dimanche 2 août 2009

LES CONTES D'ODESSA D'ISAAC BABEL: RÉCITS D'ÉVÉNEMENTS INHABITUELS...


Je raffole de la littérature russe. Avant de rencontrer Alexis Klimov, grand érudit russe et feu mon directeur de thèse de maîtrise à l'université, je n'en avais que pour Maïakovski, Kropotkine et Trotski. Suite à sa rencontre, je me suis cultivé. J'ai quitté les sentiers lumineux de la révolution sociale pour envisager d'un oeil plus lucide ce monde fourmillant de réponses toutes faites pour imbéciles parfaits. Au lieu d'être un Possédé à la Dostoïevski je devins le gitan que j'aurais toujours dû demeurer.

Je me suis donc enfilé Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine, Tchékov, Zinoviev, Zamiatine, Gogol et toute la bande de joyeux drilles, dont Mikhaïl Boulgakov, mon préféré. Il en manquait et il en manque quelques autres. Tenez, Isaac Babel vient tout juste de se rajouter sur ma liste d'écrivains préférés. C'est tout dire!

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Il n'y a pas à redire, l'âme slave ce n'est pas de la pacotille. C'est comme pour l'âme allemande. On se demande pourquoi de tels génies apparaissent parmi des multitudes de morons racistes et incultes qui ne demandent qu'à se venger n'importe comment au hasard d'une beuverie.

Babel me répondrait qu'il faut apprécier le monde tel qu'il est ou bien boire jusqu'à plus soif.

Mon bon Klimov me dirait que Jésus a transformé l'eau en vin et non le vin en eau.

Et moi, eh bien qu'est-ce qu'on en a à foutre de ce que je pourrais vous dire hein?

Je n'écris que des conneries, gratuitement, pour tout le monde. Le jour où l'on achètera mes textes, c'est parce que je les aurai faits traduire en anglais. En français, c'est le vide total juste parce que cette langue de pédants est à cent milles lieues de la langue parlée dans la rue.

Il n'y a pas de grand écart entre l'anglais écrit et l'anglais de la rue et, selon mon bon camarade russo-fun, c'est idoine pour le russe. Le français, c'est une langue de licheux d'batte. Les contes d'Odessa traduits en français, déjà ça fait débander. J'aurais dû lire la traduction anglaise. C'est ce que recommandait Klimov pour Dostoïevski. Parce que l'anglais est plus près du russe dans sa souplesse avec la langue parlée. Le français, bien sûr, c'est de la crotte. On a toujours cette impression de rédiger une lettre d'avocat. C'est lourd, pesant et pas toujours simple.

D'emblée je regrette déjà d'avoir lu une traduction française de Babel. Que pouvais-je faire d'autre, hein? Toronto est loin. Et Montréal n'est souvent que la banlieue de Trois-Rivières. Donc, aussi bien me contenter de peu. Au pays de Borat on n'en demanderait pas tant.

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LES CONTES D'ODESSA D'ISAAC BABEL

«Aucun fer ne peut transpercer et glacer le coeur humain avec autant de force qu'un point placé au bon endroit.» (p.196) C'est une phrase parfaite tiré des Contes d'Odessa d'Isaac Babel que je viens de dévorer d'un trait. C'est ce qui distingue les bons des mauvais livres. Les bons, on aime les lire, n'est-ce pas? Et lire les Contes d'Odessa, croyez-moi, c'est comme bouffer des croissants chauds avec de petits carrés de beurre fondu. Les récits déjantés de Babel s'entrecroisent dans une paresse d'adjectifs qui tient de la grande littérature. Ça se lit tout seul parce que c'est bon. Et c'est bon parce qu'on ne s'y emmerde pas du tout. Ça sent la vie et c'est la vie. Et puis c'est tout.

L'oeuvre de Babel a été interdite à partir de son arrestation en 1939. Staline le fit torturer et finalement fusiller l'année suivante. Son nom fut banni des encyclopédies. Comme s'il n'avait jamais existé quoi. En lisant ses petits récits, on comprend mieux pourquoi. On ne pouvait pas tenir en laisse longtemps un esprit aussi libre, un être foncièrement incapable de haïr mais néanmoins capable de se défendre sinon d'épater la galerie comme il se doit quand on est un paria, un tzigane ou bien un juif en terrain hostile.

Les contes d'Odessa c'est la comédie très humaine et sans flaflas des habitants des petites communautés juives de la Russie impériale puis soviétique. C'est Bénia Krik, dit le Roi, un brigand qui fait chanter tout le monde, même les pouvoirs soviétiques, avec des tactiques qui tiennent presque du Golem. Le Roi ne perd jamais. Il ne se fait jamais prendre. Les antisémites et les bolchéviques, il s'en torche complètement. Il est le Roi. Celui qui ne fléchit jamais. Et qui frappe avant que d'être frappé.

Évidemment, il n'y a pas que ce Bénia Krik. Il y a toute une galerie de personnages atypiques, des tas de détraqués et d'originaux, pour reprendre l'expression de Louis-Honoré Fréchette, un conteur local méconnu.

Dans Les contes d'Odessa, on se croirait parfois dans un univers mitoyen à celui de Cannery Row de John Steinbeck. C'est un univers de petites gens qui par toute l'authenticité qu'elles dégagent ne peuvent être que de vraies personnes. Comme celles que l'on croise tous les jours quand on n'est pas un faux-cul qui lève le nez chaque fois qu'il croise un timbré avec un siphon sur la tête ou bien une folle qui porte des vêtements d'hiver en pleine canicule en criant que la moutarde lui monte aux cuisses.

Pour Babel, de tels personnages étaient plus réels que tout le reste puisque de ces rencontres atypiques naissaient de grands récits. Reconnaître l'homme tel qu'il est en lui-même, sans vouloir le changer, à l'époque où tout le monde te collait un pistolet sur la tempe pour que tu changes et penses comme il faut, on dira ce qu'on voudra mais ça relevait de l'héroïsme le plus pur. Et Babel, en quelque sorte, a traversé cette sale époque en la ridiculisant.

Sa nouvelle intitulée Dans le sous-sol m'a fait franchement rigoler.

Babel est tout jeunot, à peine douze ans, et il invite un camarade de classe chez-lui, c'est-à-dire dans le taudis de son enfance, avec son oncle alcoolique et son grand-père sale et puant. Son camarade de classe provient d'un milieu aisé et s'en va étudier en Angleterre. Babel y voit la chance de sa vie. Surtout ne pas lui déplaire. Cacher l'oncle alcoolique et le grand-père sale et puant. Avoir l'air d'une petite famille juive propre et respectable, malgré la grande pauvreté. Tout se passe bien jusqu'à un certain point. Babel démontre à son jeune ami qu'il a de la culture et qu'il pourrait, qui sait, étudier lui-même en Angleterre et faire l'amour avec toutes les femmes qui onduleraient leurs hanches entre Cordoue et Constantinople.

Son rêve s'écroule avec l'arrivée de l'oncle ivre mort qui ramène un vieux meuble à bouts de bras. Une engueulade s'ensuit avec sa femme. Le sang coule. Le jeune prince s'effraie. Babel essaie de faire semblant de rien. Puis c'est le grand-père qui rapplique, lui qui devait se tenir loin de la maison, et il joue du violon pour étouffer les cris. Son haut-de-forme est troué et les semelles de ses chaussures tiennent ensemble par des cordes. Le camarade de classe s'enfuit, effrayé. C'en est fait du rêve du jeune Babel d'étudier en Angleterre. Il a retenu tous ces vers de Shakespeare pour rien. Pas de chance. Oyoyoye!

Babel est souvent à la limite du cynisme, mais l'on sent sous son rire un peu gras une finesse d'esprit qui n'était pas facile d'entretenir compte tenu de l'antisémitisme, de la guerre mondiale, de la guerre civile, de la collectivisation forcée des campagnes et de tout le reste que vous savez déjà si vous avez passé votre cours d'histoire contemporaine avec des résultats plus que moyens.

Babel vivait à une sale époque. Ses récits n'ont rien de larmoyant. Ils ne distillent pas la morale à quatre sous. Ils sont tout simplement drôles. C'est un écrivain solaire. Cela me rappelle vaguement le Alphonse Daudet des Lettres de mon moulin, avec plus de sexe et de bordels.

Babel excellait dans le genre court. Dans Mes premiers honoraires (Gallimard, 1972, trad. Adèle Bloch), Babel expose sa vision de la nouvelle, en tant que genre littéraire. Il répond à une question du public lors d'une rencontre organisée par l'Union des Écrivains Soviétiques. Et sa réponse explique en quelque sorte toute sa démarche littéraire:

«Dans une lettre de Goethe à Eckermann, j'ai trouvé une définition de la nouvelle, c'est-à-dire du récit court, genre dans lequel je me sens plus à l'aise que dans tout autre. Sa définition de la nouvelle est très simple: c'est le récit d'un événement inhabituel.» (Babel, Mes premiers honoraires, p.188)

En plein dans le mille Babel. Bull's eye! La nouvelle ce n'est pas fait pour raconter le goût du thé ou bien la sensation qu'on a quand on se fait griller les couilles au soleil.

C'est le récit d'un événement inhabituel.

On ne dérangera pas les gens pour un récit ennuyant, n'est-ce pas?

C'est plein de charme et plein de finesse, Les contes d'Odessa.

J'achète, même si j'ai emprunté le livre à la bibliothèque.

Comme quoi l'on peut très bien s'amuser sans que cela ne coûte un sou.


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Références:

Isaac Babel, Contes d'Odessa suivi de Nouvelles, traduit du russe par A. Bloch et M. Minoustchine, Gallimard, 1967, 249 p.

Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par A. Bloch, Gallimard, 1972, 194 p.