jeudi 1 décembre 2016

Un nazi peut-il être un homme bon?

Le monde n'a jamais fini de nous étonner à moins que l'on ne soit blasé et du coup imperméable à l'étonnement. Ceux qui ont le coeur sur la main comprendront ce que je veux dire même si je ne sais pas encore où je veux en venir.

J'avais dans la tête de vous décrire ce matin la vie d'un propriétaire qui va mettre la clé dans la porte de sa bijouterie pour prendre sa retraite. J'avais beau chercher un angle pour vous raconter son histoire que rien ne me réussissait. Peut-être que je ne comprends rien tant aux bijoutiers qu'aux retraités.

Par contre, j'en connais un peu plus sur ceux qui se passionnent pour la politique, quelle que soit l'idéologie à laquelle ils adhèrent.

Je vais donc vous raconter sommairement l'histoire d'un type qui a le malheur d'être un néo-nazi.

C'est un maigrichon qui n'a pas l'air d'un père de famille. Il a pourtant cinq enfants et vit encore avec sa femme, Brigitte, qui ne s'intéresse pas du tout à la politique et ne ressent pas ce racisme qui dévore les viscères de son époux qui, d'ailleurs, s'appelle Arnold.

Arnold considère, certainement à tort, que les immigrés volent nos jobs en plus que de voler d'honnêtes commerçants à la pointe du couteau. Il est convaincu que les Juifs contrôlent le monde. Il croit que ce fou d'Hitler a bien servi le peuple allemand.

Je devrais, bien sûr, détester Arnold. Rien de ce qu'il pense n'est agréable à mon esprit. Je ne me reconnais pas dans son charabia raciste et ses délires contre le couscous.

Pourtant, c'est un homme bon. J'aimerais bien croire qu'il est méchant, qu'il pendrait des Noirs aux arbres s'il le pouvait, mais je vois bien que ses actes vont à l'encontre de sa foi.

Arnold est sensible comme un poète. Ses yeux se mouilleraient devant le spectacle d'un papillon se posant sur une fleur. Il a rien d'un gros abruti, sinon cette idéologie de merde à laquelle il s'accroche comme l'on devient collectionneur de timbres. Il possède une vaste librairie d'ouvrages s'articulant autour du Troisième Reich, dont la collection complète Time-Life sur l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.

-Erwin Rommel! Ah! Quel renart du désert il était! vous dira-t-il pour souligner son érudition en matière de nazisme. Les Anglais ne l'auront pas eu facile... S'il y avait eu dix Rommel en Allemagne, eh bien le monde serait Allemand aujourd'hui! Sieg heil!

Arnold a l'air un peu con avec sa petite moustache à la Hitler. Sa femme ne trouve pas que ça le rend plus séduisant mais lui permet tout de même cette fantaisie.

-Arnold est un grand enfant... Il est encore en train de jouer avec ses bébelles... Hitler ou G.I. Joe, c'est du pareil au même...

Elle lui permet de faire ce qu'il veut seulement dans le garage qui lui tient lieu d'atelier. Elle ne veut pas voir de svastika et autres signes nazis dans sa maison. Évidemment, le garage d'Arnold est un authentique musée à la gloire de Hitler.

-Qu'est-cé qu't'as à tripper su' cet hostie d'trou d'cul d'Hitler? lui demande-t-on souvent.

-Hitler s'est sacrifié pour son peuple! réplique invariablement Arnold.

-Pas du tout! Hitler a sacrifié son peuple! C'était une tapette qui bandait croche! Il a violé sa nièce! Il a gazé des Juifs dans les camps de concentration! Allume Arnold tabarnak!

-Vous ne me ferez pas changer d'idée! Mein führer c'est Hitler! Sieg heil! répond-t-il en faisant le salut nazi après avoir claqué des bottes.

-Ah pis d'la marde! T'es fêlé en hostie toé pis ton Hitler...

Arnold ne milite au sein d'aucune organisation d'extrême-droite. Il se contente de fantasmer tout seul dans son coin. Il est un peu comme cet énergumène qui serait fasciné par ses figurines de Darth Vader.

Arnold a bien sûr quelques qualités.

Ça vous étonnera peut-être, mais il donne aux pauvres et achète ses livres chez un libraire juif.

Si vous étiez en train de vous noyer, il vous lancerait une bouée de sauvetage, même si vous étiez Noir.

Bien sûr, je ne veux pas disculper Arnold.

Je ne tiens pas à le faire passer pour meilleur qu'il ne l'est.

Je tiens simplement à établir une distinction entre la foi et les actes.

Arnold n'a pas les bonnes croyances, mais il n'agit heureusement pas comme elles le lui suggéreraient.

Bien sûr qu'il est con.

Mais on peut être con, complètement à côté de la track, et malgré tout être presqu'un homme bon.

Je ne dis pas que j'approuve les idées d'Arnold, loin de là.

Simplement, j'en connais qui pense comme moi qui ne sont jamais bons avec qui que ce soit.

J'en connais qui ne sont ni racistes, ni nazis, et qui pourtant sont d'authentiques vipères pour leurs congénères.

Il n'y a pas que l'habit qui ne fait pas le moine.

Il y a aussi les idées qui ne font pas le bon homme.

C'est difficile à comprendre.

Je le sais bien.

Et je ne trouve pas le moyen d'en dire plus.

Le monde n'a jamais fini de m'étonner.