mardi 30 mai 2017

Il n'y a pas que les livres dans la vie

J'avoue à ma grande honte avoir collectionné des livres. Je mettais plus d'argent sur les livres que sur les meubles qui auraient pu les entreposer. Aussi s'empilaient-ils les uns par-dessus les autres sans que jamais je ne puisse y lire les titres.

Cette passion maladive m'a pris autour de l'âge de treize ans. Elle débuta par des bandes dessinées. Et elle s'est terminée avec des briques grosses comme ça des classiques de la littérature, de la philosophie et des sciences humaines.

Avec le temps, ma collection de livres a fini par occuper deux pièces de mon logement.

Je pouvais passer des heures à les contempler. J'en attrapais un au passage puis je lisais. Et comme si ce n'était pas assez, j'en rapportais à coups de dix par jour de la bibliothèque que je feuilletais rageusement comme si j'y cherchais mes clés.

Les livres, sans trop m'en rendre compte, n'étaient pas tant devenus ma forteresse que ma prison.

J'expliquais tout par les livres.

Me parlait-on de Dieu que j'ensevelissais mon interlocuteurs sous un flots de citations et de doctrines matérialistes.

J'avais réponse à tout puisque j'avais mes dictionnaires des mots croisés, mes bréviaires, mes manuels et mes livres sacrés. Je voyais le monde par le petit bout de cette lorgnette.

Puis je me suis rendu compte que les livres m'étaient nuisibles. Du moins, selon l'usage que j'en faisais. Je n'y cherchais aucunement un divertissement. J'y trouvais des réponses. Je lisais sans aucune émotion. J'enregistrais tout comme une machine. C'était, somme toute, un jeu de mémoire.

Vint un jour où j'ai eu l'envie de fuir. Tout m'était devenu trop lourd parce que je ne savais pas encore l'art de me faire léger. Je voyais des tragédies là où il n'y avait que des banalités avec lesquelles tout le monde réussit très bien à s'y faire. La moindre peine d'amour prenait les proportions d'une tragédie grecque alors qu'il n'eut fallu que de me débarbouiller la queue d'un coup de torchon.

Un beau matin, j'ai décidé que c'en était assez. Il me fallait vraiment partir. La soupape de sécurité avait sauté sur ma marmite. La vapeur de millions de pages lues et mémorisées s'échappait de mon occiput. Se pouvait-il que la vie ne soit pas que dans les livres? Se pouvait-il que je me sois trompé?

J'ai donc liquidé ma bibliothèque. Au revoir les oeuvres complètes de Blaise Cendrars, de Claude Gauvreau et de Dostoïevski. Adieu mes chers Spinoza, Kant, Marx, Hegel, Nietzsche et autres noms qui résonnent fort aux yeux des collégiens encore impressionnables.

J'ai liquidé mes livres, mes chaudrons, ma literie, mes vêtements, mes meubles: tout.

Puis je n'ai gardé que ce qui me semblait l'essentiel pour partir au loin.

J'ai bourré mon sac à dos de quelques vêtements de rechange, des articles d'hygiène corporelle, un vieux chaudron, une fourchette, un couteau, une spatule, un sac de couchage, une tente, etc.

Je n'ai conservé que les poésies complètes de Rimbaud, l'Anthologie de la poésie de Pierre Seghers, un dictionnaire français-anglais Harrap, The Call of The Wild de Jack London et le Nouveau Testament. J'ai aussi emmené mon baladeur avec quelques cassettes quatre pistes dont The Best of The Doors, Philip Glass et Ravi Shankar, Pink Floyd, Jacques Brel et puis c'est tout.

Bien que je me sois délivré de ma passion de collectionneur de livres, je me suis tout de même arrêté dans toutes les bibliothèques pour les fréquenter malgré tout.

Le fait de ne plus avoir ma collection de livres ne m'aura pas éloigné de ceux-ci. Bien au contraire: je me suis mis à lire avec mon coeur plutôt qu'avec ma tête. Le livre marquait désormais une pause au cours de mon périple. Je ne pouvais plus me l'approprier en tant qu'objet. Je ne m'embarrassais donc plus du superflu. Je me faisais penser à ces personnages de Fahrenheit 451 qui brûlent les livres après les avoir mémorisés.

J'aurai passé quelques années à vivre sans bibliothèque personnelle, avec un minimum de biens pour me permettre de passer d'une ville à l'autre sans me sentir retenu par des objets et des bibelots.

Ces dernières années, je me suis sédentarisé. Je me suis remis à collectionner des livres. J'en ai tant, aujourd'hui, que je les empile sans que je ne puisse y lire les titres. Pour tout dire, je ne sais même pas tout ce que j'ai. Et chaque fois que je contemple ma bibliothèque, dans laquelle je dois bien avoir un peu plus de 1000 livres que je considère essentiels, je me jure de m'en débarrasser un jour ou l'autre. Je vais tous les léguer à un plus jeune qui, peut-être, les léguera aussi à un autre le moment voulu. J'ai déjà une victime en tête. Ce malheureux sera bientôt emprisonné dans les livres que j'ai accumulés.

J'essaie encore de me guérir de mes instincts de collectionneur. Je dois me rappeler à chaque jour que je dois être toujours prêt à tout perdre, prêt à recommencer à zéro, prêt à vivre avec seulement un chaudron et une cuillère comme nous le faisons en camping l'été pour nous sentir libres et légers.

J'envie parfois la vie des bohémiens, de ceux qui passent leur vie dans leur véhicule récréatif, comme dans ce reportage à propos des campeurs sauvages de Slab City que j'ai visionné récemment sur YouTube.

Une partie de moi est encore avec ces vagabonds que j'ai croisés un peu partout au hasard de mes pérégrinations. Bien je sois à mon port d'attache, je ressens encore l'appel du large. Je ressens encore ce besoin viscéral de ne pas m'accrocher à des bibelots, des livres ou de la camelote.

Oh! Je n'ai plus besoin d'aller bien loin pour me sentir éloigné de toutes les contingences. Mon esprit n'est jamais redevenu ce qu'il était du temps où je vénérais outrancièrement les livres. Je suis sans doute moins pragmatique, moins calculateur, moins didactique. Je crois être plus léger, beaucoup plus léger. Aucun livre n'est sacré, même si j'aime encore lire des livres. Rien ne vaut la contemplation d'un nuage, le goût d'une eau fraîche, l'odeur d'une forêt humide, le chant des oiseaux et, bien sûr, l'amour.

N'allez pas croire que je n'aime ni lire ni écrire. Je le démens tous les jours sur ce blog. Par contre, je sais que l'essentiel n'est pas encore inscrit dans les livres. Je sais que la vie est encore pleine de surprises et que nous n'avons presque rien découvert. Le mystère est encore absolu.



3 commentaires:

monde indien a dit...

C ' est la vie ! Mon prof d ' Italien au lycée était aussi un fan de livres - il vivait dans un deux-pièces dont la première était comme sur ton dessin et la deuxième , sa salle de séjour absolument vide , où il nous recevait moi et mes amis et où il nous faisait écouter des musiques d ' opéra en buvant des rhum-coca et en discutant de tout et de rien - Ses propos nous apportaient beaucoup et je suis sûr que ses livres ( m^me s ' il n ' en avait peut-être lu le dixième ) y étaient pour beaucoup ( ce fameux dixième ) - Loué.e.s soient les lecteurs-trices de livres - moi qui lis si peu - merci -
Ceci dit , l ' insouciance et l ' inconnu ont toute leur valeur aussi -
Amicalement -

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: j'aime bien ton parallèle entre la pièce vide et la pièce remplie de livres... Peut-être que je suis un peu à cette image, un pied dans le trop-plein et l'autre dans le vide...

monde indien a dit...

To be or not to be - Vide et plein - Je ne pensais faire aucun parallèle - je décrivais juste cet apparte tel qu ' il était - Mais n ' as-tu pas raison ? Ne sommes-nous pas tous pleins de plein et pleins de vide - deux belles réalités - ... L ' existant ...
Love !