vendredi 14 août 2009

Quand j'étais petit je n'étais pas grand (Plume Latraverse)


Quand j'étais petit je n'étais pas grand. C'est une phrase facile. Je l'ai entendue dire de la bouche de Plume Latraverse. Cette tautologie vaut le détour, quiconque l'ait pu dire le premier. Je serai donc le troisième, sinon le énième à vous rabâcher les oreilles avec quand j'étais petit je n'étais pas grand.

Quand je n'étais pas grand... Enfin, quand j'étais plus petit que mon père et ma mère, tous deux frôlant les six pieds.

Mon père faisait cinq pieds onze. Ma mère fait six pieds facile. Et mon vieux, orgueilleux comme il était, marchait toujours le menton bien haut pour récupérer le pouce manquant sur ma mère quand il marchait à ses côtés. J'en ris encore rien que d'y penser!

Ah! feu mon père, Conrad comme il s'appelait, alias Teddy pour ses camarades de la Reynold's Aluminium Company de Cap-de-la-Madeleine, quel pince-sans-rire il était.

Je l'ai toujours trouvé drôle. Son humour était tout subtil ou bien explosif à en couper le souffle. Conrad pouvait être d'un calme olympien tout aussi bien qu'il pouvait brasser sa cage à en imposer le respect. Il avait la carrure d'un bûcheron, grand et large comme un frigidaire. À cause de son prénom et de ses cheveux en brosse le voisinage croyait qu'il était un boche alors qu'il était plutôt un Sauvage, comme ma mère par ailleurs qui provenait d'une famille portant des plumes et des coquillages.

***

Mon père est mort lors de la première journée du Grand Prix automobile de Trois-Rivières...

Les funérailles furent inoubliables: la pédale dans le prélart pendant trois jours, jusqu'au cimetière St-Michel, inhumé pendant la finale du Grand Prix qui se passait juste à côté... Vrrrr... Et un dernier salut au patriarche... Vrrrr... Lui qui n'a jamais eu de permis de conduire ni d'automobile. Lui qui détestait le bruit des autos... Vrrrr... Lui, mon Grand Chef, fils d'Éloi Bouchard et Adrienne Létourneau, métis d'ascendance algonquine, micmac, française et peut-être madagascarienne qui sait. Vrrr... Ah! les moteurs vrombissants du Grand Prix, quelle connerie à mes oreilles!

***

Quand j'étais petit, je n'étais pas grand.

Et feu mon père n'aimait pas les autos.

Il insultait ceux qui passaient sur la rue en faisant crisser leurs pneus.

-Va faire ça ailleurs tabarnak! qu'il gueulait en brandissant ses bras au-dessus de sa tête. Décalice mon hostie d'taupin!

C'est que mon père était tout seul contre le monde entier. Il ne demandait pas à l'État d'intervenir dans ses affaires courantes. Il était un État à lui seul. Comme tout Indien, quoi. Une personne, un État, un Roi. Je retiens d'eux moi aussi. L'humanité n'est pas un troupeau. Mais une conjonction de personnes souveraines dont les droits sont défendus par la communauté.

-Hostie d'boucane de char de sacrament! Moé j'en veux pas d'char! Y'en a qui ont des chars pis qui ont rien dans l'frigidaire! Moé mon frigidaire pis mes enfants vont passer avant les maudits chars! Pis j'farmerai pas ma gui-yeule saint-sacrement d'calvaire! Mon nom c'est Conrad Bouchard tabarnak c'est pas Lalancette! Ça pue les chars!

C'est que mon père était un écologiste avant la lettre, bien qu'il tenait un tout autre discours sur les écologistes.

-Des hosties d'barbus d'tabarnak! Ça voudrait que l'monde mange des fleurs pis fermer toutes les shops! Où c'est que l'monde va travailler ciboire si i' ferment toutes les shops, hein? On va manger quoi? Des navets pis des patates comme en Pologne? Hein?

J'aimais ses contradictions. Ça le rendait drôle. Et profondément humain.

Hostie, j'voudrais dire que je m'ennuie de lui pis ça ne serait pas vrai.

Il est toujours là, près de moi. Il vit en moi, pour toujours, et m'accompagnera jusqu'à mon dernier souffle, c'est certain.

Pis en plus, il n'aimait pas nous voir larmoyer.

-Un homme ça pleure pas, qu'il pensait sûrement.

De fait, je ne l'ai vu pleurer qu'une seule fois dans sa vie. C'était le premier de l'an. Un mois après avoir appris qu'il lui restait trois à six mois avant de mourir de son cancer. Ça me glace encore le coeur rien que d'y penser. Brrr...

Donc, cessons de brailler s'i'-vous-plaît. On n'a pas besoin de ça.

***

Quand j'étais petit, je n'étais pas grand.

Mon père était le premier enfant du deuxième lit d'une famille de dix-huit enfants, sans compter les enfants morts en couche ou en bas âge. Ils vivaient dans une petite maison de bois sans isolation dans le fin fond de la vallée de Matapédia, dans un village nommé Sayabec mais que mon père tenait mordicus à prononcer Sébec pour une raison qui m'échappe.

Évidemment, les Bouchard étaient pauvres. N'importe qui serait pauvre avec dix-huit enfants à nourrir.

Ce qui fait que mon père avait gardé certaines habitudes de cette période. Dont celle de tremper du pain dans un bol de mélasse.

Ou bien celle de se faire des beurrées de cassonade et margarine.

On en voulait tout le temps, vous savez bien. On voulait faire comme lui.

-'en veux moé 'ssi des beurrées d'castonade!

-Vous allez en awouère! Vous allez en awouère mes p'tits bonyeus!

Et là, Pa nous faisait des beurrées de cassonade.

C'était souvent après la piscine.

Plusieurs tranches de steak accompagnées de généreuses portions de frites allaient suivre un peu plus tard.

Pa et Mman étaient heureux de nous voir joufflus et en santé.

De fait, nous étions parmi les plus grands et les plus gros de l'école, moi et mes trois frères. Nous étions nourris au steak et aux beurrées de cassonade, à la bonne bouffe traditionnelle du terroir canadien-français métissé, toute cette nourriture assortie de chips, chocolats, friandises et liqueurs, dont le traditionnel choix entre la brune (Coke) ou la blanche (Sprite)...

***

Ouais, ouais... Que de souvenirs.

C'est le premier jour du Grand Prix de Trois-Rivières aujourd'hui.

Ça me laisse toujours un goût amer, le Grand Prix...

Vous savez bien pourquoi maintenant.