dimanche 30 avril 2017

Le sous-sol

Thomas venait tout juste de débarquer à Trois-Rivières avec son sac à dos pour seul bagage. C'était un gars au début de la trentaine aux yeux d'un bleu perçant et aux cheveux bouclés. Sa tête plutôt bien faite reposait sur un corps petit et presque squelettique. Cependant, Thomas compensait son air chétif par un réseau de nerfs saillants. Des veines lui sortaient de partout. On n'aurait pas cru qu'il y ait autant de force et de détermination chez ce petit bout d'homme.

Thomas venait de décrocher du boulot dans la capitale du chômage et de la pollution.

Thomas travaillerait auprès des chômeurs qui ne font plus partie des statistiques du chômage. Il serait professeur de cuisine pour des assistés sociaux de longue date. On espérait ainsi qu'ils pourraient se trouver du boulot à titre d'aide-cuisiniers. Un rêve pieux qui vaut mieux que de ne pas rêver du tout.

Il devait faire vite pour se trouver un logement puisqu'il ne connaissait personne à Trois-Rivières. Il loua une chambre à l'Auberge de jeunesse pour sa première nuit puis le lendemain s'activa pour se trouver un habitat.

Thomas parcourut à pieds les rues du centre-ville en prenant des notes chaque fois qu'il voyait une affiche LOGEMENT À LOUER.

C'est ainsi qu'il rencontra Roméo Tournier, alias Méo, un boiteux qui s'acharnait à louer et à superviser des logements pour une compagnie immobilière à numéro située à Ville Saint-Laurent.

-Je suppose que tu te cherches un logement, hein? l'interpella Méo en boitant vers lui.

Méo avait le sourire forcé du vendeur de n'importe quoi. Il n'en avait pas moins l'air louche et néanmoins sympathique avec son complet-veston-cravate démodé et beaucoup trop grand pour lui.

-Oui... Je m'en cherche un... lui répondit Thomas.

-J'en ai un juste pour toé ici-même sur la rue... C'est très propre pis on vient de repeinturer... Ça t'tente-tu de v'nir voir ça mon chum? poursuivit Méo en clignant d'un oeil qui se voulait complice.

-Okay...

Le logement en question était situé dans un sous-sol tout près du Manège militaire, face au Séminaire Saint-Joseph. Thomas n'était pas chaud à l'idée de vivre dans un sous-sol avec à peine deux petites fenêtres où le soleil ne pénétrait jamais. Cependant, il n'avait pas l'envie de chercher de midi à quatorze heures. Comme il était neuf heures du matin, il signa tout de suite un bail, alla chercher son sac à dos à l'Auberge de jeunesse et emménagea illico.

Il ne lui manquait qu'un lit. Le logement était doté d'un réfrigérateur, d'un poêle, d'une laveuse et même d'une sécheuse. Ils n'étaient pas tous de la même couleur mais ils étaient fonctionnels. Pour le lit, Thomas dormirait à même le sol sur une pile de boîtes de cartons dépliées, comme il l'avait appris des itinérants. Dès la première paie, il irait se chercher un matelas. Pour le moment, il consacra ses maigres économies à s'acheter de la bouffe et des produits d'entretien ménager pour nettoyer de fond en comble son nouveau logement.

Sa première nuit fut horrible! Le locataire du logement du dessus était un pur imbécile qui criait toute la nuit sur de la musique heavy-mentale qu'il faisait jouer à plein volume. Thomas crut bon de ne rien faire cette nuit-là. Tout le monde peut bien faire un gros party par année et il était tombé ce jour-là...

Le lendemain, il entreprit sa première journée de travail et revint épuisé dans son sous-sol. La musique était toujours tout aussi forte et le locataire du dessus gueulait encore.

-Si je vais l'voir j'vais l'étouffer el' tabarnak! jura Thomas.

Trop fatigué pour faire quoi que ce soit, il se résigna à fumer deux joints et s'endormit profondément malgré tout le boucan. Il s'était mis des écouteurs sur les oreilles pour étouffer un peu le bruit du locataire du rez-de-chaussée. Érik Satie l'accompagna dans le sommeil avec ses Gnossiennes.

Cependant, il fut réveillé vers trois heures du matin par une sensation désagréable. L'eau fuyait du plafond et tombait toute sur lui et son lit d'infortune.

-Tabarnak! J'suis toutte mouillé! hurla-t-il en se levant d'un coup sec. Ça doit être l'hostie d'épais en haut qui a laissé couler son bain!!!

Thomas allait lui déboucher une canne comme on dit. Il monta deux à deux les marches de l'escalier pour rappeler à l'ordre son voisin.

Or, la porte du logement de l'hurluberlu était grande ouverte et la musique jouait toujours à plein volume.

-Y'a quelqu'un? Youhou?

Personne ne répondit. Thomas prit son courage à deux mains et pénétra dans le logement. De l'eau coulait effectivement dans la salle de bain. Cependant, son voisin ne pouvait plus crier. Un grand corps recouvert de gale y baignait. L'eau était rosie par le sang. Le malheureux s'y était tranché les veines...

Thomas courut jusqu'au Couche-Tard de la rue Laviolette pour appeler le 911 puisqu'il n'avait pas encore le téléphone.

Le lendemain, encore sous le choc, il téléphona Méo pour lui déboucher une canne. Le plafond était défoncé et le sous-sol n'était tout simplement plus habitable.

-Okay... lui dit Méo. On te donne un mois de loyer gratisse... Pis, si ça t'dérange pas, on pourrait t'laisser le logement du gars d'en haut. C'est plus clair pis le soleil rentre par la fenêtre... On va toutte ramasser, toutte repeinturer pis tu l'regretteras pas... Les autres voisins sont tranquilles... Y'a juste lui qui faisait chier... Mais, paix à son âme, i' f'ra plus chier parsonne!

Thomas s'étonna de lui dire oui. Ce maudit Méo avait le tour de fourrer les locataires...

C'est ainsi que Thomas occupa le logement d'un suicidé.

Il alla s'acheter un lit lorsqu'il reçut sa première paie et passa les prochains mois dans une relative quiétude. Il n'y avait plus de bruit, sinon celui des chats de la voisine du dessus. C'était un moindre mal compte tenu de ce qu'il venait de subir.

Érik Satie chassa le désespoir des lieux avec ses Gnossiennes. Ça faisait changement du Heavy-Mental pour ses voisins qui en avaient plein le cul eux aussi du suicidé.

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