mardi 16 mai 2017

L'extinction de la sensibilité

La pire tragédie de notre temps est l'extinction de la sensibilité.

Vous pourrez dire que j'exagère, que je deviens un vieux con. Pourtant je constate que tout est réduit à l'état de spectacle que l'on approuve ou pas, sans plus.

Le monde n'est plus une volonté de représentation, comme nous le soufflerait à l'oreille Schopenhauer. Le monde est plutôt devenu une représentation. La mort d'un homme y est tout autant une distraction que le déracinement de quarante forêts. On quittera à peine son portable pour regarder la réalité en pleine face. On la zoomera, la filtrera et y mettra du bruit par-dessus en disant qu'on y était.

On vous trouvera étrangement sensible de vous en faire pour une pauvre vieille qui traverse la rue en se faisant klaxonner par des imbéciles.

-Qu'elle prenne la piste cyclable!

-Oui mais elle est à pieds et infirme...

-Chu-tu infirme moé? Non! Qu'a' mange d'la m... Qu'a' s'achète un char...

Vous pensez encore que j'exagère? C'est que vous ne connaissez pas l'âme de vos contemporains qui baigne dans un tas d'immondices. Tant et si bien que parler d'une âme relève vraiment de la spéculation métaphysique. Spéculation qui, comme la sensibilité, a été remplacé par des réflexes conditionnés que l'on tient pour des attitudes normales, à défaut de pouvoir dire qu'elles sont naturelles.

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Je commente rarement mes commentateurs. Cependant j'ai accroché sur un commentaire suite à ma dernière publication dans le HuffPost où je parlais de la résilience des pissenlits. Un monsieur jugea bon de me ramener sur Terre.

-C'est ça! Retournons tous vivre dans des cavernes pour s'occuper des pissenlits! écrivait-il substantiellement.

Sur sa photo de profil, on pouvait voir une automobile perdue dans un nuage de gaz. Un type qui se définit par une telle image ne peut qu'en vouloir aux pissenlits d'exister. Cela me rassurait. Même si ça me désolait aussi. Cela me rappelait que l'écologie n'est pas un combat encore gagné.

Pour ajouter à l'insulte, l'hurluberlu laissa même entendre que ça allait mal dans le monde à cause de ceux qui veulent protéger les pissenlits au lieu d'être réalistes. Les guerres, les viols, les génocides et tout ce que vous voudrez sont occultés. On ne saurait tout de même pas accuser les contemplateurs de pissenlits de tous les crimes. Mais on leur reconnaîtra celui de vouloir freiner le progrès, le charbon, le pétrole, l'asphalte et le nucléaire...

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J'aurais beau m'évertuer à décrire la beauté indicible des fleurs, il est certain qu'il s'en trouvera des masses pour persifler. Ce sont ces masses qui élisent invariablement des leaders forts à la mâchoire carrée qui n'entendent pas s'enfarger dans les fleurs du tapis. Les âmes sensibles sont priées non seulement de s'abstenir de critiquer, mais aussi de céder tout le terrain aux bétonneuses.

S'émouvoir pour des fleurs, pour le sort d'un itinérant ou la mauvaise fortune d'un réfugié, tout cela relève d'un tempérament qui n'est certainement pas d'acier trempé.

Pour tout dire, ça fait mauviette.

Du genre qui ne mangerait pas de grosses tranches de steak épaisses comme ça accompagnées de frites surgelées.

On n'en a rien à foutre des mangeurs de tofu. C'est à cause d'eux que tout va mal dans le monde...

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Cette semaine, en faisant ma promenade quotidienne, j'ai vu au moins vingt petits ormes d'une dizaine d'années pousser sous un vieil orme centenaire. C'était à deux pas de la voie ferrée, dans le quartier Saint-Philippe, à Trois-Rivières.

Les ormes n'ont jamais été plantés là. Ils ont poussé tout seul à force d'être oubliés ou épargnés des employés attitrés à la tonte des pelouses environnantes.

Ils sont devenus trop gros pour être déracinés, que je me plais à croire sans me faire trop d'illusions.

En tout cas, ils résisteront aux attaques d'un ivrogne qui en voudrait à l'univers en les croisant. Jamais il ne réussira à les détruire. C'est trop tard. Il fallait y penser avant.

Cette petite forêt de vingt ormes est jailli de nulle part et je suis peut-être le premier ou le deuxième à l'avoir remarquée.

Bien que les promoteurs s'activent à dépouiller toute trace d'environnement naturel dans ma ville, pour rappeler aux citoyens que nous ne vivons plus dans des cavernes, il semble que les plantes et les arbres continuent de croître, malgré tout et malgré nous.

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Nous ne vivons plus dans des cavernes. Ça non! L'été, en pleine canicule, on recommande aux vieillards et autres malheureux atteints de problèmes respiratoires de ne pas sortir. L'air est tellement vicié qu'il est alors préférable de respirer de l'air conditionné, comme si nous vivions sur la planète Mars. Nous respirons donc de l'air artificiel dans nos maisons, nos véhicules, nos lieux de distraction. Et nous regardons la nature par le hublot, voire par le téléphone dit intelligent.

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-C'est quoi ces fleurs jaunes, là?

-Ces fleurs-là?

-Oui... les jaunes...

-Ce sont des pissenlits...

-Ah bon... Je préfère les roses. Il y a de grosses serres sur le bord de l'autoroute 20. On peut en acheter à la douzaine et pour pas cher...

-Hum...

-T'as vu la dernière vidéo du gars qui se rentre du poivre de cayenne dans le derrière? C'est sur YouTube.

-Hum...

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Insensibles. Je vous le dis. Nous sommes devenus insensibles. C'est-à-dire bons à rien.

Voilà ce qui explique cette manie que j'ai de fréquenter des fous.

Je m'excuse auprès de ceux et celles que je fréquente de les faire passer pour des fous.

C'est pourtant un compliment que je leur fais.

Je m'accroche à leur folie comme d'autres s'accrochent à leur char et leur maison.

Chacun ses priorités.

Les miennes partent et reviennent toutes vers le coeur.

Je suis sans doute un poète.

Ou pire encore. L'un de ceux à cause de qui tout va mal dans le monde.

Que voulez-vous que j'y fasse?