dimanche 12 avril 2009

L'histoire de Amarde, le gars qui est allé chercher de l'eau de Pâques à l'île St-Christophe


Amable était surnommé Amarde, tant par ses contempteurs que par ceux qui le prenaient en pitié.

Amarde était un petit frisé plutôt laid d'une quarantaine d'années. Il avait une araignée dans le plafond et passait la majeure partie de ses journées soit à boire, soit à culpabiliser d'avoir trop bu.

Ce matin-là n'était pas comme les autres. C'était dimanche matin. Et pas n'importe quel dimanche matin: c'était le matin de Pâques, hé.

Amarde revenait d'une de ses trop ordinaires beuveries, à cheval sur son vieux vélo CCM gris tout croche et mal huilé. Seule la roue avant freinait. Ce qui lui faisait faire de spectaculaires sorties de route et plongeons en tous genres par dessus les poignées de sa vieille bécane.

Le tabarnak avait bu comme un trou comme de coutume, comme de déraison, et sa folie zigzaguait tout le long de son trajet, de la rue des Forges jusqu'au pont Duplessis, à insulter Dieu sait quoi ou bien le Diable s'en doute.

-Hastie d'chiens d'calice de sales de pleins d'marde de christ de st-chrême de barman pas correct pantoute qui veut même pas t'servir un dernier drink... Pis l'hastie d'serveuse de c'te christ de restaurant à marde qui m'dit de pas dormir su' ma table! J'ai payé moé hastie! J'ai payé Jésus-Marie-Joseph d'étole de calvaire de saint-sacrement!

Comme il accostait sur le pont Duplessis avec ce qui lui tenait lieu de barque pour naviguer sur l'eau de vie, voilà qu'une soudaine envie de dégobiller s'empara de toutes ses viscères. Et plaf, voilà qu'il renvoie sa poutine dans la rivière Métabéroutin, le malpropre.

En se relevant, Amarde est frappé par les premiers rayons du soleil qui brillent sur les eaux du delta d'où l'on semble voir trois rivières là où il n'y en a qu'une seule.

Le soleil qui lui rentre dans les yeux lui rappelle subitement que c'est le matin de Pâques et que la meilleure façon de revenir d'une cuite est encore d'aller chercher de l'eau de Pâques à la source de l'île St-Christophe, entre Trois-Rivières et Cap-de-la-Madeleine.

-J'va's aller charcher d'l'eau d'Pâques tabarnak! Ça va m'dessoûler pis en plus ça porte chance...

Amarde continue donc de zigzaguer jusqu'à la source de l'île St-Christophe, située juste avant le pont qui mène à l'île St-Quentin.

Un petit sentier escarpé comme la face d'un singe mène à cette petite source qui se déverse dans la rivière Métabéroutin. Généralement, les honnêtes gens laissent leur vélo en haut du sentier et descendent prudemment sur leurs deux pieds, en se tenant après les racines et les troncs d'arbre, jusqu'en bas, là où se trouve la source.

Amarde, je l'ai déjà dit, avait une araignée dans le plafond. Et en plus, il était saoul.

L'idiot a donc descendu le petit sentier sur son vélo. Pour les premiers vingt pieds, le loustic a eu la chance de l'ivrogne. Mais pour le reste du sentier, ça s'est fort mal terminé. Amarde a freiné avec sa roue avant, est passé par-dessus ses poignées puis s'est noyé dans la rivière en tentant de nager vers l'autre rive, par pure distraction, oubliant qu'il ne savait pas nager et qu'on ne pouvait pas boire quinze litres d'eau sans ressentir quelque désagrément, aussi minime soit-il.

L'eau de Pâques pénétra peu à peu dans ses poumons. Son corps fût emporté par le courant. Et on le retrouva dans le coin de la municipalité de Deschaillons, une semaine plus tard, parmi quelques herbes marines, contenants de plastique et deux crapets soleil tout aussi morts qu'Amarde n'était plus vif.

Cré Amarde, va! Toujours à l'affût de toutes sortes de niaiseries pour nous faire rire.