lundi 26 décembre 2016

Tempête de neige dans Notre-Dame-des-Sept-Allégresses

La neige n'a cessé de tomber depuis hier soir. On l'entendait même pianoter contre les vieilles fenêtres de ma chambre tout au long de la nuit.

Mon père vient nous sortir du lit, moi et mon petit frère.

-Sept heures! Sept heures! nous annonce popa.

On ne se lève pas tout de suite. On est si bien sous les draps...

-Sept heures et une! Sept heureeeees et uneee! continue p'pa.

Deuxième rappel qu'il faut se lever. On se retourne dans le lit. On se met les oreillers sur la tête pour nous isoler des pressions du monde extérieur qui tient à nous extirper de nos rêves intérieurs.

-Sept heures et deux! Sept heureees et deux!

Si l'on ne se lève pas tout de suite, Conrad Bouchard va crier même les secondes...

-Sept heures et trois et douze secondes! Sept heures et trois et treize secondes! Sept heures et trois et quatorze secondes!...

On se lève. On sait trop bien comment il est, p'pa. Quand il commence, il n'arrête jamais...

J'ai le vague espoir qu'il n'y ait pas d'école aujourd'hui. Il doit bien y avoir un pied et demi de neige au sol. Les charrues n'arrivent plus à dégager les rues et les trottoirs. Tout semble enseveli sous une épaisse peluche blanche. On ne voit plus les pneus des véhicules. Quel être ignoble pourrait nous obliger à nous rendre tout de même à l'école, hein?

Ma mère nous a fait du gruau qu'on peut engloutir avec des toasts et des tranches de fromage Velveeta épaisses comme ça.

Nous écoutons CHLN au 550 de la bande AM pour que l'on nous confirme ce que nous souhaitons du fin fond du coeur.

-...Germaine Larivière gagne ce matin le dernier disque de Richard Huet... Germaine Larivière, une dame de la rue Fusey à Cap-de-la-Madeleine... Félicitations madame Larivière... Pour ce qui est des actualités, en ce beau mois de janvier 1981, eh bien tout le monde se rend bien compte que c'est une belle grosse tempête de neige qui s'abat sur nous depuis hier soir... Nos lignes téléphoniques ne dérougissent plus depuis ce matin... Nos auditeurs veulent tous savoir s'il y a de l'école aujourd'hui... Eh bien non! Toutes les commissions scolaires de la région, et même de l'extérieur de la région, annoncent qu'il n'y aura pas d'école aujourd'hui... C'est pareil pour les cégeps et l'UQTR... Tout est fermé... Vous allez devoir supporter vos enfants à la maison... Ha! Ha! Ha! Donnez-leur une pelle et faites-les travailler pour qu'ils se fatiguent... Ça va les tenir tranquilles... Ha! Ha! Ha!

Nous hurlons de joie dans la maison. Mais pas mon père. Qu'il neige ou pas, il s'en va travailler à l'usine. Il nous quitte après avoir embrassé ma mère et lui avoir pogné une fesse au passage.

Il n'y a pas d'école aujourd'hui, bien sûr, mais ce n'est pas une raison pour rester en-dedans. Sitôt après le déjeuner, je me brosse les dents et j'enfile mon habit de skidoo avec mes grosses bottes pour aller pelleter le devant et le derrière de la maison avec ma mère et mes trois frères. On n'est pas aussi efficace que les plus vieux de la portée, moi et le chouchou de ma mère, mais on met la main à la neige nous aussi. Je demande le droit, moi aussi, d'utiliser le gros porte-neige. On me dit que je suis trop petit pour ça. Je me défends. Je crie. Puis on me laisse faire un ou deux déchargements que j'effectue de peine et de misère.

Au bout d'une heure, tout est déblayé. La neige diminue en intensité. Mon ami le Bief vient nous voir avec une pelle sur l'épaule.

Il s'appelle le Bief parce qu'il est plutôt maigre. Bief est le raccourci de Biafra, une république sécessionniste du Bénin où sévit la famine.

Le Bief s'en est fait une fierté. Tant qu'à être surnommé le Bief, aussi bien faire avec. Il s'est acheté une paire de pantalons d'édu sur laquelle il a fait inscrire son surnom en grosses lettres blanches: BIEF.

Le Bief est le gars le plus débrouillard que je connaisse. Il peut démonter et remonter son vélo quatre fois dans la même journée. Comme nous, il dispose d'un repaire secret. Chaque gars du quartier aménage sa shed comme si c'était une base de commandement. On se promène d'une shed à l'autre pour y planifier nos bons et nos mauvais coups.

Il a sorti une pelle de sa shed. Et il a un plan, le Bief.

-J'm'en va's faire d'l'argent. V'nez-vous avec moé? qu'il nous demande.

-Qu'est-cé tu vas faire?

-J'va's demander au monde qu'i' nous paye pour déneiger...

-Et on commence par où?

-Par la rue Laviolette... On va faire le tour des magasins...

On part donc avec nos pelles sur l'épaule. Bief est devenu indirectement notre patron. C'est lui qui négocie les prix et les termes du contrat. On commence par la cordonnerie. Le cordonnier est un tant soit peu médusé de voir trois jeunes garçons avec la pelle sur l'épaule. Le Bief s'avance.

-M'sieur... On pelte pour de l'argent... Comment tu nous donne m'sieur, hein?

-Combien vous voulez?

-Cinq piastres chaque...

-Hum... Ok si vous pelletez en avant et en arrière...

-C'est payable tu-suite après qu'on èye fini par 'xemple, poursuit le Bief.

-Ok les boys... Pelletez-moé tout ça...

On pelte le devant sans trop de difficultés. À trois, ça se fait tout seul. On se dit que ce sera un cinq piastres vite fait. Mais on dégrise un peu en voyant le gros stationnement à déneiger derrière la cordonnerie...

-Sacrament! On s'est faitte fourrer! déclare mon p'tit frère.

Un contrat étant un contrat, on s'y met à trois puis on se dit qu'on pourrait aller chercher un quatrième partenaire pour aller plus vite. On va donc chercher Ti-Kas. Ti-Kas qui se surnomme ainsi pour une raison qui m'échappe. Quant à moi et mon ti-frère, nous sommes respectivement surnommés Gros-Boutch et Ti-Boutch. Gros-Boutch, vous l'aurez deviné, c'est moi...

Grâce au renfort de Ti-Kas, nous avons l'espoir de terminer plus vite, même si nous devrons séparer la paye en quatre plutôt qu'en trois parties.

On a enfin terminé au bout d'une heure et demie. Le cordonnier remet quinze dollars à Bief, notre gérant, plus un dollar de pourboire. Ça nous fait quatre dollars chacun. Ce qui n'est pas si mal pour des jeunes morveux.

Notre équipée sauvage se poursuit, pelle sur l'épaule. C'est le tour du Marché Lafond. Puis de la buanderie. Un particulier nous demande même de dégager son char. Le Bief négocie avec tout ce monde-là. Nous sommes bien trop timides pour leur parler... Et le Bief apprend d'un déneigement à l'autre qu'il peut jouer avec la loi de l'offre et de la demande. Il est tombé près de deux pieds de neige. La charrue ne fait qu'ensevelir les entrées de cour déjà déneigées au grand dam des petits vieux qui ne veulent pas se crever la pelle à la main une fois de plus. Des deux piastres et des cinq piastres s'ajoutent à chaque fois. Nous sommes en train de faire fortune.

Puis nous tombons de fatigue. Le Bief lui-même n'en peut plus. Il va s'acheter des bonbons au dépanneur O. Champagne, situé au coin de la rue Richard. On fera donc comme lui. Tout ouvrier doit manger pour reprendre ses forces...

Évidemment, on n'a plus le goût de travailler après avoir mangé des lunes de miel, des caramels mous, des framboises en gélatine, des Crunchies, des Caramilk, des chips Hostess full ketchup arrosés de grandes gorgées de Pepsi. Nous nous sommes même achetés un modèle réduit à la Quincaillerie St-Pierre de la rue Saint-Maurice. Moi c'est un avion américain de la Seconde Guerre Mondiale. Les autres, je ne le sais pas et je m'en fous.

On retourne à la maison. Mes vieux frères sont en train de faire une glissade dans un banc de neige créé dans le fin fond de notre cour. Ils vont arroser la neige pour qu'elle se transforme en glace. On va tripper tout autant qu'on va s'y casser la gueule.

Nos habits de skidoo sont tout mouillés. Ma mère nous prie d'aller nous laver avant le souper.

On compte le petit change qu'il nous reste. On va pouvoir aller le dépenser aux machines à boules au restaurant au coin de la rue Whitehead si l'on trouve la force de sortir ce soir.

Il y a du pâté chinois pour souper et des grands-pères à la mélasse pour dessert. On mange comme des ogres, tous assis autour de la table, tandis que Les tannants passent à la télé. Pierre Marcotte, Joël Denis et Shirley Théroux font un sketch stupide. Il y a ensuite le fameux concours des imitateurs d'Elvis. Roger Giguère reçoit une tarte à la crème au visage. On va bientôt switcher au canal 13. Il y a un bon film ce soir au Cinéma de 5 heures: Moby Dick avec Gregory Peck. Ils vont le montrer en trois parties cette semaine. Et j'aimerais moi aussi me faire tatouer le visage, comme le cannibale Queequeg. Si j'étais tatoué comme lui, ils auraient tous peur de moi à la poly et je leur en ferais voir de toutes les couleurs... Je leur montrerais mon gros couteau de chasse que je cache dans ma case. Un gros buck que j'ai acheté chez Canadian Tire. Vous ne niaiserez pas Queequeg longtemps mes hosties... On ne me niaise pas trop, par ailleurs, mais on ne sait jamais quand la marde peut nous tomber dessus à la poly. Il vaut mieux prévenir que guérir. Ce qui fait que le Bief a sa machette dans sa case et Ti-Kas son couteau. Nous sommes le clan des apprentis-dépeceurs de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses...

Le soir tombe sur Trois-Rivières. Les bancs de neige ont presque dix pieds de hauteur dans la ruelle. La Ville n'arrivera pas à ramasser tout ça. Des skidoos circulent dans les rues du quartier. Ce n'est pas loin d'être la tempête du siècle.

Demain matin, avec de la chance, il n'y aura pas encore d'école. Mais cela me surprendrait. C'est jamais arrivé qu'il n'y ait pas d'école pendant deux jours. Il va falloir se lever le cul quand mon père se présentera dans la porte de chambre entrebâillée pour nous rappeler qu'il est sept heures, sept heures et une, sept heures et deux et trente-trois secondes...

J'espère qu'il restera encore du fromage Velveeta pour déjeuner demain matin.

J'en doute parce que mon frère Ti-Noir vient de se faire des toasts avec des tranches épaisses comme ça...