jeudi 8 décembre 2016

Crier pour rien

8 décembre 1904. Une fine neige tombe sur Montréal. Les ouvriers du quart de soir s'apprêtent à remplacer ceux du quart de jour dans les bas-quartiers de la ville. Ça gueule dans les taudis parce que les travailleurs ne sont pas suffisamment économes. Ils voudraient manger des oranges et des beurrées de mélasse tous les jours au lieu de se serrer la ceinture comme il se doit. Ils demandent la lune parce qu'ils sont jaloux de ceux qui réussissent bien dans la vie. C'est une maudite époque où celui qui n'a rien voudrait voler celui qui a tout. Des socialistes venus des États-Unis, des Juifs pour la plupart, viennent monter la tête des ouvriers. Le désordre règne jusqu'au sein des bonnes familles. Des jeunes filles se mettent à réclamer le droit de voter et de porter des pantalons. La belle et bonne société est perturbée par la canaille.

Les patrons, quant à eux, profitent d'un moment de détente pour oublier tous les soucis qui les préoccupent.

Comme ces quatre hommes tirés à quatre épingles qui se réunissent souvent en fin de journée pour partager un bon cigare autour d'un bon porto. Ces gentilshommes ont en commun le statut d'hommes d'affaires avisés. Ils brassent beaucoup d'argent. Ils ont des idées bien arrêtées sur la direction que doit prendre le monde.

-Heureusement que nous sommes des gentlemen! Il n'y a plus que ça, des gens qui crient et hurlent comme des enfants gâtés! Ce n'était pas assez que de demander la semaine de soixante heures. Maintenant, ils voudraient qu'on paie les heures supplémentaires et qu'on verse des indemnités aux travailleurs accidentés comme si nous étions une oeuvre de charité! Est-ce que j'ai l'air d'une soeur grise moi?

-Tu as bien raison Roland. Ils n'ont plus de limites! On aurait dû leur couper l'herbe sous le pied... Envoyer l'armée... Arrêter les meneurs et les pendre en public pour sédition! Mais non! On devient mous... On se laisse gagner par une forme de tolérance qui rend notre situation intolérable... On vend l'utopie aux gens au lieu de leur servir les moyens qu'il faut pour économiser et mener une vie de bon catholique! Tout est à sa place dans ce monde, comme Dieu l'a décidé. Un mouton ne peut pas devenir un lion. Et on ne peut pas obliger un lion à se comporter en mouton...

-Très juste Armand! C'est comme ma fille... Imelda... C'est triste à dire, mais je ne sais plus quoi faire avec elle! Les policiers l'ont arrêtée la semaine dernière parce qu'elle criait au beau milieu de la rue en distribuant des tracts qui réclamaient... j'ai peine à le dire... qui réclamaient le droit de vote pour les femmes! Et je sais qui lui a mis ça dans la tête... Elle fréquente la maudite Bertha Larose...  La Larose qui fréquente un sale Juif de Saint-Henri qui a été arrêté pour des activités subversives... C'est un communiste et un athée! Je crains que ma fille se fasse happer par ses charognes qui auraient mieux fait de rester aux États-Unis...

-Il faudrait que tu tiennes la bride plus serrée mon ami. On ne peut pas laisser nos filles jeter le déshonneur sur nos familles... Montre-lui que c'est toi le patron! Apprends-lui les bonnes manières à grands coups de ceinture sur les fesses! Et dis-toi que tu fais ça pour son bien...

-Oui... Je veux bien... Mais sa mère me tuerait... Mon épouse elle-même se laisse gagner par ces propos séditieux! Elle hurle autant que ma fille... Pas moyen de lui faire entendre raison sur quoi que ce soit... Elle répète les âneries des Juifs américains et autres protestants qui ne se mêlent pas de leurs affaires... J'ai dû rencontrer monsieur le curé à maintes reprises pour qu'il lui fasse entendre raison lorsqu'elle va au confessionnel... Je lui ai dit de remettre ses paroissiens à leur place... de leur rappeler que des athées s'inspirent du Diable pour saper les fondements de nos familles et de notre peuple!

-Crier, hurler, gesticuler, vociférer! Ils ne savent que faire ça, ces singes! Est-ce que je crie, moi? Est-ce que je gesticule, moi? Je suis posé, raisonnable et logique. Je ne me laisse aucunement emporter par les émotions qui sont de très mauvais maîtres... Regardez-les ces suffragettes, ces socialistes, ces fauteurs de troubles! Ils ne savent que crier, protester, bloquer! Et le pire, c'est que nos députés eux-mêmes se laissent ramollir... Ils fréquentent des clubs de francs-maçons et s'abandonnent à des idées insensées pour flatter leur électorat de pouilleux qui ne savent ni lire ni écrire!

-Oui... Tu as raison... J'en ai même entendus dire que les femmes au foyer devraient recevoir des allocations pour nourrir leurs bébés... Imaginez! Les oiseaux n'ont pas un gros cerveau et ils savent pourtant nourrir leurs oisillons... Après les allocations familiales, que vont-ils demander, hein? La semaine de quarante heures je suppose? Des indemnités pour les accidents de travail? Des fonds publics pour les paresseux et les mendiants? Le droit de vote des femmes? Le médecine gratuite? Cela ne fait pas sérieux! Il faudra bien leur faire ravaler leurs paroles... débusquer les meneurs... les mettre en prison au pain sec et à l'eau... la déportation... la pendaison des rebelles... Enfin! quelque chose qui maintiendra l'ordre et la sécurité de nos affaires!

-Ah Gérald! Si ta fille ne veut pas t'obéir, je te le dis, c'est parce qu'elle fait de l'hystérie... Je vais te donner le nom d'un médecin qui a fait interner la fille de Robert à l'asile... C'était pour son bien... Le remède était drastique mais après plusieurs douches à l'eau froide, elle a fini par calmer ses ardeurs... Elle est maintenant mariée et se comporte en honnête épouse catholique... Si on ne l'avait pas envoyée à l'asile, imagine où elle en serait aujourd'hui? Elle serait l'une de ces viragos qui portent des pantalons  et demandent que les femmes puissent voter, devenir médecin, avocat ou éboueur! Voyons donc! C'est ir-ré-a-lis-te!!! Bon sang! Qu'elles cessent de chialer comme des hyènes! Il faut qu'on leur montre à se tenir à leur place! Ça suffit!

La neige tombait encore à gros flocons sur Montréal. Les rues étaient désertes. Tout le monde était soit à la maison, soit à l'usine. Nos quatre amis regardaient leur montre. Ce serait bientôt l'heure de se séparer.

-On se revoit demain gentlemen?

-Of course, mon cher ami... Of course!