samedi 24 décembre 2016

Il y a encore du bon monde



 Il y a encore du bon monde.

Il y a ce monsieur qui a stoppé son véhicule jeudi matin pour laisser traverser sans heurts ce piéton que j'étais. Il est rare qu'un véhicule s'arrête au rond-point de la Couronne, à Trois-Rivières, pour laisser passer un piéton. D'aucuns pensent sans doute que c'est une autoroute et que nous n'avons pas à nous trouver là sur deux pattes. Sauf ce monsieur, que je ne connais pas, qui m'a même souri en me priant gentiment de traverser la rue d'un amical geste de la main.

Il y a encore du bon monde, oui.

Il y a cette dame dont je ne connais pas le nom qui nous sourit tout le temps. Contrairement à bon nombre de caissières qui perçoivent leurs clients comme une nuisance, elle nous accueille comme si elle s'était ennuyée de nous. Et elle semble même sincère. Elle ne parle pas à ses collègues en nous ignorant. Elle ne fait pas que pianoter et numériser des articles. Elle est là, entière et toujours joviale sans être pour autant exaltée.

Je vous le dis, oui, il reste du bon monde.

Ce gars-là passe pour une brute parce qu'il a des opinions tranchantes sur la politique et les menées du monde. Pourtant, il se souvient du nom de votre père, de votre mère, de vos proches, même si vous ne les avez mentionnés qu'une seule fois. Il vous demande si vos parents vont bien et se désole sincèrement d'apprendre qu'ils sont morts. Il vous écoute sans s'écouter lui-même. Il répond à vos propos comme si vous étiez la personne la plus importante du monde. Et il ne vous connaît même pas...

Il y a du bon monde, je vous le dis.

Elle travaille à petit salaire dans une maison pour personnes handicapées. Elle fait à peine douze dollars l'heure. Elle a six enfants. Chaque sou gagné est aussitôt dépensé pour que tout son monde demeure à flot. Physiquement, elle est malade. Elle a mal au dos, aux jambes et même aux dents. Mais elle n'a pas les moyens d'arrêter de travailler. Elle tait sa souffrance de crainte de plonger sa famille dans une misère encore plus noire. Elle ne se défoule par sur les handicapés pour autant. Elle les traite comme s'ils faisaient partie de sa famille. Elle trouve du temps pour leur donner de l'amour en plus des soins et des services qu'elle leur prodigue. Elle ne les tient pas responsable de sa pauvreté. Elle oublie qu'elle est sous-payée pour ne pas les oublier, eux. Les gens sans vertu lui trouvent des défauts. Elle parle comme une habitante. Il lui arrive de sacrer. Elle n'a pas une belle peau. Pourtant, c'est une perle rare à mes yeux d'humain trop souvent atteint de misanthropie et de pessimisme.

Il y a du bon monde. Oui, il y a du bon monde...

Je l'oublie trop souvent. Il m'arrive de ne me concentrer que sur les infâmes et les méchants de notre pitoyable espèce. Je me désole de leur faconde. Je m'attriste de les voir de gonfler de n'être que d'énormes sacs à merde sans empathie, d'énormes réceptacles de bêtise qui ne carburent qu'à la fatuité et à la vanité.

Puis je tombe sur du bon monde, par hasard. Et je porte un regard neuf sur l'humanité.

Un seul beau geste, dans ce monde si cruel, me donne l'impression qu'il reste un peu d'espoir ici-bas.

Évidemment, la question qui tue est sans doute de savoir si je fais partie de ce bon monde...

Suis-je bon? Je n'aurai pas cette outrecuidance de me donner des épithètes qui n'appartiennent qu'aux autres vis à vis moi-même.

Quoi qu'il en soit, tout ce bon monde, qu'il me soit connu ou inconnu, est comme une lumière dans la nuit.

C'est ce bon monde-là que je me dois d'imiter si je veux devenir meilleur.

Pas pour gagner mon ciel.

Pas pour recevoir une médaille.

Mais pour accomplir pleinement mon humanité.

Pour marcher vers les étoiles plutôt que de patauger dans la merde.

Merci à vous tous et toutes d'être des gens bons.

Merci de me montrer la voie à suivre.