dimanche 13 septembre 2015

L'histoire d'un crayon

Il s'appelait Reynald Émond-Mélançon. Néanmoins il signait toutes ses oeuvres Hèrémé, quelque chose qui s'approchait de l'acronyme associé à son prénom et à son nom composé: R.É.M(é). Ces proches l'appelaient parfois Ârihemme, comme le célèbre groupe de musique plus ou moins alternative. Reynald tenait mordicus à ce qu'on l'appelle plutôt Hèrémé, mais il ne réussissait pas vraiment à coller ça dans la mémoire de ses amis tout autant que des inconnus. En général, personne ne le connaissait. Et ce n'est pas parce qu'il n'avait pas tenté d'être célèbre.

Hèrémé était, pour tout dire, un authentique raté, de ce genre de raté que l'on produit par centaines de milliers de nos jours et qui s'efforcent de vivre la vie qu'ils ont imaginée.

Hèrémé était convaincu qu'il était le plus grand artiste de tous les temps. Cependant, il lui manquait un peu de chair autour de l'os pour soutenir ce point de vue. Il avait à son actif trois poèmes, peut-être quatre, une nouvelle intitulée L'histoire d'un crayon ainsi que dix toiles abstraites qui représentaient avec certitude son ambition bien plus que son talent.

Depuis qu'il avait un téléphone dit intelligent, il s'était aussi mis dans la tête qu'il était un photographe de génie. D'où sa récolte de quelques trois cents photos représentant des brins d'herbe qui poussent parmi des pneus usagés.

On ne lui connaissait aucun métier. Hèrémé errait d'un petit boulot à l'autre en se faisant congédier à chaque lundi où il ne se présentait pas au travail compte tenu de sa gueule de bois de la fin de semaine. Il avait donc été successivement commis dans un magasin à grande surface, camelot, graphiste à temps partiel grâce à une subvention à l'emploi, vendeur d'aspirateurs, chômeur, assisté social et pique-assiette des cinq à sept, lancements et vernissages en tous genres.

Pour prouver qu'il était artiste dans l'âme, Hèrémé s'était investi dans sa garde-robe. Il portait essentiellement des vêtements décousus et élimés qui le faisaient ressembler vaguement à l'épouvantail du Magicien d'Oz. Il ne se peignait jamais pour que l'on puisse se dire, en le voyant, qu'avec cette tignasse à la Einstein ce type-là ne pouvait que vous impressionner avec ses connaissances générales en matière de dilatation de l'espace-temps. Mais non. Hèrémé était tout à fait nul dans toutes les sciences, hormis celle de faire son autopromotion.

-L'art est invisible pour les yeux, qu'il disait par exemple, lorsqu'il accordait à une pauvre fille le privilège de voir ses oeuvres abstraites dans l'espoir de coucher avec elle pour évacuer le trop-plein de son génie méconnu.

La plupart du temps, Hèrémé dormait seul. Même L'histoire d'un crayon demeurait sans effet sur les péronnelles. Hèrémé finit heureusement par croire que c'était le lot des artistes maudits que d'être incompris de tous et, surtout, de toutes.

Un jour viendrait où ils mangeraient tous dans sa main, ces ignares et ces incultes, ces gens ordinaires sans passion toujours bien vêtus, bien peignés et bien trop propres pour écrire ne serait-ce qu'une ligne de L'histoire d'un crayon.

Ils n'avaient encore rien vu, rien lu et rien entendu.

Hèrémé préparait aussi un disque compact où il ferait entendre au monde entier des sons nouveaux, des cris bizarres par-dessus lesquels il lisait, entre autres, des passages tirés de L'histoire d'un crayon.
Cela donnait à peu près ceci:

-Le crayon s'ennuyait d'être seul dans son sac à crayons de plastique parmi plein d'autres crayons, dont des crayons feutres, des stylos et un compas.  (Bruit de crécelle. Hurlements.) C'était un crayon tout ce qu'il y avait de plus crayon, ni craie ni scie ni manche. C'était tout simplement un crayon. (Rires sardoniques. Tintements de cloche à vache. Cycle de rinçage d'une laveuse.) C'était le plus beau crayon du monde parce qu'il était toujours en ÉRECTION! (Jappements. Miaulements. Croassements.)

Je n'irai pas plus loin dans la description de L'histoire d'un crayon parce que c'était franchement nul à chier. Vous serez plusieurs à me dire que des types comme Hèrémé ont le droit de vivre, ce qui, ma foi, est incontestable.

-Il n'est tout de même pas dangereux! Et puis, il ne dérange personne...

C'est vrai. Hèrémé ne dérange personne. Mais il est devenu dangereux.

Il a fini par tomber sur une bande de fainéants qui tètent des subventions pour promouvoir leurs deux ou trois poèmes, texticules et coloriages dénués de sens.

Pour eux, Hèrémé est un vrai artiste.

Ce qui fait qu'il a fini par décrocher une exposition, puis une bourse, et enfin une situation.

Il est toujours tout aussi raté.

Mais il réussit à vivre en apprêtant L'histoire d'un crayon à toutes les sauces.

On n'aurait pas cru ça il y a dix ans.

L'histoire d'un crayon a pourtant été traduite en mexicain, en roumain et en tchèque. Hèrémé a rencontré plein de gaillards qui, comme lui, vivent depuis des années sur la productions d'une plaquette de poésie, trois poèmes sans syntaxe et une dizaine de barbouillages accompagnés d'éructations sonores. Entre artistes ratés, on s'entraide.

Le commun des mortels est bien sûr demeuré tout aussi commun et surtout mortel. Eux, les immortels, ont compris que la pérennité de leur art est assurée par la fréquentation de pseudo-intellectuels blasés qui cultivent l'esprit de sérieux envers tout ce qui est risible et, pour tout dire, puissamment raté.

On doit se réjouir que des types comme Hèrémé puissent vivre de leur non-art sans avoir à subir la pression constante du mercantilisme qui oblige à produire un livre par année, huit tableaux par mois, six heures de pratique par jour à jouer d'un instrument de musique. Le génie est inné, chez des gens comme Hèrémé. La moindre de leurs crottes de nez surpasse en authenticité ces artistes qui font cavalier seul, loin des institutions et revues officielles.