mardi 9 mai 2017

L'histoire pas tout à fait vraie de Dollard des Ormeaux

Note de l'auteur: Le texte qui suit est une oeuvre de fiction. Les personnages et les événements racontés relèvent d'une analyse subjective de l'histoire reposant sur mes conversations avec des Autochtones ainsi que sur mes lectures, dont les principales sources sont les Relations des Jésuites et les récits de voyages de Pierre-Esprit Radisson. On dit des Autochtones qu'ils étaient taciturnes et plutôt stoïques. Il convient de rajouter que les Autochtones respectaient scrupuleusement le droit de parole d'un individu et attendaient qu'il ait terminé son discours avant que de lui répondre. Or, les Français parlaient tout le temps... Ils n'écoutaient pas plus les Autochtones hier que nous ne le faisons aujourd'hui. Les historiens continueront de fouiller les sources écrites en méprisant la culture des Autochtones fondée sur la tradition orale. Audit alteram partem dit-on en latin. Écoutons ce que l'Autre a à dire... Pour l'instant, je vous propose ce récit. Est-ce que les choses se sont vraiment produites comme je les décris? Pourquoi pas. Je ne raconte à nul endroit que Dollard des Ormeaux s'est fait enlever par des extra-terrestres... Comme diraient les Haudenosaunees: Hiro kone! Ce qui veut dire je l'ai dit. D'où l'appellation Iroquois pour désigner les Haudenosaunees.

***

Les glaces venaient de fondre sur le fleuve Magtogoek. Adam Dollard des Ormeaux croyait que c'était le temps de tenter sa chance. Il avait réuni une bande de soudards dans le but d'aller piller les villages des Haudenosaunees. Ils étaient situés dans la région des Grands Lacs depuis que les Français et leurs alliés aborigènes les avaient contraints à céder leurs villages aux abords du fleuve.

-Nous deviendrons riches, compagnons! Nous allons massacrer ces barbares et nous emparer de leurs fourrures! Nous serons accueillis comme des héros et, qui sait, nous serons tous un jour à Paris à boire les meilleurs vins et faire ripaille avec les plus jolies demoiselles qui soient!

Ils remontèrent donc le fleuve en compagnie de Wendats qui allaient aussi leur servir de guides et d'interprètes.

Grâce à ces Wendats, qui connaissaient l'art de se faire discrets, ils réussirent à atteindre les villages haudenosaunees.

Dollard des Ormeaux et ses soudards mirent la main sur d'énormes lots de fourrures. Ils massacrèrent tous les habitants des villages qu'ils pillèrent, sans oublier de s'amuser avec les femmes, en les violant comme le veut l'usage de toute guerre depuis la nuit des temps.

-Oua! Ça fait du bien de se vider un peu de ses mauvaises humeurs! hurla le gros Charbonneau après s'être ajusté la braguette.

Une femme Haudenosaunee gisait derrière lui. On lui voyait l'entre-jambe et un sang épais s'écoulait de sa gorge tranchée.

-Nous sommes riches, compagnons! s'égosilla des Ormeaux. Ils n'en croiront pas leurs yeux de Mont-Royal à Québec, en passant par les Trois-Rivières! Oua! Jésus, Marie, Joseph! Nous sommes riches comme Crésus!

Or, une troupe d'Haudenosaunees n'entendait pas que cela se termine aussi bien pour Dollard des Ormeaux et sa bande de scélérats.

Ils foncèrent vers eux de tous bords et tous côtés, en canot et même à la nage.

Les Français réussirent tant bien que mal à leur échapper mais voyant leur nombre, ils crurent bon de faire halte à Long-Sault, un ancien avant-poste anishnabeg, qu'ils fortifièrent de leur mieux pour résister à l'assaut de ces diables qui voulaient leur faire la peau.

Ils réussirent à repousser un temps les attaques des Haudenosaunees qui, incidemment, étaient aussi armés de mousquets que leur avaient vendu les Anglais. Ils tuèrent même le chef Tsonnontouan, le décapitèrent et mirent sa tête au bout d'une pique dans l'espoir d'effrayer les 300 guerriers Haudenausaunees qui les assiégeaient.

Au bout de quelques jours, les Wendats désertèrent le fortin pour se joindre aux Haudenosaunees dans l'espoir d'être épargnés. Ils prétendirent qu'ils étaient prisonniers des Français et que les Français étaient des diables qui ne respectaient rien, ni les femmes ni les enfants.

Comme ils voyaient que la situation ne tournait pas à leur avantage, les bandits de Dollard des Ormeaux rassemblèrent les barils de poudre au milieu du fortin et se firent exploser avec eux.

Ils ne voulaient pas être faits prisonniers des Haudenosaunees qui promettaient de les torturer lentement pendant des jours et des semaines pour tout le mal qu'ils leur avaient fait.

Neuf survivants furent néanmoins torturés et mangés par les Haudenosaunees.

On tentera, un peu plus tard, de faire passer ce suicide collectif pour un acte de résistance héroïque.

Mais les Haudenosaunees y étaient et ils s'en parlent encore d'une génération à l'autre. Ils savent que la plupart de ces salauds se sont tués de crainte d'avoir à passer un mauvais quart d'heure. Ils savent que Dollard des Ormeaux et sa bande de pillards étaient des lâches qui n'étaient pas capables de faire entendre leur chant de la mort comme de vrais guerriers, au mépris des tortures qu'on se promettait de leur infliger... Un vrai guerrier ne se tue jamais lui-même. Jamais...

***

Pendant ce temps, un peu plus à l'Ouest, Pierre-Esprit Radisson et son beau-frère Médard Chouart des Groseillers étaient eux aussi dans de beaux draps. Cependant, ils avaient utilisé la ruse plutôt que le meurtre pour s'emparer des fourrures. Ils faisaient commerce avec les tribus des Grands-Lacs en troquant les fourrures contre de l'alcool, du sucre et autres babioles. Radisson connaissait d'autant plus les coutumes des Haudenosaunees qu'il avait été fait prisonnier de ceux-ci et avait vécu comme eux pendant quelques mois. Radisson connaissait leurs points faibles, la manière de les rouler sans effusion de sang.

Les Haudenosaunees avaient promis une trêve à la guerre qu'ils menaient contre les Français et leurs alliés Wendats et Anishnabegs. Ils pouvaient la rompre n'importe quand, comme Dollard des Ormeaux l'avait fait par ailleurs. Et Radisson le savait d'autant plus qu'il se trouvait en leur présence, à dix contre un.

-Nous sommes officiellement en paix, mais il semble qu'une bande menée par le soldat des Ormeaux soit passée dans le coin... Ils veulent nous faire la peau... C'est certain... Ils font semblant de rien... Mais ils nous sauteront dessus à la première occasion... Je les connais... susurra Radisson à l'oreille de son beau-frère des Groseillers.

-Et qu'est-ce qu'on peut faire? S'enfuir cette nuit?

-Non... Ils auraient tôt fait de nous rattraper et de nous achever... Ils nous tiennent sous observation parce qu'ils veulent mettre la main sur nos réserves d'alcool cachées ça et là... ou bien parce qu'ils ne veulent pas qu'aucun ne s'échappe pour rompre la paix avec d'Argenson, le gouverneur général...

-Et que vas-tu faire?

-Je vais organiser un grand festin mange-tout! répondit Radisson.

Connaissant la gloutonnerie des Haudenosaunees il les convia donc à manger et boire tout ce qu'ils avaient jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus rien. C'était ça un grand festin mange-tout...

Radisson leur prépara de la soupe au pois, des fèves au lard salé, des crêpes. Il fit rôtir un chevreuil et un ours, du poisson, du castor. Et surtout, il les fit boire jusqu'à ce qu'ils furent tous ivres morts, prenant soin que lui et ses compagnons ne boivent que de l'eau en présence des Haudenosaunees, feignant d'être ivres.

Lorsque tous les guerriers eurent vomi trois fois, mangé à s'en péter les tripes dix fois de plus et bu
jusqu'à tomber au sol, Radisson et sa bande leur tranchèrent la gorge et s'enfuirent sur leurs rabaskas avec leur énorme cargaison de fourrures.

Ils découvrirent les corps calcinés de Dollard des Ormeaux et de ses soudards à Long-Sault.

-C'est ce qui nous serait arrivé si nous avions employé la force plutôt que la ruse...  philosopha Radisson.

Radisson et des Groseillers ne devinrent pas riches pour autant.

Le gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Voyer d'Argenson les mit en prison et s'empara de toute leur cargaison de fourrures sous prétexte qu'ils n'avaient pas de permis. Radisson et des Groseillers se promirent qu'on ne les y reprendraient plus. Ils allèrent vendre leur service à l'Angleterre aussitôt sortis de geôle et participèrent à la fondation de la Hudson Bay Company.

***

Les années puis les siècles passèrent.

Un certain curé féru d'histoires à dormir debout, l'abbé Lionel Groulx, se mit dans la tête que Dollard des Ormeaux était le héros des Canadiens-Français.

-Nous brandirons nos mains frémissantes comme des palmes, ô Dollard! s'écria-t-il dans un discours apoplectique à consonance fasciste.

Les Iroquois prétendirent plutôt que c'était un salaud. Tout comme Jacques Cartier. Mais qui voulait seulement les écouter? Quand avons-nous écouté les Autochtones? Que savons-nous d'eux hormis qu'ils mangeaient des patates, du maïs et du sirop d'érable?

On finit par leur donner raison dans le tournant des années '90.

La fête de Dollard, qui avait lieu le même jour que le Victoria Day pour nous distinguer au sein du Dominion of Canada, devint donc la Journée nationale des Patriotes de 1837-1838, lesquels ne semblaient pas avoir tué d'Indiens...

Cela dit, il n'y a toujours pas de jour férié pour célébrer quelque chose qui rendrait honneur aux Autochtones.

Comme il n'y a toujours pas de jour férié pour nous remémorer le combat mené par les femmes pour la reconnaissance de leurs droits.

L'Histoire, voyez-vous, c'est toujours celle des vainqueurs.

Jusqu'à ce que les vaincus relèvent la tête et laissent entendre que c'est fini le niaisage.

Idle no more, les amis. Idle no more...