mardi 26 juillet 2016

Résister au fanatisme et aux idées fixes

"Le principe qui peut être énoncé, n’est pas celui qui fut toujours. L’être qui peut être nommé, n’est pas celui qui fut de tout temps. Avant les temps, fut un être ineffable, innommable." 
Lao Tseu, Tao-Tei-King, traduit par Léon Wieger

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Douter ne fait pas partie de la palette de couleurs des fanatiques. En fait, ceux qui doutent devant les personnes qui n'ont que des idées fixes ne peuvent leur apparaître que sous les traits du traître ou du vendu.

Évidemment, les adeptes de tout poil vous diront qu'ils ont des convictions solides, ce qui ne peut évidemment pas être votre cas si vous remettez en doute leur bréviaire. Vous serez à surveiller étroitement si vous évaluez les faits autrement qu'en les regardant par le petit bout de la lorgnette. Vous serez cuit si vous ne lisez pas les bons auteurs ainsi que les bons livres autorisés par les scribes attitrés au service de quelque Grande Idée ou pharaon surhumain.

Les arguments céderont vite la place aux hurlements si vous osez leur faire entendre vos doutes quant à leur doctrine.

J'ai tenté maintes et maintes fois l'expérience en occupant tous les rôles, dont celui du fanatique.

J'ai été jeune, moi aussi. J'aurai cru en des conneries par pur conditionnement intellectuel.

J'ai pratiqué la religion catholique dès ma tendre enfance et il est possible qu'elle ait laissé des traces dans ma vision des choses. Ce sera le travail de toute une vie de me soigner des papes, des prêtres et autres guides tout aussi peu spirituels et toujours trop politiques.

Cela ne veut pas dire que je n'ai pas d'idées ni de convictions. Par contre, j'ai le malheur de considérer le monde avec un mélange de mépris et de pitié. Du mépris pour les soi-disant guides de l'humanité. Et de la pitié pour l'humanité qui souffre sous la conduite de ces esprits réducteurs.

Lao-Tseu disait que la Voie qu'il nomme n'est pas la Voie pour toujours. Dans la sagesse du Tao Tö King, comme dans toute sagesse digne de ce nom, il y aura toujours place au doute. La science elle-même considère ses réponses comme l'état actuel des connaissances qui peuvent être remises en question sur la base de nouvelles expériences.

Ce qui tient pour la sagesse ou la science est vu d'un mauvais oeil pour la politique et bien sûr la religion. Il faut croire ou périr dans tous les cas lorsque l'on embrasse un dogme. Le doute est comparable aux tentations de Satan, du serpent du Jardin d'Éden, bref de cette vision archétypale du corrupteur des bonnes moeurs dont se portent garants les gardiens de la Patrie et les prêtres de la Vertu.

Je conçois que ces grands inquisiteurs puissent trouver bien naïf de prétendre conduire des hommes avec des doutes et des hypothèses. Je comprends même pourquoi des types comme moi peuvent nuire à leurs plans. J'accepte, aussi difficile que cela puisse être, de vivre parmi des tas de gens qui ne me ressemblent en rien. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. J'y vois tout bonnement l'obligation de vivre ensemble ici et maintenant, avec toutes les concessions et la relative permissivité que cela suppose.

Je ne sais pas tout à fait qui je suis et ne m'en sens pas plus mal.

Je sens que je suis, à tout le moins. de la poussière d'étoiles. Mon corps est un agrégat d'explosions cosmiques qui ont créé tous ces éléments dont je suis constitué. Ce qui semblera tout à fait ridicule pour quelqu'un qui est fier d'appartenir à un troupeau.

Je trouve mon mot à dire sur l'administration des choses humaines. Mes rêves passent souvent au second plan puisque personne n'a que faire de mes rêves. Et c'est sans doute mieux ainsi.

Je ne crains pas de pelleter des nuages et d'imaginer ce que d'aucuns considèrent encore impossible.

Par contre, je me tiens à l'écart des idéologies et systèmes de pensée qui se donnent tous les moyens pour atteindre un but toujours plus éloigné. Je me refuse à dresser des listes de traîtres et de vendus toujours plus longues. Je me refuse à traquer mes frères et soeurs humains pour donner raison à mes idées fixes, aussi nobles qu'elles puissent me sembler quand je m'y abandonne par une forme inconsciente de conformisme ou bien par refus momentané de mon unicité.

Que vous soyez fédéraliste ou souverainiste, socialiste ou libertarien, catholique ou musulman, juif ou athée, piéton ou automobiliste, vous serez mes amis si vous avez le coeur à la bonne place. Vous ne serez pas mes ennemis si vous ne faites pas consciemment du mal à votre prochain. Je vous pardonnerai toutes vos croyances, puisqu'il m'en reste un peu moi aussi, même si je prétends le contraire comme le dernier des faux-culs.

Cela dit, j'affirme que nous, les humains, sommes des crottes de nez dans l'univers.

Nos chicanes et nos guerres ont quelque chose de lamentable.

Elles témoignent de notre bêtise difficilement surmontable.

Elles disent, en quelque sorte, que nous regardons beaucoup trop de gauche à droite, d'une frontière à l'autre. Nous ne regardons pas suffisamment de bas en haut. Nous ne nous abandonnons pas assez à l'indicible et à l'infini.