mercredi 20 juillet 2016

Le spoucheniche et l'homme sur la Lune

Germaine passe ses étés sur son perron à regarder la Lune et la lueur des quelques rares étoiles qui parvient jusqu'à nous en dépit des lumières de la ville.

Elle est à sa retraite depuis plus de vingt ans et s'occupe de contempler le monde avec son regard tout aussi naïf que candide.

Tout est vieux chez elle: sa peau, ses cheveux, sa chaise berçante, ses meubles, son chat, ses appareils électroménagers, sa vaisselle, ses chaudrons. Elle a fini d'acheter. Elle a tout ce qu'il lui faut et bien plus encore. Elle en a même trop.

Germaine tricote encore des pantoufles dans sa chaise berçante tout en observant ce que Pascal appelait "la profondeur des espaces infinis".

Elle a remarqué qu'il y avait une étoile qui filait tous les soirs dans le ciel à une vitesse hors de l'ordinaire.

-Pour moé c'est le spoucheniche...

-Le quoi? questionne son voisin, un astrophysicien qui trie des fruits et légumes pourris pour le compte d'une banque alimentaire.

-Le spoucheniche... L'affaire des Russes... Avec Yougi Margarine... I' vole dans l'ciel tous 'es soirs, le spoucheniche...

-Vous voulez dire le Spoutnik madame Germaine?

-Oui, le spoucheniche...

-Ça pourrait tout aussi bien être un autre satellite madame Germaine... Il y en a des milliers qui tournent autour de la Terre.

-P't'être bien, mais moé ej' connais jusse el' spoucheniche...

-Vous savez qu'aujourd'hui, le 20 juillet, cela fera 47 ans pile que l'homme marchait sur la Lune?

-C'est depuis c'temps-là qu'ça va mal su' 'a Terre. De qu'est-cé faire qu'l'homme fallait qu'i' aille su' 'a Lune, hein? De qu'est-cé faire qu'i' fallait aller la déranger? A' dérangeait parsonne la Lune! Mon vieux père l'a toujours dit: quand qu'les hommes iront su' 'a Lune ça sera l'début d'la Fin du monde! El' monde d'viendra méchant pis i' s'mettront à faire toutes sortes de niaiseries! J'y va's-tu su' 'a Lune moé? Non! De qu'est-cé faire qu'i' fallait aller foutre la marde su' 'a Lune? Y'a déjà assez d'méchanceté icitte... Et pis ça coûte cher comme le diable! Au lieu d'aller su' 'a Lune pis d'faire tourner des spoucheniches, i' devraient s'occuper des vieux pis des malades... Bin non! I' faut qu'i' fassent leu' frais dans leu' grosses fusées pis leu' gros chars! On connaît ça!

Germaine, voyez-vous, a des idées bien arrêtées sur la conquête spatiale même si elle n'y comprend rien.

Sa vision du monde est d'une extrême poésie qui n'est pas vice puisqu'elle n'aura hérité que de la pauvreté.

L'astrophysicien lui explique parfois que la Terre est un bolide qui file à toute vitesse autour de Soleil, que le Soleil tourne encore plus vite autour du trou noir au centre la Voie Lactée et que notre galaxie elle-même fonce dans l'univers à une vitesse qui dépasse l'entendement.

Germaine dit oui, oui, bien entendu, par politesse. Mais c'est clair qu'elle n'y comprend rien.

L'instruction, ce n'est pas sa spécialité.

Elle est meilleure pour tricoter des pantoufles.

Ou bien pour fricoter des ragoûts.

Ce qui n'est pas le cas de l'astrophysicien qui travaille à bas salaire sur un programme d'aide gouvernementale qui lui permet de trier des fruits et légumes pourris.

Il ne sait pas tricoter des pantoufles ni se faire à manger.

Il ne sait que des trucs inutiles, comme la première fois que l'homme a marché sur la Lune ou bien le nom exact des satellites qui nous passent sous le nez.

Ce n'est pas avec ce genre de connaissances qu'on fait des enfants forts.

Et Germaine, on dira ce qu'on voudra, en a tout de même enfanté une bonne dizaine, dont un ingénieur, une chirurgienne, un avocat et un plombier. Les autres sont très gentils aussi et alternent les périodes de travail avec le chômage et l'aide sociale, comme tout le monde quoi.