mardi 5 juillet 2016

Simplement mon récit...

Je suffoquais dans cette chambre misérable aux murs en carton. La canicule s'était installée depuis plus d'une semaine. Le seul moyen que j'avais trouvé pour me rafraîchir était d'aller à la bibliothèque Gabrielle-Roy, mon havre de paix intérieure. L'air y était climatisé et il y avait suffisamment de livres pour me consoler d'avoir à vivre dans une situation de trou du cul.

C'était tout le contraire de ma maison de chambres coincée entre le stationnement étager attenant au Cinéplex Odéon et le Mail Saint-Roch. J'y vivais dans une atmosphère de vapeurs d'essence, de béton et d'asphalte. Aucun arbre. Aucune plante. Rien que de la laideur. Rien que de la misère noire.

Mes voisins étaient tous des paumés qui gueulaient et se masturbaient à toute heure du jour ou de la nuit. Je me mettais des bouchons dans les oreilles ou bien des écouteurs pour ne pas avoir à les subir.

Évidemment, il y avait aussi les bruits incessants de la circulation automobile qui me parvenaient tant du stationnement étager que du boulevard Charest.

Cela faisait déjà deux mois que j'étais là et rien n'occupait autant mon esprit que des scénarios pour me tirer de cette mauvaise passe. Je me sentais en enfer. C'était, pour tout dire, un lieu pour se pendre haut et court. Je m'accrochais à quelque espoir ténu. D'autant plus ténu que toutes mes offres de service étaient refusées. On ne voulait même pas de moi comme plongeur dans les restaurants. C'était humiliant. C'était ma vie.

J'avais pourtant une bouée de sauvetage à laquelle m'accrocher en plus de la bibliothèque Gabrielle-Roy. J'étais bénévole à CKIA 96,1 FM, une radio communautaire mieux connue sous l'appellation Radio Basse-Ville. J'y présentais une émission hebdomadaires intitulée Simplement

Simplement m'aura sauvé la vie, sinon l'esprit.

Cette émission m'aura permis d'avoir l'impression de ne pas être totalement écrasé, perdu et floué.

Entre mes recherches d'emploi, je préparais mes émissions avec un zèle démesuré. Je prenais ma revanche sur mon congédiement du poste de directeur de la programmation pour CFOU 89,1 FM, la radio campus de l'UQTR. J'avais été la première voix diffusée en ondes sur cette station. J'y avais travaillé 60 heures par semaine dans un climat de parfaite ingratitude. J'avais monté le kit publicitaire, les contrats et tout le reste. Je devais résister à l'ignominie d'un conseil d'administration formé d'étudiants qui n'avaient jamais travaillé de leur vie, même pas pour un job d'été. Je devais me défendre contre des envieux qui rêvaient d'occuper mon poste pour acquérir de la popularité.

Je me relevais pourtant à Radio Basse-Ville. On avait tenté d'éteindre ma voix, de fermer ma gueule, d'étouffer ma conscience. Cela n'avait pas fonctionné. J'étais encore là et je parlais encore. J'avais encore un micro devant moi. J'avais mon exutoire ainsi que le privilège d'un auditoire.

Cela me permettait d'oublier ma chambre crasseuse, l'air irrespirable, la misère sale du quartier Saint-Roch.

J'étais trop cassé pour avoir le téléphone. J'avais donc laissé sur mon cv le numéro de téléphone d'une amie. Elle vint me voir par un autre après-midi de canicule pour me dire que le responsable d'un regroupement d'organismes communautaires avait laissé un message pour moi sur son répondeur. On souhaitait me rencontrer pour mener une recherche sur le financement des organismes communautaires de la région de Québec.

L'entrevue se passa plutôt bien. Le directeur de l'organisme, un Colombien au fort accent espagnol, me demanda pourquoi l'on devrait me préférer aux autres candidats.

-Je ne sais pas. Ils sont peut-être meilleurs que moi... Mais moi, je suis un bon gars...

J'obtins le poste tant espéré sur cette farce, comme le Colombien me le confia par la suite.

Dix-huit piastres de l'heure. Quarante heures par semaine et horaire flexible. Ambiance de travail décontractée. Pas de patrons pour me faire chier. Seulement des gens agréables, gentils, tolérants, avec le coeur à la bonne place. J'étais non seulement soulagé mais gâté. Je remerciais le destin de me faire enfin voir la lumière au bout du tunnel.

Deux semaines plus tard, j'emménageais dans un nouveau logement plus éclairé où le vent pénétrait par toutes les fenêtres.

Je n'entendais plus mes voisins se masturber.

Je pouvais même songer à inviter des gens chez-moi sans avoir honte de mon décor misérable.

Je redevins l'homme le plus heureux du monde.

Et, par-dessus tout, j'animais encore mon émission Simplement à Radio Basse-Ville.

Vous comprendrez pourquoi mon blogue s'intitule Simplement. Ce n'est pas seulement pour avoir de la suite dans les idées. C'est parce que Simplement m'a sauvé la vie. Comme ce blogue me la sauve encore chaque fois que j'ai l'impression de ne pas occuper un poste à la hauteur de mes capacités, de mes expériences et j'oserais dire de ma formation scolaire.

Ma plus grande joie en ce monde, si je fais abstraction des gens qui m'aiment et que j'aime, c'est de pouvoir raconter mes histoires par le biais de ma voix, de mon écriture, de ma peinture et de ma musique. Tout le reste m'importe peu. Je suis intrinsèquement un artiste, avec tout ce que cela comporte. Je suis intrinsèquement libre et paie avec ma vie le prix de ma liberté.

Merci de me lire. Grâce à vous, je suis quelqu'un.

1 commentaire:

monde indien a dit...

Grâces à toi nous sommes nous -
" simplement " est un super beau nom !