mardi 13 décembre 2016

Le cadeau de Noël de Piwi Veilleux

Piwi est un paumé qui n'a ni le cul ni les dents. Il traîne sa vie dans tous les milieux glauques de la ville, là où ça pue la sueur, le mauvais tabac et l'huile à patates frites. Il se lave peu, se lève tard et se trouve presque toujours dans un état second. Il profite de menus travaux, de l'aide sociale et de quelques minuscules produits de la criminalité pour être toujours dans les vapes. À défaut d'argent, il fait le tour de ses amis et connaissances dans l'espoir de bénéficier d'une dose de bonne humeur artificielle.

Vous dire qu'il est affreux n'arrangera pas son affaire. Il l'est, bien entendu. Il ressemble un peu à Charles Manson avec cent kilos en moins. Il pèse moins 15 kilos, mettons. On peut dire qu'il constitue une entité négative. Un trou dans l'espace-temps. Ses deux joues sont collées ensemble. Ses cheveux sont gras. Ses yeux sont croches. Son nez est poilu. Ses jambes sont arquées. Bref, il n'a rien pour lui et pense néanmoins que tout lui est dû. Vous avez raison de croire que c'est un trou du cul. Mais est-ce une raison pour l'achever à coups de pelle, hein?

Piwi doit avoir dans la cinquantaine dépassée et son teint est sur le bord d'une jaunisse. Il mesure la moitié de la hauteur d'un cadre de porte standard. Piwi est donc très petit sans être tout à fait un nain. Son surnom de Piwi provient peut-être de sa stature petite et famélique. Il s'appelle, pour tout dire, Hervé Veilleux et il est né à Saint-Roch-de-Mékinac, à mi-chemin entre La Tuque et Shawinigan.

Je pense qu'on en a assez dit sur son apparence.

Il faut bien aborder son contenu après avoir décrit son contenant.

Piwi est fucké. Fucké raide. Voilà, tout est dit sur son contenu.

Il vit dans une maison de chambres du centre-ville qui sent l'ammoniaque, l'excrément humain et la pisse de chats.

Chaque jour de sa vie est une histoire à raconter en elle-même pour les amateurs de récits sordides qui feraient passer Charles Bukowski pour François Mauriac.

Or, l'histoire que je vais vous raconter à son propos remonte à la veille de Noël d'il y a trois ans.

De petits flocons tombaient sur la ville et Piwi se sentait triste et seul autant que d'habitude.

Il n'avait rien à boire, rien à fumer et rien à manger.

La banque alimentaire de son quartier était fermée pour trois semaines et il avait vendu le panier de Noël qu'il avait reçu contre un paquet de cigarettes qui ne lui dura pas plus d'une journée.

C'est donc dire que Piwi se sentait triste à mourir.

-Maudite vie d'chien d'calice de tabarnak! J'ai mal à tête, mal au cul, mal aux dents! Je chie du sang! J'ai rien à manger! Rien à boire! Rien à fumer! C'est Noël pis j'su's encore dans 'a marde! Ej' pense que j'va's aller voir Ti-Blême... P't'être qu'i' sera saoul pis pas r'gardant su' l'plaisir!

Fort heureusement pour Tiwi, Ti-Blême était saoul même s'il n'avait rien à boire. Il s'était claqué un acide. Il planait dans sa pièce en délirant sur l'effet kaléidoscopique de la lumière du plafond.

-Quelle lumière man! Oua! J'ai jamais vu d'quoi d'aussi beau! C'est Dieu man! Dieu!!!

-Qu'est-cé qu't'as faite? lui demanda Tiwi. T'as l'air de planer en sacrament!

-Lambda sigma delta! lui dit Ti-Blême qui avait un peu d'éducation et connaissait l'alphabet grec.

-C'est quoi ça lada smegma gros tas?

-C'est l'acronyme en grec de l'acide lysergique 25 mon cher ami!

-Hein?

-LSD-25!

-Oua! T'as fait d'l'acide? Man! J'en veux!

-Prenez et mangez-en tous, ceci est mon buvard livré pour vous et la multitude en rémission de vos péchés! Vous ferez cela en mémoire de moi, toi et lui!

Ti-Blême lui tendit un petit carré de papier sur lequel un chimiste amateur avait déposé une toute petite goutte d'acide lysergique.

Piwi la goba d'un coup sec et remercia Ti-Blême pour son aumône.

-Marci man! T'es bin blood! Qu'est-cé que j'ferais sans toé Ti-Blême? En passant, as-tu une cigarette? M'en va's t'la remettre quand j'va's avoir mon chèque...

-Oui camarade! C'est Noël! La fête de Mithra! Le solstice d'hiver haha! Allez, bienheureux paroissiens, et fumez ce joint gracieusement offert pour la maison où toute douleur s'annihile!

-Un joint en plus? Man t'es trop blood...

-Un joint plus une cigarette... Une Du Maurier pour toi pauvre âme agonisante! lui dit Ti-Blême en lui en balançant une sur le crâne d'un geste tout aussi royal que désabusé.

-Yes! A va être bonne en calice... J'ai rien fumé depuis hier...

Au bout de quinze minutes, Piwi se sentit emporté par une vague de couleurs sonores et de sons colorés. Les lumières étaient jaunes, bleues, vertes et mélodieuses. Et Dieu dansait dans l'ampoule cent watts qui étaient au-dessus des occiputs de Piwi et Ti-Blême. Il dansait des menuets. Il giguait. Il bénissait son peuple.

-Oua! disait Piwi.

-Oua! ajoutait Ti-Blême.

Piwi n'étant pas un homme à faire du sur-place, même quand il défonçait les portes de la perception. Il se retrouva bientôt sur la rue en train de délirer.

-Oua! Des lutins! Oua! Des anges! J'ai jamais rien vu d'aussi beau! Oua! J'ai envie de pleurer! Bouhouhou snif snif! La vie est belle! Trop belle! C'est pas créyable comme la vie est bonne, magnifique, super, cool, pis toutte! Oua! J'aime la vie! J'aime le monde! J'aime l'humanité! J'aime mes voisins! J'aime l'Afrique! J'aime les betteraves! J'aime le jus d'agave! J'aime Albert Einstein! Oua! Toutte est dans toutte! Le monde est ma représentation! L'existence précède l'essence! Oua! Le livre tibétain des morts! Hermès Trismégiste! Philon d'Alexandrie!

Évidemment, cela ne dura qu'un temps. Piwi étant ce qu'il est, il fit la tournée de tous les misérables de la ville pour obtenir des cigarettes, de l'alcool et d'autres substances qu'il n'est pas nécessaire de nommer ici.

Tant et si bien qu'il perdit les pédales avant la fin de l'après-midi.

Piwi se retrouva tout nu, sur le parvis de l'église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, à hurler qu'il voyait des lutins se faire décapiter lorsqu'il fermait les yeux.

-Je ne veux pas fermer les yeux! Non! Argue! Je vois des têtes de lutins décapités! Elles saignent! Elles me parlent! Non! Ôtez-vous d'ma tête petits lutins maléfiques! Pas de musique rétro pour Satanas!

Les paroissiens qui passaient par là firent venir la police. La police fit venir l'ambulance. Puis Piwi se retrouva attaché dans un lit dans une chambre à lui tout seul, à l'hôpital.

L'urgentologue était en beau fusil. Il en avait plein le cul de voir Piwi trois fois par semaine pour les mêmes maudites niaiseries. Piwi qui s'est blessé en tombant ivre mort. Piwi qui a une graine dans l'oeil ou une araignée dans le plafond. Piwi qui fait un badtrip d'acide.

-Qu'est-ce qu'on fait avec lui? demanda Nathalie Drouin, une infirmière avec trois mois d'expérience qui n'aimait pas le parfum à la vanille.

-On va lui faire un traitement royal le tabarnak! ironisa le docteur Samuel Gourd qui n'aimait pas le parfum au melon.

-Oua! Arrière lutins! criait Piwi pendant ce temps, lui qui n'avait aucune opinion sur les parfums.

On lui injecta un sédatif puis on lui rentra toutes sortes de trucs dans le corps, dont une sonde dans l'urètre.

-Lâchez mon pénis! S'il-vous-plaît! Ne vous en prenez pas à mon pénis! hurla Piwi. Épargnez ma queue je vous en prie! Oua!

Il ne savait plus où il était, le pauvre. Et, bien qu'il s'assoupit un moment, il se réveilla subito-presto avec la sensation qu'il avait été enlevé par des extra-terrestres qui voulaient le disséquer.

-J'vous ai rien fait! Pitié!

-Hahaha! Joyeux Noël trou d'cul! semblait dire le médecin.

De gros flocons tombaient sur la ville.

C'était déjà la nuit. La douce et sainte nuit de Noël.

Tout était illuminé et scintillant.

C'était féerique comme dans un trip d'acide.