vendredi 26 mai 2017

La Grande Idée d'Étienne

Étienne s'était découvert une passion: la politique.

C'était beaucoup moins séduisant que la guitare, bien entendu, mais il se disait qu'il finirait bien par trouver une fille qui verrait en lui quelque chose comme un Che Guevara ou bien un Mario Dumont. D'autant plus qu'il n'avait aucun talent pour la musique et pour l'argent, bref pour ces trucs qui font passer un homme pour un joli coeur.

Cependant, Étienne n'était pas un homme d'action. De plus, il se croyait à tort un homme de mots. Ses phrases étaient alambiquées, ampoulées, bourrées d'adverbes inutiles et de locutions latines mal maîtrisées. Il y avait plus de citations que d'idées nouvelles par paragraphe. Pour tout dire, il était contaminé par le charabia universitaire. Sa prose était comme du poisson mort échoué depuis trois semaines sur la plage. C'est à peine s'il restait des arêtes.

Pourtant, Étienne était convaincu que ses mots pesaient lourd et même qu'ils remuaient ciel et terre.

Il s'était trouvé une doctrine commode qui n'était révolutionnaire qu'en apparence, dans le sens que personne ne s'y intéressait vraiment. Elle avait l'attrait d'une marginalité partagée par des universitaires tout autant déçus que déchus. Elle était plutôt fondée sur des idées fixes auxquelles toutes les autres questions sociales devaient nécessairement se rattacher, dont celles du port de la mini-jupe et du porc haché contaminé.

Pour donner un peu plus de chair à ses convictions inintéressantes, Étienne s'était équipé de toute la gamme d'autocollants et de badges produits par ses camarades. Il avait tapissé son veston de toutes ces conneries et prenait souvent la pose de l'insoumis quant il était en public pour qu'on sache à qui l'on avait affaire.

Évidemment, personne n'y trouvait rien à redire. Étienne se disait que c'était parce qu'il leur en bouchait un coin. Ce qui n'était manifestement pas le cas.

Les mois et les années passèrent. Étienne sentait un grand vide dans sa vie et rêvait de le combler avec l'idée qu'il se faisait d'une belle princesse qui verrait en lui quelque preux chevalier.

Il en trouva bien une. Ou plutôt, c'est elle qui le trouva.

Elle s'appelait Brigitte. Elle militait elle aussi pour la Cause.

Ils commencèrent donc par discuter de leur Grande Idée, jour après jour, soir après soir, dans les réunions, les assemblées et même sur l'Internet.

Étienne ne savait pas comment dire à Brigitte toute la pression qu'il ressentait dans son sous-vêtement lorsqu'il était en sa présence. Il lui parlait de la Cause en la dévorant du regard, rêvant de sauter sur elle comme un enfant sur un sundae au caramel. Brigitte sentait bien qu'il y avait quelque chose et s'étonnait que son camarade soit aussi timide. Elle lui lançait toutes sortes de messages folichons que le pauvre ne savait pas interpréter. Elle jouait de l'orteil sous la table. Elle prenait des poses langoureuses. Elle se léchait les lèvres. Elle le regardait au niveau du bas-ventre. Rien n'y faisait. Étienne continuait de l'ennuyer avec la Cause, la Grande Idée, l'avenir radieux et j'en passe.

Un beau matin, Brigitte cessa toute communication avec le pauvre Étienne.

Elle ne lui fournit aucune excuse, aucune explication.

Ils ne se voyaient plus. Elle ne militait plus. Que pouvait-il bien s'être passé?

Puis un jour, Étienne vit la traîtresse au bras d'un gars impur dont il savait qu'il méprisait la Cause, la Grande Idée et toutes les fadaises qui s'y rattachent. C'était un genre d'artiste qui grattait de la guitare et mâchouillait toujours un brin d'herbe en regardant le ciel, les nuages et les petits oiseaux.

Que pouvait-elle bien faire avec cet imbécile qui n'avait jamais lu Le Québec debout!, Réveille-toi Québec! et Bientôt Québec! ?

Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus, comme d'habitude, se consola Étienne.

Après avoir vu Brigitte pendu aux bras de cet insecte, Étienne se réfugia dans son écriture indigeste.

Il rédigea un pamphlet de 38 pages d'un seul trait portant essentiellement sur les traîtres et les vendus qui, manifestement, étaient légions.

On aurait pu avoir l'impression de lire Lénine. Son pamphlet était bourré d'expressions d'un autre temps: plumitifs, roturiers, thésauriseurs, amalgames, maquignons, quidams, fédérastes...

Le journal de son mouvement l'avait publié, bien entendu. Les 32 militants convaincus avaient salué son génie et son audace tant sur Twitter que sur Facebook. Mais pour tout dire, la majeure partie du monde s'en branlait sérieusement les couilles et les ovaires.

Puis un jour, ce fut la catastrophe.

Le groupe se disloqua.

Untel s'était découvert une passion pour la pêche à la ligne.

Un autre s'adonnait à des jeux de rôle et des GN.

C'était comme si la Cause n'intéressait plus qu'Étienne.

Du coup, il se retrouva tout fin seul.

Étienne n'allait pourtant pas se laisser abattre aussi facilement.

Il se laissa séduire par les idées de Mario Dumont et de la CAQ.

Ce n'était pas aussi exaltant que la Cause et la Grande Idée, mais c'était mieux que rien.

On aimait sa faculté à faire du porte à porte sans relâche.

C'était un militant qui avait été à la bonne école.

S'il avait pu vendre une Cause invendable sans désespérer, imaginez ce qu'il pourrait faire d'une cause plus près de celle des lecteurs assidus du Journal de Montréal?

Étienne changea radicalement son look. Il eut l'air plus propre, mieux peigné et même un peu parfumé.

Il rencontra une femme qui devint sa fiancée puis son épouse.

Ils sont encore ensemble aujourd'hui et sont même délégués du Parti pour leur comté.

Étienne écrit encore des textes ampoulés, nuls à chier, mais personne ne lui en tient rigueur puisqu'ils sont dans la droite ligne du programme du Parti.

Le candidat du Parti dans le comté lui promet un poste d'attaché politique s'il est élu. C'est lui qui rédigera les discours et les voeux de sincères condoléances.

Sa femme, qui s'appelle d'ailleurs Manon, est fière de lui.

-Tu es mon Mario Dumont! qu'elle lui dit souvent en lui mordillant les oreilles.

Étienne est heureux comme un roi.

Il ne sait toujours pas bien écrire, mais qu'est-ce qu'on s'en fout, hein?

Plus de 60% des gens ne savent pas lire.

Et les 40% qui reste préfèrent les histoires drôles.

Que voulez-vous qu'on y fasse, hein?

1 commentaire:

monde indien a dit...

Ecrire et lire , sans-doute , ne sont pas indispensables - Parler l ' est -