mercredi 19 août 2009

L'entrevue

Le décor était terne et les murs peints en bleu pastel, franchement, ce n'était pas l'idée du siècle. Ça paraissait jusque dans l'attitude de la réceptionniste et des deux ou trois conseillers en ressources humaines qui travaillaient là. Ils étaient tout aussi ternes et leurs yeux avaient le même éclat que ceux des poissons morts.

-Bon, ben ç'a ben l'air que c'est icitte que ça s'passe l'entrevue pour le poste de gérant du personnel...

Le candidat s'appelait Julien Archambault. C'était un gros et grand bonhomme de six pieds trois pouces qui avaient beaucoup bourlinguer aux cours des années, comme en faisait foi son cv. Il avait exercé tous les métiers, de plongeur jusqu'à gérant d'entreprise, en passant par plusieurs petits boulots de journalier.

-Pourquoi changez-vous fréquemment d'emploi? lui avait demandé une conne qui faisait office de conseillère en ressources humaines.

-Parce que dans mon temps, il n'y avait que des McJobs. On travaillait trois mois à quelque part et c'était déjà la fin de la subvention ou du contrat. Ça fait que je sautais vers une autre job. Ça prouve que je sais m'adapter à cette époque de cul, non?

En entendant le mot cul, la conseillère s'était mise à faire la moue pour marquer une forme de désapprobation. Archambault s'en calissait. Il en avait vu d'autres. Il n'allait pas se laisser impressionner par une jeune fille de vingt-six ans qui avait l'air d'en avoir cinquante-huit parce qu'elle s'habillait en matante et prenait l'air sérieux de l'incompétence crasse.

-Quelle est votre vision de la gestion du personnel, ajouta-t-elle en se foutant le crayon dans la bouche.

-Ma vision? La meilleure chose qu'il faut faire, parfois, c'est de ne rien faire. Au lieu de paniquer pour rien chaque fois que quelqu'un pète: respire par le nez, attends le lendemain, puis applique des décisions mûrement réfléchies au lieu de sauter les plombs comme un hostie d'cave!

En entendant l'expression «hostie d'cave», la conseillère sourcilla encore plus.

Archambault, nullement affecté, poursuivit.

-Ma vision du leadership est la même que celle de Frodon Sacquet dans Le Seigneur des Anneaux... Y'a plein d'hosties de taouins qui bandent sur l'anneau de pouvoir et qui se transforment en monstres juste parce qu'ils ont le droit de donner des ordres... Christ que c'est pas moé ça! Être gestionnaire, c'est servir ses employés, les aider pour accomplir leur besogne, leur trouver des moyens d'apprécier ce qu'ils font... Si vous m'engagez, la première affaire que je vais faire c'est d'essayer de rétablir la bonne humeur... Parce que j'ai entendu dire que l'employeur pour lequel je postule est reconnu pour crisser tout le monde dehors après deux ou trois mois, juste parce que personne n'aime ça travailler en se faisant engueuler par des pas de couilles et des hystériques bourrées de pilules. Donc, j'ai des couilles et je ne prends pas de pilules. Je suis le candidat idéal, quoi! La bonne humeur et la liberté, c'est bien plus productif. Je ne crois pas à ça, moé, l'excès d'autorité... Fais-toé respecter en premier et tu auras l'autorité anyway. Quand tu cries, tu fais juste prouver que tu ne maîtrises pas la situation.

La conseillère en ressources humaines ne trouva rien à redire. Elle mâchouilla son crayon en maintenant dans sa tête la ferme conviction qu'elle n'embaucherait jamais ce gus. D'autant plus qu'elle se faisait engueuler tous les jours par son patron, une ordure qui trafiquait les factures et obligeait son staff à l'appeler monsieur, gros comme le bras.

Archambault leva son cul de sa chaise.

-En tout cas, on éternisera pas cette entrevue pendant des heures. Vous savez où me trouver si vous avez besoin de moé.

-L'entrevue n'est pas finie monsieur...

-Ben oui est finie! R'garde, t'as mon cévé, ma lettre de présentation, j't'ai serré la main... Qu'est-cé qu'tu veux d'plus tabarnak? Que je danse la javanaise avec une banane dans l'cul?