samedi 27 mai 2017

Un prix de 10 000$ pour une artiste nulle à chier

Francis Bacon
Étude d'après le portrait d'Innocent X de Vélasquez
1953
Arthur faisait des toiles saisissantes. On aurait dit que Rembrandt rencontrait Francis Bacon. Ces toiles représentaient des personnages crucifiés, mortifiés ou torturés. Rien de très réjouissant en somme. Mais quelle technique! Et quel art!

Tout un chacun se disait qu'Arthur allait remporter la bourse de 10 000$ qui serait remise au finissant en arts plastiques s'étant montré le plus méritant au cours de l'exposition de la fin du baccalauréat.

J'aurais moi-même parié à 10 contre 1 sur Arthur. Heureusement que je ne l'ai pas fait. J'aurais perdu à plates coutures.

La bourse de 10 000$ fut remise à Juliette, une étudiante pas très vaillante ni très travaillante qui s'était toujours contentée d'entourer ces niaiseries de beaucoup de verbiage bourré de fautes d'orthographe.

Pour son projet de fin d'études, Juliette avait présenté un petit ours en peluche dans une boîte de carton accroché sur un mur.

Arthur avait passé des mois à s'arracher l'âme, à se tordre les doigts et à s'enfoncer dans la noirceur de ses oeuvres hors du commun. Il en avait presque perdu la raison pour livrer ces chefs d'oeuvre dignes d'un grand maître.

Juliette avait sucé la queue de deux ou quatre professeurs du département. Ce n'est pas qu'elle suçait bien, mais vous auriez vu les profs et vous vous seriez dits que ces vieux secs ne méritaient pas autant d'attention d'une jeune femme même désoeuvrée qui sentait mauvais.

On pourrait croire, avec raison, que c'est du persiflage.

Pourtant, comment expliquer autrement le fait qu'elle ait reçu une bourse de 10 000$ pour un tabarnak d'ours en peluche de vingt centimètres reposant dans une boîte de carton de cent centimètres cubes?

Le soir de la remise de la bourse, Arthur s'est saoulé la gueule comme jamais. Il est revenu défait dans son atelier et a saccagé toutes ses toiles dans un geste de désespoir et de ressentiment.

-Plus jamais je ne donnerai des perles aux pourceaux! avait-il juré.

Trente années se sont passées depuis ce jour-là.

Juliette enseigne les arts plastiques à l'université et encourage elle aussi ces étudiants à ne pas savoir peindre ni sculpter. Elle ne récompense que les étudiants qui font des ready-made stupides et nuls à chier.

Quant à Arthur, il travaille au sein d'une firme qui produit des livres à colorier sur des thématiques scolaires. Il n'est pas bien payé et doit livrer de la bière à vélo pour arrondir ses fins de mois.

Quand on lui demande s'il va se remettre à peindre, il vous rit au visage.

4 commentaires:

monde indien a dit...

Si ce n ' est que 10.000 dollars , tout va bien -
Ce que faisait Bacon est intéressant - ce qui est choquant est le trafic financier -
Un tableau de Jean-Michel Basquiat a été vendu , il y a 3 semaines , plusieurs millions de dollars -
Il n ' y a rien à discuter , c ' est une honte totale -

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: je suis ouvert à toutes les formes d'art mais je trouve ignoble et immonde que l'argent se donne un droit de vie ou de mort sur les artistes. Je n'ai aucune réponse pour remédier à cela. Par contre, je m'insurge contre le fait que l'argent du public soit dirigé vers des artistes médiocres qui devraient avoir l'humilité de faire un pas de côté.

monde indien a dit...

Bien d ' accord avec toi -
Que ces artistes soient médiocres ou valeureux , dans ce contexte m ' importe peu : ce qui me révolte c ' est qu ' on accorde une telle valeur lucrative à des dessins quand une miche de pain ou un ligot d ' acier fabriqués avec tant de peine valent moins qu ' une merde de chien -
La réponse à ces ignominies est complexe mais viendra , soyons-en sûr.e.s -

monde indien a dit...

J ' ajoute que Basquiat est mort en 1988 - à qui cet argent revient-il ? Pourquoi ?