mardi 11 novembre 2008

La vraie et authentique histoire de Bill le drummer


J'ai joué avec des tas de musiciens au cours des années, au hasard de mes errances sur l'Île de la Tortue.

Je voudrais tous vous les présenter d'un coup, mais ce ne serait pas possible. Ça me prendrait un roman, rien que sur le sujet. Puisque j'ai déjà huit romans en chantier, dont La vraie et authentique histoire d'un hostie d'cave, un roman à thèse, d'inspiration très camusienne, je ne vois pas où je vais trouver le temps pour l'écrire, celui-là. En attendant, permettez-moi de jeter des notes sur mon clavier -oua! jeter des notes sur un clavier, quelle figure de style à chier!

Voici donc la vraie et authentique histoire de Bill le drummer.

La vraie et authentique histoire de Bill le drummer


Bill le drummer se promenait toujours avec des baguettes de drum, sauf qu'il n'avait pas de drum. Ce qui fait qu'il tapait sur tout ce qui résonne un tant soit peu, généralement des poubelles puisqu'il vivait au grand air, à Whitehorse.

La première fois que je l'ai rencontré, je jouais de l'harmonica dans un parc où se trouvait aussi un navire doté de roues à aubes: le S.S. Klondike, bateau mythique des chercheurs d'or. Le parc était situé aux abords de la rivière Yukon, près de Main Street.

Il était six heures du matin et je jouais de l'harmonica, pas trop fort, juste des sons cool. Je regardais les montagnes, les bouleaux, les épinettes, les takus. J'étais bien. Relax.

Évidemment, avec la musique y'a jamais moyen de ne pas se faire d'amis instantanément. Comme je jouais calmement, voilà qu'une bande d'une dizaine d'indiens Haida et Tinglits me tombent dessus. Ils fouillent les poubelles. Ils ont soif. On les voit généralement mendier devant le Liquor Store. Ils mènent le trouble.

Et ils m'entourent. Suis-je dans le pétrin? Peut-être. Je continue à jouer. La musique adoucit les moeurs.

Les pochards aiment ça. Christ qu'ils sont maganés. Je ne sais pas ce qu'ils prennent, hormis de l'alcool, mais ils sont tous plus ou moins achevés. Parmi eux se dégage immédiatement Bill le drummer, immédiatement du fait qu'il a des baguettes de drum et qu'il se met tout de suite à m'accompagner.

-Come on dude... Let's go... All right!

Et là je joue avec Bill le drummer. Pas le choix. L'escogriffe ressemble un peu à Lee Van Cleef, avec les yeux encore plus bridés. Et il ne tape pas au bon rythme. Il se gourre. Il arrête. Il recommence n'importe où, n'importe quand, n'importe comment. Bref, Bill le drummer joue mal en sale.

Comme s'il se rendait compte qu'il jouait mal, il me dit qu'il va me réciter un de ses poèmes.

-Oh yeah? Go for it, man. I'm gonna play harmonica while you are reading.

-Ok dude. It goes like this: «I was in the forest playing tamtam. Then, the White man came and I hit his fuckin' head with my tamtam.» What d'ya think about that, eh?

-That sounds good...

-Hey man! You really speak like Jacques Cousteau. D'y'know that? Ha! Ha! Jeez!

Je deviendrai une fois de plus Jacques Cousteau. Voilà qu'ils m'appellent tous Jacques Cousteau et que je ne peux rien y faire. Puis Bill le drummer propose d'acheter une bouteille de fort au Liquor Store. Et là, je leur pète une baloune pour ne pas me ramasser avec une bande de saoulons à sept heures le matin alors que je me prépare pour un rendez-vous galant en cette journée qui s'annonce radieuse et que je veux garder ainsi.

-I'm an Indian too, guys. And it's forbidden to drink for all the members of my tribe. I'm sorry.

-Come on dude! réplique Bill le drummer. We're gonna jam!

Il essaie de m'avoir par les sentiments. Jammer, faire de la musique, même avec quelqu'un qui ne sait pas jouer? Pas sûr.

Finalement, la bande me laisse à mon banc. Bill le drummer tape sur toutes les poubelles qu'il voit sur son passage. Tous les dix disparaissent à l'horizon, en route vers le Liquor Store.

Je range mon harmonica après l'avoir essuyé sur le revers de mon jeans.

Puis je m'en vais déjeuner sur Main street, un gros christ de trucker's breakfast: trois oeufs sunny side up, du bacon, du jambon, des french fries, de la saucisse, des crêpes, du sirop, des toasts et autant de café que possible.

Bill le drummer me voit dans la fenêtre en train de m'empifrer.

Il entre dans le restaurant. Tout le monde le dévisage. Racisme? Je ne sais pas. Je sais seulement que Bill le drummer est déjà pas mal plus défoncé que l'heure d'avant où j'avais jammé avec lui.

-Hey man, qu'il me dit. D'you have some spare change, eh?

Je lui offre un déjeuner. Il préfère prendre l'argent du déjeuner. Ce n'est pas qu'il me fait peur: je lui en calisserais rien qu'une et il revolerait à vingt pieds. C'est juste que je me sens cheap de manger comme un porc pendant que mon frère indien a soif. Je lui refile un dix, espérant ne pas le croiser trop souvent.

-Tonite, we'll be in the park, all of us. Come with us, we're gonna jam dude!

Ouais. Ouais. Je me suis plutôt désisté ce soir-là. J'ai préféré jouer de l'harmonica à mon campement, près du feu, avec Craig qui jouait de l'accordéon et Pete de la guitare. Toutes les femmes venaient nous voir, bien entendu. Et Jacques Cousteau avait la cote, croyez-moi.