mercredi 14 décembre 2016

Le joual c'est du français vivant

Une chroniqueuse d'un journal jaune s'en est prise cette semaine à un gars de chantier qui a manifesté son intention de se présenter aux élections. Ladite chroniqueuse, qui tient à être reconnue pour son bon goût et sa bonne éducation, voyait d'un très mauvais oeil qu'un prolétaire ose jouer sur le terrain de jeu traditionnel de l'élite en multipliant les sacres et les fautes de langage.

Selon elle, la grande majorité de la population devrait se la fermer à jamais et se contenter de dire oui maître si elle ne sait pas formuler convenablement sa pensée. C'est sans doute ce genre de raisonnement stupide qui finit par rendre les intellectuels tout à fait détestables.

Je suis un intellectuel, je ne m'en cacherai pas. J'ai lu des tas de livres de tous les formats et, qui plus est, je crois même les avoir compris. Cela dit, je réprime en moi ce mépris hautain qui caractérise ma caste de scribes lorsqu'elle contemple les ouvriers qui bâtissent les pyramides. Plutôt que de les considérer comme des abrutis incultes et ignorants, je me rappelle que beaucoup de scribes ne savent même pas se faire cuire un oeuf. Si la pyramide s'effondrait, ce qui s'est produit de temps à autre au cours de l'histoire, les scribes seraient bien contents de pouvoir lécher les bottes des ouvriers pour profiter de leur débrouillardise, à défaut de disposer d'un pharaon pour jouer auprès de lui au porteur de rogatons.

Mépriser ceux qui ne savent pas bien parler en dit plus long sur la personne qui déprécie que sur ceux qui sont visés par ces préjugés sociaux. Bien sûr, le contempteur du petit peuple idiot laissera entendre que c'est pour conférer le sens du dépassement à la plèbe qu'il lui fesse dessus. C'est par bonté d'âme qu'il l'assomme et lui ordonne de se tenir silencieuse et tranquille au bas de la pyramide à pousser les blocs de granit... Vraiment?

C'est là que je décroche... C'est là que je descends de la pyramide et que je me désolidarise de ma caste. Ce qui explique sans doute pourquoi je suis moi-même condamné à pousser des blocs de granit au bas de la pyramide...

Sans rire, il m'est possible de parler et d'écrire dans un français standard qu'à peine 5% de la population du Québec maîtrise. J'en tire une certaine utilité tout en sachant que le français s'apparente à une langue morte à peine soutenue par ses locuteurs naturels.

Il y a plusieurs raisons à cela et le manque d'éducation en fait probablement partie.

Par contre, le français est intrinsèquement une langue détestable. C'est, de toutes les langues latines, la seule qui ne s'écrive pas au son.

À l'origine, la langue française était le joual du latin. Cette langue mâtinée d'expressions germaniques finit pourtant par faire sa place au fil des siècles.

Rabelais, qui passe pour un génie de la langue françoise, écrivait relativement au son en parodiant les doctes ignorants de la Sorbonne qui mettaient des ph partout pour rappeler la lettre phi (φ) en grec. On s'est mis à écrire philosophie en français alors qu'on écrit naturellement filosofia en italien.

Voltaire lui-même écrivait pratiquement au son. Il n'y a qu'à parcourir les premières éditions de ses oeuvres pour le constater par soi-même. Les formations de mots en ph sont souvent escamotées au profit du f. Voltaire imite souvent la graphie des italiens, des espagnols ou des portugais. Et ce même Voltaire passe, de loin, pour l'un des grands maîtres de la langue française...

Que s'est-il donc passé pour que le français devienne si lourd? La linguiste Nina Catach a éclairé ma lanterne. Son ouvrage intitulé Les délires de l'orthographe (Paris, Plon, 1989) m'a allumé sur une histoire que j'ignorais jusqu'alors. Le français a été coulé dans le béton à l'époque de Chateaubriand dont la langue écrite est devenue la référence de base pour les décennies à venir. Le français actuel c'est les Mémoires d'outre-tombe...

Évidemment que je respecte les standards pour ne pas passer pour un va-nu-pied...

J'ai le droit de m'exprimer sur toutes les plate-formes, dont le Hufftington Post j'imagine, parce que je ne fais pas une faute par phrase. Je suis convenable. Présentable. Un vrai prince de la langue françoise...

Bien que je bénéficie de cette soi-disant maîtrise de la langue, je ne tiens pas à vous raconter des bobards.

Le français, tel qu'il est conçu en ce moment, est un mauvais outil qui sert très mal ceux et celles qui le parlent. S'il collait un peu plus à la graphie des langues latines, on permettrait à plus de locuteurs d'acquérir une certaine maîtrise du nouveau standard. Cette idée est sans doute discutable. Les scribes seront sans doute les premiers à refuser que l'on porte atteinte à leurs privilèges... Ils accepteront nénufar du bout des lèvres, au lieu de nénuphar, mais ne venez pas les emmerder outre mesure. Ils continueront d'écrire nénuphar jusqu'à la fin des temps pour vous tourner en bourrique. Par contre, ils continueront d'écrire fantôme plutôt que phantôme afin qu'il n'y ait rien à y comprendre.

Mentionnons, au passage, que le roi Louis XVIII, en rentrant à Paris en 1814, aurait dit Le roé c'est moé comme tous les Québécois le feraient. On m'a pourtant enseigné à l'école que ce n'était pas beau de dire moé pis toé. Ça faisait malpropre de parler comme mes parents, mes grands-parents et arrières-grands-parents. On m'a aussi appris à ne pas dire tabarnak. Pourtant, je n'ai jamais dit zut après m'être cogné les orteils contre la table de chevet.

Notre joual, si honni par les gens de culture et de bon goût, n'est pas ce mauvais français qu'on tient à nous faire croire. C'est du français vivant. Lorsqu'on dit el chat miaulait au lieu de le chat miaulait nous ne faisons que nous rapprocher de la prononciation des espagnols: el gato maulló... Nous sommes encore en parfaite intelligence avec l'origine latine de notre langue.

Lorsqu'on dit tabarnak, cela signifie que l'on est Québécois.

Si l'on était de Marseille, on dirait peuchère.

Avoir honte de soi-même est le propre des esclaves qui aspirent à bénéficier de misérables privilèges accordés par leurs maîtres.

L'amour de soi-même, comme l'amour de son peuple, repose sans doute sur l'acceptation de ce que l'on est.

Les scribes qui tiennent à jouer aux dompteurs d'animaux de cirque ne sauront jamais prendre la liberté au sérieux.

Comme le dirait en bon français vivant feu mon père: Les diplômes pis les bouches en trous d'cul d'poule ça m'impressionne pas joual vert!

4 commentaires:

monde indien a dit...

La langue françoise a été faite de bric et de broc -
Un prof universitaire assez éclairé nous rappelait que son apport latin avait été fait par des soldats romains ( lors de l ' invasion par la gaule par ces m^mes-romains , fidèles de César ) soldats complètement analphabètes et de souches paysannes - C ' est eux , mixés aux langues celtiques , qui ont fait la langue française - Rabelais en est un joyeux trublion , par exemple -
Vous au Québec , soyez-vous loué.e.s pour cette merveilleuse langue que vous fabriquez -

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Nos paysans et hommes des bois comprennent très bien le français standard même s'ils n'aiment pas s'exprimer ainsi pour ne pas se donner l'impression d'être en train de doubler un film américain... ;)

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: J'écoutais la télésérie Dexter doublée en parisien: "P'tain, connard, enfoiré d'mes deux, dis-moi que t'as oublié l'matos?" Ça me faisait rire. Dans mon patois ça donnerait "Hostie de deux de pique! Christ de trou d'cul! Dis-moé pas qu't'as oublié el' stock?"

Inri a dit...

Hahaha c'est vraiment con qu'on soit obligé d'écouter des séries doublées en pharisien lol