mercredi 21 décembre 2016

Le festin mange-tout du solstice d'hiver de l'an 1638

Exécution de curés qui ne respectaient pas 
les us et coutumes des aborigènes de l'Île de la Tortue
Une grande fête allait avoir lieu au village pour le jour où le soleil renaît. Wabasso, notre chef, organisait son fameux festin mange-tout et nous promettait qu’il ne lui resterait même pas un os à sucer lorsque tout serait fini.

-Vrai comme j’suis là! Il ne restera plus rien! Vous allez vous en péter les tripes et vous ferez bien de vomir plusieurs fois pour faire encore de la place! Il va y avoir un ours complet, trois orignaux, du castor aux petits fruits séchés et à l’ail des bois, des truites grosses comme ça, du pain de maïs et de la bannique! Oua! Vous allez vous régaler… Et c’est sans compter ce bon tabac que mon cousin a ramené hier des Haudenosaunees du Sud… Vous allez fumer, manger, péter et vomir! Arf! Arf! Arf!

François, le Robe Noire, voyait cela d’un mauvais œil.

-Pourquoi tout manger en une seule fois? Il ne vous restera rien pour passer l’hiver! C’est stupide! Il faut savoir se contenter de peu! Être frugal… Ne pas abuser des nourritures que nous offre le Seigneur… On ne peut pas fêter et tout manger d’un seul coup comme si demain n’existait pas!

Nous n’osions pas le reprendre parce que nous avons la coutume d’être polis, même avec les imbéciles. Nous nous taisons quand quelqu’un parle. Et comme il parle tout le temps, on n’a jamais moyen de placer un mot. Franchement, les Français ne savent pas vivre…

Entre vous et moi, les Robes Noires sont de pauvres gens qui se moquent de nos coutumes pour nous en proposer de nouvelles qui sont encore plus douteuses. Nous savons depuis toujours que les hommes ne ressuscitent pas et ne marchent pas sur les eaux. On se raconte bien sûr toutes sortes d’histoires entre nous, mais nous savons que les dieux sont toujours imaginaires, au contraire des Français, des Anglais et des Hollandais qui ont fui leurs pays pour venir se remplir la bedaine ici. Ils nous font accroire que tout est rose de l’autre côté du grand lac. Si c’est rose, pourquoi viennent-ils ici pour piller nos rivières et nos bois? Pourquoi leur dieu ne donne que son sang à manger? Pourquoi François ne rigole-t-il jamais comme nous? Pourquoi tout ce que nous faisons leur semble idiot? Et pourquoi nous, les idiots, nous leur donnons tout ce qu’ils désirent pour trois fois rien?

Bien sûr, ils nous offrent des couteaux, des haches, des chaudrons et même des fusils. Ce qui est bien pratique pour chasser et faire peur à nos ennemis. C’est bien pour ça qu’on garde le Robe Noire parmi nous. S’il ne nous permettait pas de faire du commerce, on l’aurait depuis longtemps fait cuire à petit feu.

Wabasso ne veut pas de ça. Il dit que d’autres viendront, encore et toujours, et qu’il vaut mieux marchander avec ses fils de chienne que de nous les mettre à dos.

-Il faut comprendre leur puissance… Maîtriser les bâtons de tonnerre… Et même conduire leurs grands vaisseaux sur le grand lac s’il le faut… Autrement, nous serons tous détruits par ces barbares qui croient à n’importe quoi et ne prennent même pas soin de leurs indigents… Regardez leurs chefs! Ils sont pleins comme des boudins et ne partagent rien avec leur tribu! Tandis que nous, nos chefs donneraient tout ce qu’ils ont, même leurs mocassins s’il le fallait… C’est d’ailleurs pour ça que je suis votre chef : parce que je n’ai jamais rien! Et c’est pour cette même raison que je vais tenir mon festin mange-tout demain, pour bien vous faire sentir que je ne suis pas comme cet enculé de gouverneur de Québec qui se bourre la face tandis que tout son village crève de faim et vient nous mendier de la viande!

***

Un gros feu illuminait le village pour fêter la résurrection du soleil. Une neige toute fine tombait. C’était comme si une volée d’oies blanches perdait ses plumes. Tout le monde était heureux, sauf François, évidemment, qui était dans ses feuilles qui parlent à réciter des formules magiques qui ne le rendaient pas plus heureux pour autant.

Wabasso portait ses plus beaux habits, dont un chapeau français que le gouverneur lui avait donné. Il promettait d’ailleurs de remettre son chapeau, à la fin de son festin, à celui qui aurait mangé le plus.
Makwa était évidemment pressenti pour remporter ledit chapeau. Ce gros ours avait un gouffre à la place de la panse. Il n’y avait aucun espoir de le battre lors du festin mange-tout. Il allait engloutir la moitié de l’ours, un chevreuil entier et toutes les perdrix… Il trouverait même le moyen se sucer les os et de se régaler de la moelle. Ce gars-là n’est pas normal, je vous jure…

Je me suis efforcé tout le long du festin à enjôler la belle Miska en lui offrant toutes sortes de trucs que j’ai volés aux Français : un miroir, des billes colorées et même des images arrachées dans les feuilles qui parlent. Elle va finir par me laisser entrer dans son wigwam. Elle est seule depuis une semaine. Elle était avec Kiwiteb auparavant. Elle l’a expulsé de son wigwam parce qu’il était toujours en train de chialer comme un papoose.

La belle Miska m’a dit que François la Robe Noire est un bardache. Il voit la lune en rêvant et porte une robe parce qu’il est mi-homme mi-femme. Il n’a rien voulu savoir de ses avances –de même que celles de toutes les autres squaws. Il dit qu’il est avec le Seigneur… Entre vous et moi, c’est sûrement un bardache, comme notre chamane. Cependant, il est tout aussi distant envers les avances des guerriers qui voudraient le prendre un peu par derrière pour lui faire plaisir.

François dit que son dieu condamne ces pratiques, contrairement à nous qui les permettons si et seulement si c’est un bardache qui rêve à la lune et s’habille en squaw… Essayez d’y comprendre quelque chose! Il s’habille en femme et fait le difficile avec tout le monde… Il refuse l’amour, le plaisir et toutes les bonnes choses que Kitché Manitou nous a léguées!

Ces satanées Robes Noires prétendent servir l’Amour avec un grand A… Un Amour si grand qu’il ne faut pas manger comme un goinfre, ne pas faire l’amour, ne pas danser, ne pas rire, ne pas fêter, ne pas se séparer d’une femme qu’on n’aime pas, ne pas remercier Kitché Manitou, ne pas prendre un Robe Noire par derrière, etc. Vous les trouvez normaux, vous?

J’essaie de ne pas trop le juger malgré tout.

Je lui ai même proposé de manger du sang de chevreuil que j’avais fait mariner pendant trois mois dans une outre en cuir enfouie dans le marécage attenant au village. L’imbécile a vomi avant même que d’y goûter! On lui présente les meilleurs morceaux et il fait toujours la fine bouche!
Qu’est-ce qu’on fait avec lui, hein?

Miska pourrait être sensible à mes avances mais ce ne sera pas pour cette fois-ci.

J’ai beaucoup trop mangé et suis sur le point de m’endormir.

De plus, je crois que le sang de chevreuil mariné m’a donné la chiasse…

Cela fait dix fois que je vais dans le bois pour faire de grandes traînées brunes dans la neige immaculée…

Je ne crois pas que ce soit le moment d’aller sous son wigwam.

Le voudrait-elle que je ne saurais pas quoi faire.

Du coup, tous les guerriers et toutes les squaws de la tribu se moqueraient de moi.

On me dirait d’aller prendre le Robe Noire par derrière si je n’étais pas capable de faire ça avec la plus belle squaw du village…

Et moi, pour tout dire, ça ne me revient pas de jouer dans le cul des bardaches.

Je suis un homme à squaws.

Même si j’ai la chiasse…


2 commentaires:

monde indien a dit...

De tps en tps ya rien de mieux que de festoyer et ripailler - m^me si c ' est quelques fois un peu lamentable - Ça fait du bien -

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Les Indiens n'accumulaient rien et pratiquaient ce que l'on appelle le potlatch, le festin mange-tout, la dilapidation de tous les biens... Le chef devait montrer qu'il n'était pas attaché aux biens matériels et qu'il pouvait s'en procurer facilement s'il en manquait par les moyens de la chasse.