mardi 4 novembre 2008

L'HISTOIRE DE MON VIEUX CHAPEAU SUR MA PORTE DE GARDE-ROBE


Je ne suis plus très porté à porter des chapeaux. J'en ai porté un quelques temps, en 2001, une année qui fût un grand cru dans ma vie. 2001, une année où j'ai pris de l'espace et vécu toute une odyssée.

Il repose en ce moment sur ma porte de garde-robe. Vais-je le porter ce matin? Pas sûr...

C'est un chapeau en cuir avec des motifs indiens incrustés. Il provient de Colombie. Je l'ai encore mais ne le porte plus souvent. J'aime mieux me promener tête nue, la plupart du temps. J'ai toujours chaud et j'aime bien me faire aérer le caillou.

J'ai acheté ce chapeau à l'époque où j'étais l'homme à tout faire du journal de rue Le Vagabond, à Twois-Wivièwes: rédacteur en chef, secrétaire, réviseur, journaliste, infographiste, travailleur de rue, assistant-comptable, moppeur, laveur de bolle et changeur de rouleaux de papier-cul.

C'était une belle job, très stimulante. Je travaillais avec des jeunes chômeurs qu'il fallait faire passer pour des «personnes en situation de déséquilibre socio-affectif collectivo-communautaire d'ex-personnes judiciarisés en état de choc post-traumatico-PCP-endémique à l'éthanol pur». Du charabia pour obtenir des subventions de nos élites politiques.

Bref, je travaillais avec de jeunes chômeurs qu'on essayait de rééduquer. Et moi, eh bien je me contentais de les encourager à vivre au maximum, au fond Léon, pis calice-toé de tous ces hosties d'caves. On n'est pas en Chine sacrement!

Ce qui fait que la rééducation était heureusement ratée grâce à mon mépris de toute autorité.

«Les spécialistes, c'est vous autres. Moé, chu icitte pour me reposer», que je leur disais, à la blague.

Dans les faits, je ne me reposais pas trop.

Surtout les jours où la moitié de mon staff n'était pas là. Je me souviens de la saison des psilocybes, qui les faisaient s'absenter dans tous les sens du terme. C'est comme s'ils étaient gonflés à l'hélium pour les trois jours suivants. Il fallait toujours les ramener à terre. Ne serait-ce que pour ne pas jouer au baseball dans le local, à calisser la balle sur les murs frais peints. Ce qui me mettait, bien sûr, en tabarnak.

«Heille! Allume hostie!» J'ai crissé la balle au bout de mes bras. C'était Mouche, le joueur de baseball, celui qui me faisait le plus chier parce que c'était celui qui me ressemblait le plus: un maudit fendant, toujours en train d'interrompre les autres pour placer un sarcasme. Trop intelligent. Comme moé.

Je vivais vingt heures sur vingt-quatre dans la cour des miracles trifluvienne où se retrouvent tout ce qu'il y a de plus sordidement humain dans la société. Le reste du temps je baisais ou je dormais.

Je m'y sentais bien, à ma place, parmi les voyous. Les discussions sont libres et il n'y a jamais de tabous.

J'ai toujours mieux respirer parmi les gueux, les éclopés et les anarchistes. Je ne me suis jamais senti à l'aise parmi les gens, justement, à l'aise. J'ai toujours l'air du gars qui s'emmerde, en de pareilles occasions, et ce n'est pas parce que je n'ai pas essayé de m'amuser avec eux. Seulement, je suis bien trop excentrique pour eux et je ne veux pas gâcher leur soupe ou bien leur confort intellectuel.

Je ne pense pas qu'à moi. Le bonheur est une chose trop sérieuse pour la laisser entre les mains de ces créatures de l'ombre qui se tapissent dans les bas-fonds pour en ressurgir quand on s'y attend le moins. Laissons-le aux bourgeois, le bonheur, puisqu'ils y tiennent tant. Nous, les pauvres, eh bien nous aurons la dignité. Ça ne coûte rien et ça fait peur.

Bon, je sais, je sais, je m'abandonne en lyrisme.

Tout ça pour parler d'un simple chapeau.

Comment l'ai-je obtenu?

Une histoire de fous, encore une fois.

Il y avait un grand gaillard, Redji qu'il s'appelait. Il était grand, six pieds quatre pouces, et son visage portait les marques de longues nuits de méthamphétamine: le visage galeux, les dents molles. On lui aurait donné quarante ans. Peut-être en avait-il trente.

Toujours est-il que Redji est arrivé un jour au local du journal avec ce chapeau, fabriqué en Colombie, et qu'il réussit, à force de pleurnichages, à le vendre à mon comparse Alex, le meilleur intervenant social que j'aie connu, un gars simple, doublé d'un christ de bon chanteur et joueur de guitare.

Comme Alex joue aussi du blues dans les bars, c'est le chapeau idéal. Il fait donc un show complet avec le chapeau de cuir et ça fesse. Un triomphe. Trois tounes en rappel: le tour du chapeau.

Le lendemain, encore tout fier de son nouveau chapeau, voilà Redji qui rapplique.

-Alex... Heee... Faut que j'te rachète le chapeau. J'peux pas te l'vendre. Ça appartient à un gars qui est recherché par une gang de bécik. S'ils te voient avec ça, ben i' pourraient t'faire la passe, pis moé j'veux pas avoir ça su' 'a conscience...

Et là Redji rachète son chapeau. Alex est déçu, mais bon, il s'y fait.

Je dois préciser que je n'ai jamais eu vent de toutes ces transactions la première fois que j'ai vu ce chapeau. Alex n'avait pas été loquace à ce sujet. Et moi, eh bien, je ne vis qu'un beau chapeau de freak.

-Wow! Et tu l'vends combien Redji?

-J'te l'vends à prix d'ami...

Un ami, ça vaut bien quelques pichets de bière.

Donc, je lui donne de quoi se nourrir le corps et l'esprit. Et, le jour même, comme c'est l'automne, je me promène au centre-ville avec ce merveilleux chapeau de freak, comme si j'étais sur la Côte Ouest, à écouter du CCR dans un Volkswagen Bus bigaré.

Puis Alex me croise.

-Qu'est-cé qu'tu fais avec ça su' 'a tête Butch? qu'il me dit.

-Ben... J'l'ai acheté à Redji. Ça vient d'la...

-Colombie! Je l'sais!

Et là il me raconte toute la petite histoire du chapeau, le gars qui va s'faire descendre par les motards s'ils croient que c'est lui sous le chapeau. Wow! Quelle histoire! Chapeau!

Les jours suivants je défie la mort. Je le porte partout et en toutes circonstances, le chapeau du mort. Le chapeau qui devrait me porter malchance.

Redji vient pour me le racheter.

-Pas question Redji! Première leçon que tu dois apprendre Redji: arrête de niaiser les autres. Pis la deuxième: j'le trouve ben beau ce chapeau-là. Ça fait que oublie ça.

Et Redji n'a rien dit. Il a souri. Comme si sa malédiction était enfin terminée.

Le chapeau me faisait et c'est tout ce qui comptait.

Redji s'est contenté de me bummer des cigarettes. Il ne m'a plus jamais agacé avec ça.

***

Je l'ai porté encore quelques années, puis quelques mois, ce chapeau. Puis je l'ai rangé. Avec le reste de ma panoplie d'Indien, mon collier de griffes d'ours et autres breloques du temps où j'usais d'artifices.

Je me sens plus simple. Moins théâtral. Juste cool.

J'hésite à le ressortir. Il est là qui pend tristement sur la porte du garde-robe.

Massif l'a mis récemment pour se déguiser... Pour se déguiser hostie! Ça je ne le prends pas...

-Ramène-le moi Massif, mon beau chapeau colombien! J'y tiens à ce chapeau-là... Même si je l'porte p'us. Y'est chargé d'histoire! On peut pas l'perdre, comprends-tu? Tu m'promets d'y faire attention, hein? Tu vas pas t'asseoir dessus? Si y'a un grand six pieds quatre qui s'appelle Redji qui veut le racheter, tu lui dis non, ok?