mercredi 3 mai 2017

Amanda Laterreur

Amanda Laterreur n'avait choisi ni son nom ni son prénom, comme tout le monde par ailleurs. 

Ce n'était pourtant pas le seul boulet qu'elle traînait avec elle.

Elle était née au sein d'une famille pauvre dans un quartier encore plus pauvre d'une ville plus que pauvre.

Son père était alcoolique et sa mère dépressive au point de ne jamais mettre le nez dehors. Il n'y avait presque jamais rien à manger, sinon du pain passé date et du beurre d'arachides arrosés de l'eau javellisée tirée de l'aqueduc municipal.

Son visage et son corps portaient les marques de la pauvreté. Amanda était maigre. Ses cheveux étaient rares. Ses traits étaient tirés. On lui aurait donné vingt ans de plus que son âge et elle n'avait que vingt-cinq ans.

Amanda n'avait pas été très bonne à l'école où elle se sentait toujours de trop. Elle ne participait jamais aux activités parascolaires parce qu'on n'avait pas d'argent pour ça dans sa famille. Elle n'avait pas de vélo. Elle passa tous les étés de son enfance sur la galerie à jouer avec une vieille poupée sale. Elle évitait de se mêler aux autres dans la ruelle parce que les garçons y avaient coutume de violer les filles. De plus, on se moquait d'elle parce qu'on la trouvait laide, pas vite sur ses pains et même idiote.

Amanda quitta l'école en secondaire trois après avoir doublé deux fois. 

Elle ne se droguait pas et ne buvait pas une goutte d'alcool. Elle ne fumait même pas la cigarette. 

Elle survivait tant bien que mal dans un univers qui lui était tout à fait hostile.

Et comme elle se sentait toujours de trop, tant à l'école qu'à la maison, elle était d'une timidité maladive qui lui faisait raser les murs.

Elle quitta la maison à dix-huit ans. Ou c'est plutôt la maison qui la quitta. Son père avait abusé d'elle en revenant de brosse. Il avait aussi foutu une énième raclée à sa mère qui n'en demeura que plus affaiblie et plus prostrée.

Amanda alla se réfugier dans une maison pour femmes battues mais refusa de poursuivre son père en justice. La maison respecta ce choix, si l'on peut appeler ça un choix. Et quelques semaines plus tard. avec l'aide des intervenantes, elle occupait une petite chambre dans la Vieille Capitale pour s'éloigner de toutes ces misères qu'on lui avait faites subir.

Elle réussit à se faire embaucher comme serveuse dans une chaîne de restauration rapide. Cependant, ça ne dura pas plus de deux semaines. Le patron la trouvait trop laide et prétendait qu'elle faisait fuir les clients avec sa mauvaise dentition et ses cheveux rares. 

Il lui avait dit qu'elle ne faisait pas l'affaire, tout simplement.

Amanda n'avait pas pleuré. Elle ne pleurait plus depuis des lustres. C'est un luxe de sentiments qu'elle ne connaissait pas.

Elle fit reconduire son aide de dernier recours.

Son agente d'aide sociale, une chienne qui s'appelait Elsa, lui fit savoir qu'elle avait l'obligation de se chercher du travail et même d'en trouver. On l'obligea aussi à suivre des cours du soir dans un centre d'éducation pour les adultes afin de terminer son secondaire 5. La chienne d'Elsa la regarda de pied en cap comme si elle n'eut été qu'un tas de merde. Amanda était habituée à cette forme de mépris. Elle crut que c'était normal qu'il y ait si peu d'amour et de compassion en ce monde. Et puis on ne va pas à l'aide sociale en espérant y trouver du réconfort...

Amanda sécha pendant des mois sur l'aide sociale à se chercher du boulot tout en échouant ses cours à l'éducation aux adultes. Personne ne voulait l'embaucher. Tout le monde l'accueillait avec une brique et un fanal, comme si elle ne méritait pas d'exister.

Sa situation faillit s'améliorer lorsqu'un brave homme l'embaucha pour faire des travaux d'entretien ménager de nuit pour sa petite compagnie. Il la payait au salaire minimum permis par la loi. Il s'arrangeait aussi pour ne jamais payer les heures supplémentaires et les congés fériés en faussant ses relevés. C'était sa manière de se rembourser pour l'opportunité qu'il offrait à cette fille laide de travailler, alors que personne n'aurait voulu la prendre. 

-Non mais tchèque-z'y les dents sacrament! Pis elle perd ses cheveux... On dirait une chèvre qui a pas mangé de foin depuis un an... Elle gèle le sang calice! Où c'est qu'tu veux qu'elle travaille, hein? Y'a bien juste moé pour l'engager! se vantait souvent le gros Gérard, son patron qui se croyait un bienfaiteur de l'humanité. Une chance qu'est de nuitte... personne i' voé la face!

Un beau soir de mai, alors qu'elle partait au travail, Amanda se cassa la jambe.

Elle fit savoir à son patron qu'elle ne pouvait pas rentrer.

Son patron, qui était un homme bon mais juste, la congédia sur-le-champ.

-Si t'es pas capable d'faire la job m'a en engager un' autre sacrament! lui dit-il sur le ton du gars au-dessus de tout.

Elle ne sut quoi lui répondre et boita jusqu'à l'urgence en s'appuyant sur un bout de bois qui lui tint lieu de béquille.

On mit sa jambe dans le plâtre à l'hôpital après l'avoir fait attendre un peu plus de 26 heures et lui faire sentir qu'elle dérangeait encore tout le monde. Dont la préposée à l'accueil, une autre chienne pas parlable qui regardait de haut les malades en rêvant de ses deux semaines de vacances à Cuba à se faire fourrer par des Cubains qui la lécheraient entre les orteils pour un dollar.

-Avez-vous quelqu'un pour vous ramener à la maison? lui demanda le médecin après lui avoir fait son plâtre.

-Oui, mentit Amanda pour ne pas déranger.

Quelques minutes plus tard elle revenait à sa chambre en s'appuyant sur la même branche qu'elle avait utilisée pour se rendre à l'hôpital. Elle avait donc bien fait de la cacher sous la haie de cèdres. 

Évidemment, elle dut encore utiliser cette branche pour aller rencontrer son agente d'aide sociale, Elsa la chienne, et lui expliquer qu'elle avait perdu son boulot suite à son accident.

-Vous savez madame Laterreur, l'aide sociale c'est une aide de dernier recours... Vous ne pouvez pas compter là-dessus pour y passer toute votre vie, lui répéta-t-elle, sans aucune forme de compassion.

Amanda n'osa pas lui répondre quoi que ce soit. Elle boita jusqu'à la Caisse populaire pour obtenir le relevé de compte bancaire qu'exigeait Elsa. Puis elle revint lui porter ce relevé, en boitant encore avec sa branche.

Le soir même, Elsa était un peu ivre. Elle en était à sa quatrième bouteille de vin qu'elle buvait en compagnie de Ricardo, son amant cubain.

-Si t'avais vu ce que j'ai vu aujourd'hui... Une fille tellement laide qu'elle ferait peur même aux épouvantails dans les champs! Elle perd ses cheveux et elle a l'air d'une chèvre qui est sur le point d'être abattue pour faire du savon... Ça fait trois fois que je la vois en moins de trois mois... Elle est toujours malade, coincée, congédiée partout où elle passe... Ces gens-là, j'te l'dis Ricardo, ça a l'cordon du coeur qui baigne dans 'a marde!

-Hahaha! ricana Ricardo en lui massant les orteils.

-Hahaha! poursuivit Elsa la chienne.

***

J'aimerais vous dire que tout va mieux dans la vie d'Amanda.

Ce n'est pas le cas.

Elle s'est mise récemment à parler toute seule, allez savoir pourquoi.

Elle sort rarement de chez-elle.

Elle est prostrée du matin au soir devant son téléviseur qui diffuse en boucle de vieilles cassettes VHS de films pour enfants, dont Le roi Lion.

Elle aime beaucoup Le roi Lion, Amanda.

Elle connaît toutes les répliques du film.

Et elle les répète même devant Elsa, son agente d'aide sociale qui préfère ne pas l'entendre.

-Elle essaie maintenant de se faire passer pour folle pour augmenter son chèque, la tabarnak! qu'elle se dit, la chienne qui sent toujours le parfum L'Air du temps.