lundi 19 décembre 2016

Wong sous le sapin

Cette histoire s’est passée il y a fort longtemps dans un lointain pays, si lointain qu’on peut même douter que cela se soit vraiment produit. A beau mentir qui vient de loin dit le proverbe. Plus l’histoire s’éloigne dans le temps et dans l’espace et plus on finit par laisser entendre que les hommes peuvent ressusciter ou marcher sur les eaux.  Il va de soi que ce qui n’est pas possible aujourd’hui ne l’était pas plus hier. Mais allez dire ça à ces gens qui s’accrochent à n’importe qui, n’importe quoi et n’importe comment. Ils vous crucifieraient s’ils le pouvaient.

L’histoire dont je vais vous parler ne provient pas de source sûre. Elle m’a été racontée par Harry, un gars pas très grand ni trop gros qui n’a pas que la réputation de mentir. Tout le monde reconnaît qu’il fait de bons carrés de sucre à la crème, même si cela rien à voir avec le sujet qui nous préoccupe.  D’ailleurs il n’en fait pas souvent. Il n’en a fait qu’une seule fois et il est possible qu’il ait menti à ce sujet, même si personne ne peut le prouver.

Harry m’a raconté cette histoire pas plus tard qu’avant avant-hier, c’est-à-dire vendredi dernier.
Vous me permettrez de ne pas m’empêtrez dans les détails entourant notre rencontre.
Seul son récit m’intéresse. Nous reviendrons sur la personnalité et les mensonges de Harry une autre fois.

Vous me direz que s’il ment cette histoire est sans doute fausse. Et pourquoi le serait-elle plus que d’autres, hein? Ne venez pas me dire que vous ne croyez pas n’importe quoi de temps à autre. Tout le monde fait ça. Même moi. Et je suis pourtant sceptique, trouble-fête et rabat-joie. Il m’arrive moi aussi de croire n’importe quoi sinon je ne me ferais jamais avoir par qui que ce soit. Moi aussi je me trompe. Je suis faible et idiot. Comme vous l’êtes vous-mêmes.

Revenons plutôt à cette histoire telle que Harry me l’a racontée.

Il était une fois un vieux sage qui s’appelait Wong. On conçoit qu’il était un asiatique. L’histoire ne dit pas s’il raffolait de la soupe won ton. Par contre, il était un vieux sage ce Wong. Et pourquoi l’était-il? Parce qu’il trouvait les mots et les attitudes afin de passer pour plus fin que les autres lorsqu’ils étaient à côté de leurs pompes.

Wong vivait seul sous un sapin qu’il avait coquettement aménagé. Le sapin étant situé au sommet d’une butte, il n’y avait jamais d’infiltration d’eau. Wong pouvait donc dormir relativement au sec sur son confortable nid d’aiguilles de sapin. D’ailleurs, il sentait toujours bon, Wong. Il sentait le sapin bien entendu. Ce qui est mieux que de sentir le cul pas propre.

Un ruisseau d’eau pure, froide et cristalline coulait à proximité du sapin.  Wong pouvait s’y abreuver et y faire ses ablutions quotidiennes pour ne pas avoir l’air d’un crasseux, même si jamais personne ne le voyait.

On ne lui connaissait aucun travail. Il vivait de ce qu’il cueillait ici et là dans les bois : des fruits, des noix, des lièvres, des œufs de canard, n’importe quoi. Dont des pignons de pin. Essayez d’en acheter à l’épicerie : c’est hors de prix! C’est donc dire que Wong vivait dans le luxe sans le savoir. Il parlait rarement puisque son seul voisin, Tchang, le passeur de la rivière située au bas de la colline, ne savait même pas que Wong vivait là, sous un sapin.

C’est d’ailleurs Tchang qui l’a trouvé là alors qu’il était mort depuis au moins dix ans. Il ne restait plus de Wong qu’un tas d’os.

Comment Tchang sut qu’il s’appelait Wong? Parce que Wong avait écrit son nom sur le tronc du sapin. Et parce que Tchang, évidemment, savait lire. Tchang était en fait un ancien courtisan du royaume de Pingpong qui avait été banni après avoir baisé avec la sœur de la belle-sœur du roi Po Yo. On avait failli lui trancher la bite pour ça. Mais le roi  Po Yo avait finalement réduit sa condamnation à l’exil et à la langue tranchée. Ce qui fait que Tchang n’était pas très jasant.

Quoi qu’il en soit, Tchang prit la peine d’écrire quelques poèmes à la mémoire de Wong. C’était des poèmes très courts où il était question des cerisiers en fleurs et de Wong, ce vieux sage mort sous un sapin, le tout enrobé d’un maquillage plutôt sobre de poète à la langue tranchée.

En quoi pouvait-il avoir été un sage? En ceci, selon Tchang, qu’il n’avait dérangé personne.

Personne ne savait vraiment qui était Wong.

Il n’avait pas tenu de fins propos sur l’origine du monde, sur la destinée humaine ou bien sur quoi que ce soit.

Wong n’avait pas dit de suivre l’octuple sentier qui mène à la sagesse.

Il n’avait pas dit aimez-vous les uns les autres, priez en silence et pêchez du poisson frais.

Il n’avait rien dit.

Il avait tout simplement écrit Wong sous le sapin où il mourut.

Si son nom est parvenu jusqu’à nous, c’est parce que Tchang s’y est intéressé. Tchang qui est lui aussi mort sous le même sapin sans s’être vraiment expliqué lui aussi sur le sens de la vie, comme si quelqu’un lui avait coupé la langue…

Comment ce récit a-t-il pu parvenir jusqu’à nous via ce satané Harry, trou du cul et crosseur invétéré qui passe la moitié de son année en thérapie et l’autre moitié à l’usine qui le reprend toujours compte tenu qu’il est protégé par son syndicat?

C’est un mystère. Harry ne s’est pas montré plus collaboratif pour me donner ses sources.

-J’te l’dis! Pourquoi ce s’rait pas vrai, hein?

-Parce que c’est justement toi qui le dis…

-Un menteur ça ment pas tout le temps. Pis là, c’est sûr que j’mens pas.

-Qui t’a dit ça? Où t’as lu l’histoire de Wong?

-Heille! Je r’tiens pas tout moé! J’travaille! J’ai pas rien qu’ça à faire!

Sacré Harry! Pas moyen de lui tirer les vers du nez.

Il avait d’ailleurs de la poudre dans le nez.

Et quelques verres en arrière de la cravate.

Il jurait que l’histoire de Wong était vraie.

-Vraie comme j’suis là! qu’il disait, Harry.

Je m’en voulais de ne pas le croire.

Et puis je me suis dit qu’on n’en avait rien à foutre que ce soit vrai ou pas.

Wong ne dérangeait personne, si cette histoire s’avère authentique.

Dans ce monde tel qu’il est, on ne peut pas dire que ce soit chose courante.

Bien que ce récit me vienne d’un polytoxicomane névrosé et un tantinet psychopathe, cela me semble sensé.

Comme quoi ceux qui vivent sous les sapins sont aussi de bonnes personnes.

Et pourquoi pas, hein?