samedi 10 décembre 2016

Les faux-culs et le soi-disant petit monde

Je me sentais différent sans me sentir étranger lorsque j'allais à l'école primaire et secondaire. Je lisais un peu plus que la moyenne de mes camarades et je m'isolais souvent des autres pour dessiner. Ils avaient tout de même cette délicatesse de regarder par-dessus mon épaule pour signifier qu'ils m'acceptaient. Boutch, alias gros Boutch, était un comique.

Cela s'est dégradé au collégial puis à l'université. J'ai eu le malheur de fréquenter un collège et une université du secteur privé. Je me suis retrouvé isolé des miens. J'ai bien sûr rencontré des personnes cool que je fréquente encore. Par contre, il y a eu une cassure.

Les baveux du secondaire n'étaient plus là. J'allais néanmoins découvrir qu'il y avait pire que les baveux. Il y avait des faux-culs prétentieux et condescendants.

Je me suis d'abord senti sale, pauvre et vulgaire au collège privé. Je ne pouvais pas aller en Floride pour le Springbreak. Je marchais sous le soleil brûlant, la pluie ou la neige pour me rendre au collège. Je travaillais dans une épicerie. Je disais moé pis toé et avais des problèmes d'élocution qui témoignaient de mes origines sociales. On me le faisait comprendre tous les jours, de toutes les manières, que je ne faisais pas partie des jeunes leaders de cette élite de merde.

J'ai tenté un temps de me dissocier de ma classe sociale par une forme d'arrivisme qui ne m'allait pas du tout. Je me suis mis à singer les bourgeois, à bien parler, à jouer au snob, à me gonfler d'orgueil de lire Nietzsche et d'écouter du Mozart. J'allais faire mon chemin dans la vie... Je serais bientôt avocat et le petit peuple m'applaudirait comme le petit pauvre qui a réussi quelque chose. Je serais un héros de la classe ouvrière qui devrait m'embrasser la main en m'appelant maître ou docteur.

Ma balloune s'est dégonflée à l'Université Laval. Au bout d'une session à la faculté de droit, je me suis retrouvé sans le sou. J'ai dû me trouver du travail. C'est ainsi que je suis devenu préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval qui fût, à bien des égards, ma planche de salut.

Je suis redevenu plus humble et plus humain au contact de la maladie et de la souffrance humaines. Mon ego, plus vaste que le monde, s'est fort heureusement rétréci. Bref, cela m'aura sauvé de mon narcissime et de mon opportunisme.

Au bout de trois mois de travail, mon idéal de surhomme nietzschéen s'est étiolé pour laisser place à mon indignation sociale, c'est-à-dire à la solidarité avec les gens de ma caste. C'est ce qui me conduisit naturellement à militer au sein d'organisations d'extrême-gauche avec plus ou moins de succès. Je me suis senti plus près que jamais des pauvres.

Ce sentiment s'accentua tellement que j'ai quitté le militantisme où je décelais encore les traces de la condescendance envers les prolétaires, des gens que l'on qualifiait d'ignorants et d'aliénés par le système. Le petit peuple, pour les marxistes, avait besoin de solides organisateurs révolutionnaires qui avaient conscience des intérêts du peuple... C'est ce qui m'a fait décrocher. Je ressentais en mon for intérieur que je n'étais pas un faux-cul. J'étais sans doute un anarchiste solitaire et solidaire.

De retour à l'université en philosophie, j'ai tenté autant que faire se peut de poursuivre mes études dans un climat tout aussi démotivant. J'ai obtenu mon baccalauréat en lavant les chiottes à l'université et en torchant des culs dans un CHSLD.

Quelque chose me ramena vers les bas-fonds de la ville où j'eus l'impression de trouver plus de sagesse que dans les têtes desséchées des universitaires. Je m'ennuyais de cette grandeur d'âme qui faisait si cruellement défaut aux gens qui se croyaient supérieurs et qui ne l'étaient aucunement. J'avais de meilleurs discussions avec Ti-Ben qu'avec le professeur Burp, un être fat qui n'avait rien d'original dans le crâne.

J'ai bien sûr appris à bien lire et à bien écrire. J'ai acquis des méthodes de travail que je pourrais qualifier de rigoureuses. Pourtant, je ne me sentirai jamais universitaire.

Quelque chose de plus fort que la logique me rattache à mon monde, mon quartier, ma classe sociale.

La plupart de mes relations avec des universitaires ont mal tournées.

Mes relations avec les soi-disant trous du cul, les illettrés et les analphabètes sont demeurées stables et se sont même améliorées.

Je comprends mieux l'ivrogne dans un bar que je ne comprends l'universitaire ivre de dogmes poussiéreux.

Je ne demande pas à tout le monde de penser comme moi.

Je me permets simplement d'expliquer qui je suis intrinsèquement.

Je ne me prétends pas le meilleur pour autant.

Je ne demande à personne de suivre ma trace.

Tout ce que je sais, c'est que je suis bien parmi ceux qui ne pètent pas plus haut que le trou.

J'aurais pu péter plus haut que le trou en me dévissant le coeur et la tête.

Je ne l'aurai jamais fait.

Je me suis fait un point d'honneur de ne pas renier mon monde et mes origines.

Je n'aspire pas à fréquenter des marquises et des notables qui camouflent sous de l'eau de Cologne l'odeur pestilentielle de leur mépris des miens.

Il y a beaucoup trop de je dans ce billet, je le sais et je m'en excuse.

Je vous prie de me pardonner cette trop longue confession avec cet air populaire dans lequel ma jeunesse a baigné...