'ai plus jamais entendu dire quoi que ce soit d'autre, Jules.

-Ma mère, c'tait d'l'or en barre...

Tous les jours, il boîte vers son autobus, et il ramasse les vieux mégots par terre, les papiers, les carosses d'épicerie.

Jules Pète-pis-répète laisse passer tout le monde avant lui: femmes, vieillards, enfants, adolescents, jeunes baveux. Dans la bus, s'il voit une vieille folle ou une jeune poulette, il lui offre son siège. La plupart des bonnes femmes refusent: elles voient bien que c'est mal vu d'accepter la place d'un handicapé.

Moi, eh bien, j'entre toujours le dernier dans l'autobus. J'sais vivre.

Évidemment, il faut toujours que j'oblige Jules de passer avant moi.

Et il faut toujours qu'il me répète la même chose, ad nauseam.

-Y'en a encore des gentils! Mais des haïssables, y'en mouille!

Et je lui laisse la conclusion, comme toujours.

-Booooo-ooonne so-a-rée!