lundi 1 mai 2017

Plusieurs niveaux de langue

J'emploie la langue vernaculaire dans ma vie de tous les jours par souci de ne pas passer pour un imposteur parmi les miens.

Si j'étais né à Haïti, parmi les pauvres, je ne renierais pas l'emploi du créole. Je ne m'adresserais pas aux miens dans la langue du colonisateur, mais dans celle de mes ancêtres avec tous les défauts qu'on peut lui supposer. Je ne leur ordonnerais pas de se taire s'ils ne savent pas articuler convenablement. Je ne les reprendrais pas chaque fois qu'il dirait la mohue plutôt que la morue.

Par contre, j'apprendrais à parler et à écrire en français standard pour rejoindre une plus grande communauté linguistique et communiquer avec le monde. Comme j'apprendrais aussi l'anglais et probablement l'espagnol pour les mêmes raisons. J'élargirais mes horizons et quand je reviendrais à Port-au-Prince parmi les miens, je ne leur parlerais pas en espagnol, en anglais ou bien en français standard. Je leur parlerais en créole. Je leur dirais Géha' senti' mohue plutôt que Gérard sent la morue. Et je n'en perdrais ni ma tête ni mes couilles pour autant. Et je n'aurais nullement l'impression de contribuer au nivellement par le bas.

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Je parle le joual, en d'autres termes le québécois. C'est aussi une forme de créole où la prononciation des R peut varier d'un bout à l'autre du pays. Dans mon coin, on les escamote souvent. Des linguistes prétendent que cela provient de l'influence des langues autochtones où le son R n'existe pas. Du coup, on dit Twois-Ivièwes plutôt que Trois-Rivières, stagiaiwe plutôt que stagiaire et ainsi de suite.

On roule les R dans les quartiers pauvres de Montréal: el charrr y'était prrris dans la drrriveway.

En Gaspésie et au Nouveau-Brunswick on a l'impression qu'ils chantent lorsqu'ils parlent.

Bref, il y a beaucoup de variété dans ce joual, ce chiac ou ce braillon tant honnis qui s'assument depuis la fin des années soixante.

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Un de mes amis anglophones a d'abord appris le français en lisant Balzac et le marquis de Sade...

En amour, lorsqu'il était sur le point de répandre sa semence, il hurlait quelque chose comme Foutredieu je jouis! en croyant que c'était d'usage au sein de notre tribu.

Il en rit aujourd'hui. Une famille québécoise typique l'a heureusement adopté. Il s'est mis à parler le joual en plus du français standard. Ce qui lui a ouvert toutes les portes qui lui semblaient fermées auparavant. Sa connaissance pointue du québécois lui permet d'interpréter en slang courant notre belle langue vernaculaire. Quand on dit de quelqu'un qu'il est un hostie de niaiseux il sait le traduire en he's a fucking shit-for-brain.

Ce gars-là doit bien parler six langues, dont un peu d'innu et d'inuktituk.

Il parle aussi bien l'anglais standard que le slang, le français standard que le joual, l'inuktituk standard que... l'inuktituk tout court.

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Écrire le joual est un défi constant. Le joual est d'abord et avant tout une langue orale. C'est la langue de celui qui se donne un coup de marteau sur les doigts. S'il est Québécois, il ne dira pas zut alors!
Il dira plutôt hostie d'calice de tabarnak! Il ne dira pas c'est vachement bien en d'autres circonstances mais plutôt c'est crissement correct!

Quand j'écris en joual, j'essaie de rappeler autant que faire se peut la source du français standard.

Le chien s'est cassé la patte.

El chien s'est cassé 'a patte.

Remarquez l'emploi du el.

On dit el gato en espagnol pour dire le chat.

El chat est une forme d'hispanicisme.

Les frontières linguistiques n'étaient pas aussi bien définies au début de la Nouvelle-France et le français s'est imposé comme la langue commune bien avant qu'elle ne le devienne en France.

J'y vois une influence que je m'empresse de souligner dans ma manière d'écrire le joual qui demeure, malgré tout, une langue latine...

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Les insultes proférées tant en français international qu'en anglais courant n'ont parfois aucune connotation chez un Québécois.

Si l'on traite un Québécois de fils de pute, il regardera à gauche et à droite en haussant les épaules. Il croira que vous êtes en train d'imiter une réplique de film doublée en France.

De même si l'anglophone traite un Québécois de cuntlicker, c'est-à-dire de lécheur de chatte. Il croira que vous lui faites un compliment.

Je conçois aussi que traiter un Français nouvellement arrivé de tabarnak de gros christ soulèvera chez-lui plus d'interrogations que d'indignation.

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L'anglais est une langue tout aussi difficile à maîtriser que le français malgré ce qu'en disent ceux qui se targuent d'être bilingues.

L'anglais ne s'écrit pas au son. Theatre devrait s'écrire theater autrement.

Il y a beaucoup plus de mots issus du français en anglais, bref de gallicanismes, qu'il n'y a d'anglicismes en français.

L'Angleterre a été conquise par Guillaume le Conquérant, un Normand qui fit du français la langue de la monarchie. La devise de l'Angleterre est encore de nos jours en français: Dieu et mon droit.

On dira pig pour l'animal et pork pour le repas, bull pour la bête et beef quand c'est dans l'assiette. Pork et beef originent tous deux de porc et boeuf.

Loin de moi la prétention de vous donner des leçons d'anglais.

Je le lis couramment et le comprends plutôt bien sauf dans certains dialectes, dont le Texan et l'Australien.

Je l'écris et le parle à la bonne franquette, avec un fort accent québécois.

Les sons en th comme dans the thing ou three things me demandent un effort particulier.

Les expressions avec les particules up, down, in, out, off ne me viennent pas naturellement en bouche. Je les comprends mais j'ai du mal à les employer.

Bref, j'ai encore des croûtes à manger pour bien parler et bien écrire l'anglais.

Et je m'indigne de constater que des gens qui le parlent et l'écrivent moins bien que moi prétendent que l'anglais est facile...

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Je n'étais pas très bon en anglais à l'école. Par contre, j'étais premier de classe en français. Cela me dispensait d'améliorer mon anglais.

Jusqu'à ce que je foute le camp dans un voyage vers nulle part qui me mena dans l'Ouest canadien, au Yukon et en Alaska. Comme je ne connaissais personne, je n'avais pas le choix d'apprendre vite.

J'ai donc appris l'anglais dans la vraie vie, en travaillant ça et là. Au début, personne ne semblait me comprendre. On me faisait souvent répéter. Puis je me suis mis à imiter un tant soit peu les expressions qu'employaient mes amis.

Good morning, how do you do? est devenu Hi! How're you doin'?

I am very angry est devenu don't piss me off ya fuckin' jerk!

Et ainsi de suite.

De retour à Montréal après quelques mois de vie en anglais uniquement, ma tête voulait exploser. Mon oreille comprenait tout à coup tout ce qui se disait en français autour de moi. Alors qu'en anglais je peinais à comprendre les personnes une seule à la fois. De plus, j'avais souvent mal à la mâchoire, développant de nouveaux muscles qui n'étaient pas habitués à travailler de cette façon.

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Ce billet est beaucoup trop long pour un lundi matin, je sais.

Il fallait que ça sorte comme ça vient, à brûle-pourpoint.

La morale de tout ça? Parlez bien, perlez mieux, c'est votre affaire.

La mienne, c'est d'apprendre encore d'autres langues et de ne pas craindre d'utiliser plusieurs dialectes et niveaux de langage.

La langue française serait une langue morte s'il n'y avait pas le joual, le créole, le ch'ti ou le provençal pour nous rappeler que la langue n'est vivante que lorsqu'elle est en mouvement.

Là, ej' me sens à boutte.

Faut qu'j'arrête.



3 commentaires:

monde indien a dit...

C ' est bien quand tous les niveaux de langues se mélangent - m^me si on comprend pas toujours on comprend quand-m^me - ;;))
( travaille pas trop , c ' est le premier Mai !! )

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Au cuou m'empêgue ! Je vais faire une gache. Longo maï. Plein mon cul de se lever le maffre. Et zou maï ! Vous z'êtes dans un brave pastis en France. Se retrouver en payol... Casser les tarraillettes. Zou maï !

monde indien a dit...

Bordel , c ' est putainement bien jaquté !