vendredi 22 janvier 2021

Ça revient à dire va chier Antoine

 Antoine n'a jamais rien fait d'autre que de croire en n'importe quelle niaiserie qui le dédouane de la responsabilité de penser par lui-même. Il s'accroche toujours à une théorie plus ou moins complète du monde pour ne plus avoir à l'expliquer sans cesse. Tout devient clair et limpide avec une théorie, aussi stupide soit-elle. Cela permet de boucher un trou. Cela ne fait pas nécessairement avancer qui ou quoi que ce soit. Mais ça calme l'angoisse de son homme. C'est réconfortant une idéologie.

Antoine était convaincu dernièrement que l'armée sous le commandement extra-terrestre de la planète Zorglub allait décapiter tous les pédo-satanistes qui lisent des monographies sur le charbon à la bibliothèque ou bien s'étirent les jambes pour se les dégourdir.

Cela devait se produire le 20 janvier dernier.

Or, le 20 janvier, il ne s'est rien passé. Même pas l'ombre d'un début de fin du monde.

Antoine, affreusement déçu, a mis ça sur le compte de la mauvaise alliance galactique entre la planète Zorglub et la planète Claire. C'est indubitable que les antifas de la planète Claire y sont pour quelque chose dans ce foutoir. Et blablabla comme un hostie de trèfle à deux feuilles.

Bref, Antoine est un connard. Il ne le sait pas trop. Il essaie de ne pas trop se le rappeler. Et plutôt que de se morigéner, il ne se gêne pas pour vous sortir une nouvelle théorie tout aussi nulle à chier.

Antoine n'a pas besoin de lire de livres. Il a l'Internet. Il sait tout grâce à YouTube et au célèbre influenceur Castor Queue-Molle dont la moindre vidéo peut générer 3 millions de clics tellement c'est délirant. Castor Queue-Molle se filme dans son char à détruire son dentier à coups de marteau en accusant les socialistes de toutes les misères du monde. C'est abscons et incohérent mais les farfadets adorent ça et en redemandent encore. Ça les dédouane d'avoir à se dépasser. Et ils trouvent leur félicité à demeurer au niveau primaire de Castor Queue-Molle, avatar derrière lequel se cacherait un courtier immobilier qui boit trop de vin rouge le soir.

Je ne sais pas pourquoi je vous parle tant de Antoine et de ces autres coucous.

C'est vrai que depuis le flop d'il y a deux jours, Antoine et ses acolytes ont la mine basse et l'air plutôt déconfit.

C'est comme si ceux qui ont toujours cru en Hitler se réveillaient un beau matin avec le souvenir amer de ce vieillard tremblotant et paranoïaque qui leur a raconté n'importe quoi avant que de se tirer une balle dans la tête.

Leur monde s'est effondré. Antoine erre sans repères depuis deux jours.

À quoi va-t-il s'accrocher cette fois-ci, dites-moi?

La Terre est plate? Le Japon n'a jamais existé? Les fours à micro-ondes sont des portails pour pénétrer dans un univers parallèle? 

Je ne sais pas quelle connerie va soulever Antoine.

Je sais seulement qu'il va encore s'y péter la gueule.

Comme toujours.

Jusqu'à ce qu'il allume vraiment.

Il voudrait que les gens allument autour de lui. Pourtant, ça ne brille pas fort sous son crâne.

Ça revient à dire va chier Antoine.

Malheureusement.









jeudi 21 janvier 2021

L'histoire tout ce qu'il y a de plus ordinaire de Églantin Délisle-Duthym


Il effaçait tout ce qu'il écrivait. Parfois au bout d'une phrase. Parfois au bout de dix paragraphes.

Il ne voulait pas succomber au narcissisme et aux atermoiements. Pourtant, c'était toujours tout près de sortir, sinon d'être lu. 

«J'ai toujours été une personne qui... prout tralala pouet pouet...»

«Hier alors que JE ceci ou cela...»

Ou pire encore:

«Il importe de réaliser que politiquement parlant le Québec...»

Il effaçait tout, dis-je.

J'oubliais de vous dire son nom. 

Il s'appelait Églantin Délisle-Duthym.

Drôle de nom, bien sûr, mais pas autant que le vôtre. Non mais l'avez-vous lu à voix haute?

Cela dit, Églantin, permettons-nous cette familiarité, avait un porte-clés très ordinaire. C'était une bande de cuir toute simple reliée à un anneau de laiton autour desquelles s'enlaçaient des clés. Églantin ne portait pas de lunettes. Il avait deux pieds et une paire de souliers très neutre. Il mesurait assez grand pour prendre un pot sur un frigo sans se casser le cou. Il n'était pas plus gros qu'un autre. Et il avait fêté son 38e anniversaire de naissance le 3 août dernier.

Églantin effaçait tout ce qu'il écrivait, tout.

Jusqu'à ce que ça lui vienne comme ça: il n'avait pas l'envie d'écrire.

Alors là, pas du tout.

Du moins pas ce jour-là.

Il ferma son ordi.

Il se déconnecta de tous les média sociaux.

Puis il fit calmement du lard en regardant la neige tombée dehors.

C'était beau.

Et ça se passait de mots.

Enfin!

mercredi 20 janvier 2021

Retour sur «La conjuration des imbéciles» de John Kennedy Toole et départ de Donald Trump


C'est aujourd'hui que Joe Biden deviendra président des États-Unis. Aujourd'hui qu'un certain Donald Trump subira la damnatio memoriae réservée jadis aux empereurs et personnages fourbes de Rome. Tout ce qui rappellera son nom ou sa mémoire sera tout simplement banni de l'espace public. Pas de bibliothèque ni de gymnase portant le nom de Donald Trump pour des siècles et des siècles. Amen.

Cela dit, le climat est tendu chez le voisin aujourd'hui. Et pas rien que chez le voisin j'imagine. 

Les Étatsuniens peuvent produire le meilleur et le pire.

Pour ce qui est du pire, ils n'ont jamais été en reste de nous le faire goûter en faisant semblant qu'ils sont du bon monde. Rappelons-nous seulement le coup d'État du fasciste Pinochet, le 11 septembre 1973. Soutenu par les USA pour plonger une démocratie dans la dictature.

Pour ce qui est du meilleur des États-Désunis, eh bien ça n'avait souvent rien à voir avec la politique de métier. Martin Luther King n'était pas un politicien. Ni Sam Cooke. Ni Nina Simone. Ni Walt Whitman. Ni Nicolas Tesla. Ni Moby Dick. Ni le four à micro-ondes.

Où veux-je en venir? Je n'en sais rien.

Comme on ne sait rien de ce qui pourrait se produire aujourd'hui avec les coucous qui traînent ici et là dans notre univers tant virtuel que réel. Seront-ils prêts pour une autre jacquerie médiévale programmée par un milliardaire qui les méprise?

Dans le doute, il reste les arts et la littérature.

Il me revient à l'esprit ce roman picaresque de John Kennedy Toole, A Confederacy of Dunces traduit en français sous le titre de La conjuration des imbéciles. Incidemment, je vous en avais déjà parlé ici sur mon blog. Comme quoi je recycle constamment mon contenu.

Ce roman me revient à la mémoire alors que Donald Trump nous quitte. Il me semble que John Kennedy Toole a dressé dans son roman un portrait tragicomique de son pays, juste avant que de s'enlever la vie. Son seul et unique roman s'est mérité un prix Pulitzer à titre posthume, en 1981. Jamais son auteur n'aura connu la gloire ou la célébrité. En cela sa vie se rapprochait beaucoup du personnage principal de La conjuration des imbéciles, un intellectuel admirateur de Boèce qui vit chez sa mère alcoolique. Réduit à se déguiser en pirate pour vendre des hot-dogs sur la rue. Hot-dogs qu'il mange avant même que de les avoir vendus. 

Boèce a écrit De la consolation de la philosophie en prison, juste avant d'être exécuté en 526 pour avoir déplu à Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths et de Rome.

Curieux que Boèce nous accompagne tout au long du roman de John Kennedy Toole.

Bref, je vous recommande la lecture de La conjuration des imbéciles. Une fois de plus.

Vous n'y trouverez aucune réponse à vos questions.

Vous devriez rire tout en vous demandant ce qu'il voulait vraiment dire.

C'est un roman tout aussi complexe que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Et tout aussi tordant. Vous vous demandez où est-ce qu'ils peuvent bien avoir trouvé ça. 

On y ressent toute la profonde imbécillité de nos voisins du Sud. Mais aussi toute leur profonde humanité. Leur profonde bêtise parfois magnifiée d'élans de liberté qu'on ne verrait nulle part ailleurs.

A Confederacy of Dunces de John Kennedy Toole, c'est à lire si vous ne l'avez pas encore fait.

Ce n'est que mon avis.

Et, franchement, il ne vaut pas grand chose.

Aussi bien continuer de voir des trucs sur YouTube.








jeudi 14 janvier 2021

Hostie que c'est pas facile Yolande!

Yolande fait le ménage ici et là, un peu partout. Elle a été couturière pendant 20 ans à la Wabasso. Puis la Wabasso a fermé. Elle a perdu sa job. Il ne lui restait que le ménage.

Elle est usée. Mais elle n'a pas les moyens de s'arrêter, malgré ses soixante-douze ans.

Comme elle ne se plaint pas trop d'avoir mal partout, on suppose qu'elle fait encore l'affaire. S'il fallait qu'elle ait le malheur de se plaindre, Yolande sait qu'elle perdrait sa job.

-Ils penseraient que j'suis trop vieille pour faire ça pis blablabla... Ça fait qu'j'endure bon Dieu d'la vie!

Et Yolande endure. Comme elle a enduré tout au long de sa vie ses rhumatismes, son diabète, ses cancers et autres foulures.

Abusée de tout et désabusée d'à peu près tout le monde, elle traîne sa vie entre les moppes, l'épicerie, la pharmacie et la maison. Elle n'a aucun espoir en particulier. C'est beaucoup moins épuisant que de nourrir un quelconque espoir en quoi que ce soit. 

-Faudrait qu'el' monde change mais l'monde veut pas changer. Chu qui moé pour les changer? Qu'i' mangent d'la marde! J'fais ma p'tite affaire. Chu gentille avec les ceuses qui ont rien. Qu'on vienne m'en faire des hosties d'reproches de casses de bain!

Son passe-temps préféré est de ne rien faire. Elle ferme les rideaux et les lumières puis elle part ailleurs, avec du vin ou bien de la musique.

Il n'y a plus personne dans la vie de Yolande. Et elle ne veut plus de personne. Elle a suffisamment souffert. Tout le monde lui a reproché d'être trop ceci ou pas assez cela. Pour toutes sortes de déraisons plus bêtes les unes que les autres. Elle a fini par lâcher prise.

-C'est pas vrai que j'va's manger votre marde juste parce que vous êtes pas heureux... Chu pas heureuse plus qu'un autre mais moé j'fa's chier personne. Chu tout seule dans mon coin pis jamais que je reproche quoi que ce soit à personne! Vivre et laisser vivre ou bien crissez-moé la paix!

Ses patrons la trouvent laide, maigre et puant la cigarette.

Ils la tolèrent parce que c'est pas facile à trouver de nos jours quelqu'une pour torcher les chiottes et toutes ces affaires-là. En plus, elle ne coûte pas cher et ne demande pas d'augmentation depuis vingt ans. Ce qui lui fait à peu près 13,10$ à cause de la maudite augmentation du salaire minimum en mai 2020. Elle a longtemps travaillé à 11,25$. Pourquoi l'État vient-il toujours se mêler de l'économie et du libre marché hein?

-Quand bi'n même j'leu' d'manderais d'm'augmenter i' m'crisseraient dehors ces hosties d'rats... Ça fait que j'farme ma yeule pis j'endure. Fais ta job Yolande. Torche les planchers. Parle leu' surtout pas.

-Pis Yolande? C'est-tu dur d'être une vieille tout croche à la peau flétrie? Ha! Ha! Ha! 

Ça c'est Ti-Guy. La trentaine, bedonnant, avec de la colle dans les cheveux. Un boss d'une petite boîte de rien qui joue à intimider ses employés pour bien asseoir son pouvoir de nuisance publique.

-Hey Yolande! T'as-tu l'cordon du coeur qui baigne dans 'a marde parce que t'es trop vieille? Ça fait une heure que la bolle est beurrée d'marde! Va don' m'nettoyer ça au lieu d'fumer ta christ de cigarette!

-C'était mon break Monsieur Guy...

-Ton break! J'te paye pour nettoyer la bolle! Pas pour fumer des cigarettes dewors!

Et Yolande torche en souhaitant se trouver quelque chose de nuit, où elle ne verrait jamais de boss.

-J'espère mourir d'une crise du coeur, dret-là, clak! d'un coup sec pis sans r'venir... En seulement qu'il y en a qu'i' r'viennent tout croche avec des séquelles... C'est pas facile baptince d'la vie que c'est pas facile!

Non c'est pas facile Yolande.

Hostie que c'est pas facile.


lundi 11 janvier 2021

Détrumpez-vous...

INCENDIE DU REICHSTAG, 28 février 1933

«Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, leurs muscles ne croient pas.» 

David Rousset, L'univers concentrationnaire

Cela se passait en 1922, à Munich. Un certain Adolf Hitler tentait de renverser le gouvernement de Bavière en menant un putsch avec des soldats déclassés et quelques amoureux de l'ordre qui traînaient dans les tavernes. 

Ce Coup d'État raté le conduira en prison. Il se servira de son procès comme d'une tribune politique. Il écrira Mein Kampf en prison avec son secrétaire psychopathe. Et moins de 11 années plus tard, l'hurluberlu aura peaufiné sa stratégie. Il a désormais des troupes de choc pour faire peur aux journalistes tout autant qu'aux députés. Tout le monde s'entend pour dire que c'est un clown. Le clown invoquant la mythologie scandinave et la magie noire prend néanmoins le pouvoir par la voix des urnes. Il intimide les parlementaires, chaque jour un peu plus. Le 28 février 1933 le clown des tavernes de Munich profite de l'incendie du Reichstag pour abolir la démocratie parlementaire et prendre les pleins pouvoirs. Quelques 26,6 millions de morts plus tard, il se faisait sauter la cervelle en se foutant bien des Allemands et de l'Allemagne.

Il est absurde de minimiser Trump et ses troupes de choc, à moins d'être lâche. Ce n'était pas qu'une simple manifestation. C'était manifestement un Coup d'État, Le fait qu'il soit raté ne l'en disqualifie pas moins au titre.

La lâcheté des libéraux et des sociaux-démocrates a conduit Hitler au pouvoir. La complaisance malsaine des staliniens a fait le reste du travail. Il ne se trouva pas suffisamment d'hommes et de femmes justes en Allemagne pour bloquer l'ascension du nazisme. Les orphelins et orphelines de la Première guerre mondiale se cherchèrent un bon Père de famille, un homme irréprochable, irréductible, fort et allemand. Ils le trouvèrent en Adolf Hitler comme d'autres en Mussolini.

La plupart des pauvres ne s'imaginent pas solidaires des pauvres. Ils sont des «millionnaires momentanément dans la gêne». Il ne leur manque que de la chance pour devenir Trump ou bien un quelconque magnat. Cette chance qui leur est enlevée par les étrangers, les parasites, les cosmopolites, les Juifs, les islamistes, les libéraux, les gauchistes, les féministes, les syndicalistes... 

Hitler l'avait compris. Et Trump aussi. Il ne manquait que de désigner du doigt les boucs émissaires pour dévier l'attention du peuple pendant qu'on le condamne à l'obéissance.

Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer d'ici le 20 janvier, jour où Biden prendra la présidence des États-Unis.

Chaque seconde où Trump est au pouvoir est une seconde de trop sur les nerfs de la Liberté.

Je doute que suffisamment de Républicains se couvrent de honte pour nous sauver des vrais conspirationnistes, ceux et celles qui ont mis en oeuvre ce Coup d'État raté.

Je ne sais vraiment pas à quoi nous pouvons nous attendre d'ici là.

Je serais même présomptueux de m'avancer à ce sujet.

Ce que je sais cependant c'est que le totalitarisme nous guette.

Donald Trump est indigne de ses fonctions. Il l'a toujours été et le sera toujours.

Ce ne sont pas à Facebook et Twitter de lui couper le micro.

Cette partie revient aux citoyens et citoyennes des États-Unis d'Amérique, toutes tendances confondues.

Démocrates et Républicains doivent marteler que jamais plus l'on ne pourra menacer la démocratie parlementaire et l'État de droit par l'appel à l'insurrection armée.

Autrement, le clown des tavernes reviendra dans quatre ans.

Et cette fois-là, même s'il perdait, il gagnera.

Détrumpez-vous...

 

mercredi 30 décembre 2020

De la béatitude de se retrouver seul au milieu de nulle part

L'air était pur et vivifiant. Un vaste lac reflétait le bleu du ciel ainsi que le blanc de l'énorme glacier qui créait peu à peu une vallée au milieu des montagnes. 

Il se trouvait là par hasard, au gré d'un périple qui ne s'explique même pas, ayant pour tout bagage un sac à dos, une tente, un canif et un sac de couchage. 

Il s'était fait un feu avec le bois mort trouvé ça et là sur la berge caillouteuse. Puis il avait fait bouillir une boîte de fèves au lard en conserve. Ce serait son repas pour ce soir, au pied du glacier de l'Ours, quelque part entre l'Alaska, la Colombie-Britannique et le Yukon.

Il y eut un jour plus long que partout ailleurs. Puis une courte nuit parsemée d'étoiles et d'aurores boréales, rideaux nimbés de couleurs psychédéliques. 

Les échos du vaste monde ne lui parvenaient que par le vent. Ça lui rappelait la vanité de tous ces humains qui combattent pour le triomphe de leur ego surdimensionné. Le glacier était là bien avant tous ces humains. Il y serait là encore longtemps si les humains n'étaient pas si stupides...

Le feu crépitait. Il y avait aussi des bruits qui ne lui étaient pas familiers. Des craquements dans le glacier. Un volatile inconnu. Un cougar. Un grizzli peut-être.

Il se rappela subitement qu'il n'était pas armé. Et surtout qu'il était seul à cinq kilomètres de la route qui mène à Stewart (C-B.) et Hyder (Alaska). Seul et sans véhicule. En auto-stop au milieu de nulle part. Avec 38 habitants par 1000 kilomètres carrés.

Pourquoi s'en faire? Il était encore plus difficile d'affronter les humains.

Le feu le protègerait. Y'a pas un ours qui affronterait un débile qui brandit un gourdin de feu comme un spectre.

Alors il fit un encore plus gros feu. Pour s'assurer de dormir en paix, seul face à cette titanesque coulée de glace, de ces longues colonnades cristallisées qui s'effondraient comme un rêve jamais énoncé.

Il n'avait plus rien.

Mais il avait le glacier.

Ce glacier que personne n'avait jamais vu.

Sinon les 38 autres personnes qui s'étaient échoué dans les environs.

Pourquoi? Il n'en savait rien.

Jamais il n'avait eu autant l'impression d'être nulle part.

Et jamais il ne s'était senti aussi bien.

Aussi en paix avec l'idée qu'un jour son histoire se terminerait.

Ce ne serait pas pour cette fois-ci.

Ni pour demain.

Il ne serait pas toujours aussi seul. Heureusement. Il allait connaître l'amour et l'amitié, la rigolade, l'entraide, la solidarité. Il allait se trouver une place intéressante dans la société, une voiture, une maison: alouette!

Mais chaque fois que le temps lui était trop lourd, seul, il revenait encore là en pensées, au pied du glacier, à contempler l'infini.



mardi 22 décembre 2020

«Tchine! Tchine! mon hostie!» ou l'art de créer de la politique

Raymond Patenaude était un alcoolique tout aussi notoire qu'anonyme. On ne sait pas comment il avait obtenu ses diplômes d'électricien. On sait néanmoins qu'il finissait toujours par perdre son boulot. Il faut dire que Raymond était du genre foireux. Il travaillait de 8 à 4 mais se saoulait de 5 à 3. Il rentrait toujours avec la gueule de bois, quand il rentrait évidemment. Bref, Raymond, aussi surnommé Ti-Gros par les intimes, était un ivrogne. Il ne le reniait pas. Même lors des thérapies obligatoires sur ordre de la Cour.

Sa vie changea lorsqu'il fit la rencontre de Raynald Trottier. 

Raynald Trottier était vendeur de machins-trucs pour le compte d'une obscure compagnie à numéros. C'était plutôt un petit maigre, contrairement à Raymond. 

Raynald n'avait jamais rencontré son employeur. Il avait parlé une ou deux fois à la technicienne à la comptabilité. Et puis c'est tout. Il se contentait de vendre et on lui faisait sentir qu'il était mieux de fermer sa gueule. Ça créait un grand vide dans sa vie. Il était l'un des meilleurs vendeurs mais personne ne l'en félicitait. Même son épouse, Ginette, écoutait ses pitches de vente avec indifférence. 

-Quand ça va pas, mon homme, moé j'boé comme un trou! lui lança Raymond, accoudé lui aussi au comptoir du bar Chez Jos Goglu. 

-Et tu bois souvent? ajouta Raynald, blasé de tout.

-À tous 'es jours! Ha! Ha! Ha!

Il n'en fallut pas plus pour créer une belle amitié. Avant la fin de la soirée, Raynald Trottier avait déjà lancé sa campagne politique avec Raymond Patenaude.

Raymond serait son organisateur politique. Il se chargerait de paqueter des assemblées avec des gens paquetés. 

-On va saouler tout l'monde tabarnak! Des drinks! D'la bière en commandite! On va créer un mouvement! D'un lobby d'hôtel à l'autre... 50$ bar open... Zouzoune va vendre des cartes de membres à l'entrée... On va être en buznisse en hostie!

C'est ainsi que naquit la Coalition pour le Futur du Québec (CFQ).

Du bar Le Goglu jusqu'à la Rôtisserie Ti-Poula, Raymond se chargea de trouver tout un lot d'alcooliques notoires ou bien anonymes pour créer l'illusion d'un mouvement qui tenait bien plus des bacchanales que du énième congrès des intellectuels progressistes contre la guerre du Vietnam.

C'était à qui se saoulera le plus. Tout le temps. Raymond lâcha son métier d'électricien et devint même l'éminence grise de la CFQ. Raynald devint député, puis Premier Ministre, aussi simple que ça. Les assemblées, les congrès, les saouleries et, hop!, les beaux sondages et tout le monde saoul de vous voir saouls.

Malheureusement la fin du monde survint au cours du mandat de Raynald Trottier.

Un astéroïde percuta la Terre.

Ça allait mal à la shop.

Raymond avait de la difficulté à s'approvisionner en boissons fortes.

-Voyons Raymond! lui dit Raynald avec sagesse. La moitié de l'humanité est disparue... Quand bien même on n'boirait que d'la bière ce soir...

-T'as bin raison Raynald... Mais tu sais que moé j'aime que toutte soit parfait quand c'est l'temps d'faire d'la politique!

-Tchine! Tchine! mon fidèle Raymond!

-Tchine! Tchine! mon hostie!



vendredi 18 décembre 2020

De l'amour infini contre les cors aux pieds


N*** s'est accaparé une cause. Il n'a pas vraiment souffert dans la vie mais son empathie pour celles et ceux qui souffrent est telle qu'il plongerait dans les pires souffrances quiconque s'en prend à lui-même, gardien orthodoxe de la cause. 

Sa cause, parlons-en, est celle des cors aux pieds. 

On ne s'imagine pas combien les gens souffrent des cors aux pieds. On ne lui en avait parlé qu'une seule fois que déjà N*** était sur sa lancée. 

-Ça m'fait mal en d'sour des pieds... lui avait dit une inconnue qu'il aurait aimé séduire.

Lorsqu'il découvrit que son mal était provoqué par les cors aux pieds, il se mit à remuer ciel et terre pour lui montrer qu'il était son allié, sinon son bienfaiteur. 

Il se mit d'abord à la recherche de personnes qui souffrent de cors aux pieds. Il en trouva ça et là sur le web via sa page Facebook «De l'amour infini contre les cors aux pieds». N*** avait cru bon d'associer l'image de Marie-Madeleine nettoyant les pieds de Jésus avec sa longue chevelure. C'était un peu trop mais il eut la sagesse d'écouter les nouveaux membres de sa page en la remplaçant par une photo d'un vieux papy content d'enfin faire soigner ses cors aux pieds. 

L'inconnue ne fût jamais séduite ni vraiment intéressée par l'activisme de N***. Par contre, il trouva bien de gens pour lui donner raison et bientôt le faire triompher.

C'est ainsi que, de fil en aiguille, N*** devint président de la Fondation des cors aux pieds, un organisme sans but lucratif spécialisé dans la vente d'automobiles usagées ainsi que dans l'organisation de casinos caritatifs. Ce qui rapporte un beau pactole compte tenu de l'enthousiasme de N*** pour l'argent autant que pour les cors aux pieds.

N*** finit par faire de la politique bien entendu. Après avoir tant rendu service aux gens qui ont des cors aux pieds, par le biais de sa ligne téléphonique 1-800 et son bulletin communautaire quinquennal, il réussit à obtenir un poste de ministre de la santé dans le nouveau gouvernement. Il débloqua des budgets pour l'érection d'une Maison des cors aux pieds dans son comté. Toute personne ayant des cors aux pieds pouvait y passer du temps pour y boire un café, lire les journaux et obtenir du soutien psychologique des membres qui souffrent du même mal. Personne n'y allait vraiment mais le dossier de presse était suffisamment étoffé pour que le ministre en glousse de bonheur.

Puis, au bout d'un an, l'on découvrit que N*** profitait de son statut de boss des cors aux pieds pour abuser de tout le monde et de toutes choses: vol, viol, fraude, un vrai dégueulasse quoi. 

Il perdit son poste de ministre, puis celui de député. N*** redevint anonyme comme il aurait toujours dû l'être. 

Les personnes ayant des cors aux pieds se mirent à témoigner contre N***. Ce qu'ils ne crurent pas bon de faire quand c'était le temps...

-Ça n'a jamais rien changé dans ma vie sa calice d'association! J'ai encore des cors aux pieds maudit tabarnak! C'est pas parce que je vais aller prendre un café avec du monde qui ont des cors aux pieds que ça va démanger moins en dessous des pieds saint-ciboirisation! C'était un violeur, un bandit, une canaille ce N***! Personne s'est ouvert les yeux sacrament! Y'est d'venu ministre!!!

Ces propos de Yvonne T. résumait bien ce que tout un chacun semblait dire. On s'indignait que l'on ait accordé tant d'importance à N***, un hostie de bullshitter.

C'est ça la politique.

Plus ça change plus c'est pareil.

Et pendant ce temps-là, les gens continuent d'avoir mal aux pieds.


mercredi 9 décembre 2020

Au pays des 7000 Gaétan Bouchard

Il y a 71 Gaétan Bouchard inscrits sur Facebook.

C'est comme si je m'appelais John Smith.

Je suis l'homme du commun.

Mon nom d'artiste est tout aussi simple que nul et non avenu: Gaétan. M'en crisse que vous m'appeliez Guétan au lieu de Gaétan.

Quant à Bouchard c'est l'un des 10 patronymes les plus courants du Québec. Aurais-je dû m'affubler d'un magnifique pseudonyme d'artiste? Gaétan, pour moi, ça sonnait aussi bien que Garou, Fido, Dalida ou Picasso.

Gaétan c'est plus facile à écrire sur une toile que Gaétan Bouchard tout au long. Où en étais-je? Ah oui! À mes 71 Gaétan Bouchard que je salue ici.

Je suis fier de porter le même nom que vous et considère que nous aurions tout intérêt à former une association en vue de promouvoir nos intérêts en tant que Gaétan Bouchard.

Je soupçonne qu'il y ait encore plus de Gaétan Bouchard au Québec, sinon dans le monde.

Selon mon intuition, il y aurait cent fois plus de Bouchard non-inscrits cachés dans les forêts du Saguenay-Lac St-Jean.

Il doit y avoir 7100 Gaétan Bouchard au Québec. Sinon plus. Donc, chaque fois que je publie un texte, il y a un Gaétan Bouchard qui mange de la marde à ma place. Il y a des tas de Gaétan Bouchard qui se font traiter de rêveur ou de trou du cul pour mes opinions politiquement correctes enveloppées de justice sociale. Ces Gaétan Bouchard sont autant de Jupiter qui me protègent des débris spatiaux et autres crottins cosmiques. Et il y a des tas de niaiseux qui croient que je suis ingénieur, général, musicien, propriétaire d'une BMW, trappeur, pêcheur, opérateur de grue, préposé aux bénéficiaire et j'en passe! Il y en a même qui croient que je suis artiste-peintre!

Bref, je ne sais pas où je m'en vais avec ce statut. Vais-je seulement quelque part? Je sais, je sais... Je vous ai encore fait perdre votre temps avec des niaiseries hédonistes en des temps si lourds d'inconséquences... Anyway. À tous les Gaétan Bouchard du monde et tous les Gaétan tout court je crie: Salut Guétan!

mardi 8 décembre 2020

Sous l'empire du nationalisme québécois



Chasse-Galerie, acrylique sur toile 18 X 34 po.
Gaétan Bouchard


Arthur Buies était sans doute un original. À l'époque où tout un chacun s'agenouillait devant les curés, l'orignal chargeait les zouaves pontificaux parmi ses camarades républicains de l'armée de Garibaldi. De retour au Canada, il se chargea pendant un temps de combattre un autre type de zouaves. La Lanterne, son journal, devint un phare dans les ténèbres. C'était à la fin du XIXe siècle. Notre communauté était soumise à l'Église et au nationalisme laurentien. Elle ne voyait pas plus loin que le clocher de la paroisse. 

Selon Buies, les Canadiens-Anglais apprenaient à lire et à compter tandis que les Canadiens-Français apprenaient l'histoire et le petit catéchisme. Il importait que nous réformions nos moeurs et nos institutions afin de nous extirper de ce qui, à ses yeux d'homme libre, lui semblait le Moyen-Âge.

Les années passèrent. Buies lui-même, bouillant anticlérical, dut se soumettre à l'Église pour continuer quelque chose ici. Le curé Labelle lui ouvrit les portes qu'il avait fermées une à une par excès de vérité. On lui fit comprendre qu'il ne pourrait pas vivre ici sans dévisser sa tête. D'autres auraient pris le chemin de l'exil. Il prit celui de la résignation...

Les années passèrent. Les nationalistes se succédèrent à la tête de notre belle Laurentie. 

Les syndicalistes se faisaient copieusement matraquer.

Les orphelins étaient maltraités.

Le pauvre monde vivait dans la misère crasse.

Et c'était tout le temps de la faute d'Ottawa selon le Cheuf.

Lorsque le Cheuf mourut, Robert Rumilly perdit à jamais son influence.

Il y eut une Révolution. Ailleurs on aurait dit une réforme.

Le Cheuf fût remplacé par un peu de progrès et de modernité.

Les personnes naguère méprisées par l'ancien régime obtinrent une forme de justice et de reconnaissance de leurs droits civiques.

Ce n'est pas le nationalisme qui a fait ça. 

C'est plutôt une forme de conscience sociale universelle. Un peu de christianisme et d'humanisme. Un peu de fleurs. Un peu de scories, mettons de nationalisme.

Comment prétendre que l'abolition de l'esclavage soit un mal?

Il est indéniable qu'on ne pourra pas discuter calmement avec l'esclavagiste. Il est même possible que son droit à la parole soit un tant soit peu malmené.

Le nationalisme n'a pas servi de levier au progrès social. Ni ailleurs, ni au Québec. Il est toujours un peu à traîner dans le décor pour nous nuire. C'est une nuisance avec laquelle toutes les communautés du monde doivent composer. Il y en a qui aiment ça porter des Cheufs sur des boucliers. Et les autres grenouilles doivent composer avec le bouclier. Au risque de subir les foudres des cerbères du Cheuf.

Il ne manque ni de cerbères ni d'apparatchiks au Québec pour venir nous rentrer dans la gorge toute velléité de culture exotique ou bien de sensibilité humaine. Quand ils entendent les mots multiculturalisme,  libéralisme et islamisme, ils sortent leur revolver. Comme les tribuns du peuple le faisaient dans les années '30 avec le cosmopolitisme, le libéralisme et la «juiverie internationale». Tout ça sur des airs bavarois qui donnent le goût de boire pour oublier ou ne pas se mêler des affaires d'autrui.

Il est indéniable qu'il existe au Québec une tendance lourde à se servir des Québécois et des Québécoises comme d'un levier aux conneries de l'élite nationaliste.

Tout ce qui s'attaque de près ou de loin aux privilèges de cette élite est systématiquement perçu comme une attaque faite envers le Québec et les Québécois. Ils ne se prennent pas pour des Seven-Up flat. Ils vous feront des effets de toges et des gloussements de dindon farci par le Front National de France. Tout ça pour remuer les loups de la nation et leur faire croquer un peu de mauvais sujets coupables de lèse-majesté envers leur Laurentie.

À leurs yeux fourbes et malhonnêtes, un type comme Martin Luther-King est indéniablement un radical extrémiste qui propage la haine des Blancs et le communisme...

Nous ne sommes pas en 1930 en Allemagne.

Ni en 1955 dans le Mississipi. 

Nous sommes en 2020, au Québec.

Nous avons au pouvoir un parti qui ne reconnaît pas l'existence du racisme systémique sur son territoire.

L'idéologue officiel du Cheuf passe à Tout le monde en parle pour nous livrer un soliloque qui tient de l'exorcisme. On le sent nous empissetter de formules grandiloquentes et de plus-que-parfait du subjonctif pour réduire à néant la grande masse des sans-voix qui réclament droit de cité. Le seul qu'on puisse citer, c'est lui. Tout autre paria devrait se taire et ne jamais avoir une chronique dans Le Journal de Montréal...

Beaucoup pensent comme lui. Ils n'osent pas le dire. Ils ont peur.

Lui, le brave séminariste, il n'a pas peur. Il fait des tours d'hélicoptère avec le tycoon du village. Du haut des airs, il voit tout en bleu et blanc fleurdelisé. Les poubelles qui débordent, du haut des airs, ça ne paraît même pas. Mettre le Québec sur la map se fera à ce prix.

Ils ont peur de dire comme lui parce qu'on ne peut tout de même pas s'en payer tant que ça pour dire des conneries.

Dans l'autre camp il y a les demandeurs d'asile, les harceleurs de droits civiques, les pleurnichards qui veulent un salaire minimum bonifié, les fofolles. Bref, le camp de la canaille qu'il faudrait battre à coups de canne à pommeau d'or, 

C'en est tellement bête que l'on en demeure sans voix.

Comme les animateurs de Tout le monde en parle dimanche dernier.

Pas nécessairement parce qu'ils craignaient de dire ce qu'ils pensaient selon moi.

Simplement parce qu'il y a des limites à vouloir contredire Humpty Dumpty.

Humpty Dumpty est sur son mur, ses limites, ses frontières.

Il peut dire à la petite Alice et à tous les petits Mohamed du monde qui oseraient venir ici que c'est lui qui décide de la signification des mots.

Parce que Humpty Dumpty est maître chez-nous voyez-vous.

Enfoncez-vous bien ça dans le crâne, raclures d'extrême-gauche.

Vous ne pourrez plus rien dire dorénavant.

Ni manifester.

Ni porter une pancarte. 

Ni ternir l'image de Humpty Dumpty, ni celle des saigneurs de la Nation.

Nous ferons des saluts au drapeau en classe avant le début des cours.

Nous apprendrons aux uns et aux autres que chacun doit se tenir bien à sa place quand le Cheuf ou bien Humpty Dumpty explique un point de doctrine dans le nouveau petit catéchisme.

Il y a des limites à se montrer ingrats envers de tels bienfaiteurs qui nous caressent la tête comme les bons missionnaires d'antan.

J'en viens parfois à me dire que le Canada protégera mieux mon foyer et mes droits.