samedi 1 août 2009

Pierre Rondin, conseiller municipal

Pierre Rondin est un vieux rabougri au teint vert qui se promène toujours entre sa maison, l'hôtel de ville et l'épicerie.

Ses cheveux semblent formés de la même matière qui firent la fortune des tampons à récurer Bulldog. Ils ont aussi ce teint de rouille des tampons oubliés trop longtemps sous l'évier.

Une odeur d'humidité forte, familière aux dessous d'évier, émanait aussi du corps de Pierre Rondin. Un rien le faisait puer. Et l'eau de Cologne avec laquelle il s'aspergeait abondamment provoquait une réaction sudorifique qui le faisait sentir encore plus mauvais.

Rondin puait franchement et son eau de Cologne c'était comme si quelqu'un avait chier sous un sapin ou bien un gâteau à la vanille. L'odeur de sueur et d'excrément prenait le dessus, quoi qu'il fasse.

Sa maison était triste, dans un quartier austère et sans arbres. Sa femme avait planté quelques fleurs en plastique. En plastique parce que c'est plus propre. Cela n'attire pas les moustiques.

Le gazon était toujours impeccable. Pas un seul caca de chien. Rondin ramassait tout ce que son caniche déféquait.

Et Rondin lui faisait ensuite faire le tour des mêmes quatre rues, tous les jours, depuis toujours et jusqu'à ce qu'il en crève d'ennui.

Le petit caniche aboyait quand il croisait un chien ou bien un passant. Rondin donnait un petit coup de laisse pour l'étrangler et le rappeler à l'ordre. Puis il poursuivait son chemin avec son petit caniche, ramassant tous ses cacas pour ne pas contrevenir aux lois municipales dont il était maintenant l'un des gestionnaires.

Pierre Rondin, conseiller municipal du district numéro trente-deux, dans le secteur des maisons où il n'y a pas d'arbres, un quartier sous les tours d'Hydro-Québec où personne ne se déplace pour voter, où tout le monde souhaiterait vivre ailleurs que là...

Rondin avait commencé sa carrière comme assistant-comptable dans une quincaillerie. Puis il s'était fait élire commissaire scolaire, parce que personne ne se présente à ces élections-là qui valent tout de même leur pesant d'or, quelques milliers de dollars gagnés facilement, sans rien faire.

Puis de commissaire scolaire Rondin devint conseiller municipal, parce que tout le monde se torche de ces élections-là qui sont la plupart de temps menées toutes croches et toutes de travers, comme dans un quelconque trou perdu de l'Afghanistan. Rien ne garantit jamais le résultat des élections et personne n'est tâtillon avec les procédures parce que personne ne sait vraiment lire et écrire.

Ce qui fait que Rondin est facilement devenu conseiller municipal. Même qu'il a été élu par acclamation. Personne n'a trouvé qui que ce soit pour se présenter contre ce rat puant et rabougri qui, toujours penché sur son portable, voudrait maintenant que l'on foute des barrages sur toutes les rivières environnantes pour produire de l'électricité.

Rondin se fout bien des chutes, des parcs, des terrains de camping, des chalets, des pêcheurs, des chasseurs et autres barbares. Lui, comme il dit, il ne sort pas. Il travaille. Et le développement économique, c'est sacré. Bien plus sacré qu'un arbre, une chute, un terrain de camping rempli de drogués, d'alcooliques et autres vicelards qui courent dans les sentiers la pine au vent. Rondin, malgré son patronyme, n'est pas très cabane en rondins. Et il travaille fort pour tout détruire autour de lui, parce que c'est bon pour l'économie locale.

Parlant d'économie, Rondin magasine toujours chez Super Calice. Il y trouve de tout à petit prix. Les spéciaux sur le jambon toupie et le baloney le poussent à penser qu'il y en a qui se plaignent le ventre plein.

À l'hôtel de ville, il soutient toutes les positions de la droite classique et ultraconservatrice. On ne l'a jamais vu voter en faveur d'une seule mesure dite progressiste. Ce n'est pas qu'il soit vraiment contre la gauche. C'est juste qu'il veut plus de barrages et moins d'arbres.

-J'm'entends pas bien avec les pouilleux! qu'il dit souvent ce vieux rat puant qui souhaiterait transformer la ville en terrain de stationnement asphalté.

Et en ce moment-même, le voilà qui se promène avec son petit caniche, portable sous le bras. Partout où passe ce portable, l'herbe ne repousse plus.

Les dévastations de jadis étaient souvent le fait de personnages qu'on imagine recouverts du sang de leurs ennemis, les muscles saillants, les jambes solides. Les dévastations d'aujourd'hui sont maintenant le fait d'avortons qui puent la sueur rance et l'eau de Cologne. En promenant leur caniche sous une tour électrique, portable sous le bras, ils peuvent raser encore plus de kilomètres carrés que toutes les hordes de Attila rassemblées et multipliées par mille.