lundi 3 novembre 2008

SYLVIA AU BOUT DU ROULEAU IVRE

Ça m'est venu subitement à l'esprit. Il est vrai que j'ai lu Sylvia au bout du rouleau ivre, de Christian Mistral, en même temps que j'épluchais les oeuvres complètes de Anton Tchékhov.

Je lis Tchékhov sur la bolle. En chiant, oui. Mais je ne fais pas ce déshonneur à Mistral. Je le lis sur mon divan. Privilège appréciable.

Il y avait tout de même une certaine parenté entre les deux auteurs que je ne m'expliquerai pas autrement que par une vieille formule: l'artiste est le miroir de son époque.

Et ne me demandez pas qui c'est qui l'a écrit. Je n'en sais foutre rien. Ce matin, c'est moi qui l'écris. Et demain ce sera un autre. Et ainsi de suite jusqu'à la fin des temps. On ne se mettra pas à faire du chichi pour si peu.

Hier, c'était Lermontov, Un héros de notre temps, ou Tchékhov, Salle 6, voire Dostoïevski, L'homme du sous-sol. Tous des Russes, si vous avez bien remarqué. Et vous vous dites: est-ce que Christian Mistral est un écrivain russe? Bonne question.

Il faudrait le lui demander. D'abord, l'alcool occupe une place prépondérante dans son oeuvre, ce qui rend ivre, bien sûr, mais cela n'empêche pas n'importe quel Russe d'être Russe. Cela n'empêche pas Mistral d'être Mistral. Ou Max Cockrell d'être l'autre dont Rimbaud disait qu'il était je. «Je est un autre.» Et Max Cockrell aussi, c'est un autre tiens, et même que c'est le personnage principal du roman Sylvia au bout du rouleau ivre. Cockrell me fait d'emblée penser au Henri Chinaski de Charles Bukowski, un double confortable pour l'écrivain qui ne tient pas à passer pour un ivrogne ou bien un drogué. Il est rusé Mistral. Vous n'en avez aucune idée.

Max Cockrell est un héros de notre temps. Il est de retour à Montréal pour l'enterrement de son père et il déchoit des premières pages aux dernières, comme un personnage de la littérature russe pré-révolutionnaire. Il se saoule. Il se dope. Il va en prison. Il se resaoule. Il se redope. Et il croit que sa vie est inutile, en quelque sorte, que tout est vain, futile, dénué de sens.

Et en même temps, il lui reste un zeste de foi, d'une foi tout aussi faible que celle de Tchékhov, une foi avec un petit f, une foi non pas de charbonnier, mais d'intellectuel. Une foi pour Sylvia, un prétexte pour se donner du coeur au ventre, même si le coeur n'y est plus. De cette foi qui ne déplace pas les montagnes mais qui les avale tout rond, comme quelque chose d'insensé, comme l'aurait dessiné Goya pour ses Caprices.

Cette petite foi toute penaude, c'est tout ce qui réussit à le maintenir à Montréal quelques heures, quelques jours de plus. J'ai connu ça et croyez-moi, je me suis guéri de Montréal...

Mais pas Cockrell. Même qu'il traîne Montréal avec lui, où qu'il soit, ce qui est bien pire que ce que j'ai vécu. Une fois parti de Montréal, je respirais de l'air pur.

Pour paraphraser Michel Tremblay, on peut sortir de Montréal mais on ne sortira jamais Montréal de Max Cockrell. Ce qui fait qu'il est triste, malheureux, cynique et tendre comme Tchékhov. Tchékhov qui aurait trinqué au même rythme que ce bon vieux Bukowski. Bref, comme le père de Tchékhov, un ivrogne, s'il avait écrit. Ou bien comme un Montréalais.

Mistral a écrit ce roman entre le 24 février et le 26 mars 1985. Vous vous souvenez de cette époque? Moi aussi. Et j'aimerais mieux l'oublier.

C'était les années Reagan. Chez les jeunes, on affichait le look faussement appelé «rebel», avec des imprimés du drapeau américain sur les jeans et les chemises, ou bien le look straight plate BCBG des young urban professionals, des yuppies quoi.

Entre les deux, pris en serre, il y avait la racaille, la bohême, la marge, les punks, les clodos, les junkies, les aborigènes. Et, croyez-moi, il n'y avait que parmi eux qu'on pouvait respirer à l'aise à cette époque, comme si l'esprit souffrait d'asphyxie. Comme si l'intellect était ramené vers le plus bas dénominateur commun.

Ce qui fait que Sylvia au bout du rouleau ivre, une des premières oeuvres de Christian Mistral, est toujours d'actualité.

«Si Evil Knievel était entré pour nous offrir de traverser à moto le Niagara sur un fil, nous nous serions tous disputés le privilège de passer en premier. Pour l'expérience. À moins que je ne comprenne rien à rien et que chacun ne cherche au fond, dans le sordide chaos de son existence, que la paix et le repos des sens.»

C'est à la page 95 de ma vieille édition XYZ. Vous voyez qu'il sait écrire, le mec. Ce n'est pas juste de l'écriture journalistique, l'histoire de Chosebine racontée de façon purement chronologique. Mistral n'est pas un mémorialiste, ni un biographe de fond de basse-cour. C'est un écrivain, tout simplement. Il ne serait que ça que ça serait déjà beaucoup.

Max Cokrell est un anti-héros de notre temps. Lermontov ne l'aurait pas renié.

Sylvia au bout du rouleau ivre a été republié récemment aux éditions Boréal. Vous pouvez même l'acheter ici sur Amazon.

Mil neuf cent quatre-vingt-cinq... Brrr....

Chapeau, Mistral.