jeudi 24 septembre 2015

Le privilège d'être un artiste

Il m'arrive parfois de douter de l'art et de ma vocation d'artiste. Dans le contexte où je vis, la plupart des gens qui m'environnent sont blasés, un tantinet mesquins ou bien méprisants de ce que je puisse me consacrer à une activité qui transcende le travail et les obligations du jour.

Heureusement que de beaux souvenirs me rattrapent pour me rappeler que le monde ne se limite pas qu'à l'expérience de Trois-Rivières. 

La plupart des étrangers sont fascinés par mon art. Ils s'émerveillent d'une fleur ou d'un gros nez que je trace sur du papier ou barbouille sur une toile. Ils s'émeuvent d'un solo d'harmonica ou bien d'un air de guitare. Ils vantent ma plume, mes poèmes et mes textes déjantés. En fait, ils sont ma raison de vivre, aussi bête que cela puisse paraître.

Lorsque je me trouvais à Whitehorse, au Yukon, j'étais étonné de la position d'enchanteur que j'occupais au Nord du 50e parallèle. Mon prénom, Gaétan, se prononce plus ou moins Gitan dans la bouche d'un anglophone. De Gitan, ils sont vite passés à Gipsy. Et Gipsy the Frenchy, croyez-moi, n'a jamais été aussi populaire et apprécié pour son art. Chaque dessin que je faisais était célébré autour de moi comme un événement majeur de l'histoire de l'humanité. Chaque air d'harmonica les faisait se soulever de terre. J'étais pour eux un géant, encore plus qu'un gitan. Un type qui crée de la beauté. Un type qui a reçu un don de Dieu...

Je ne dis pas ça pour me vanter. Je n'en ai pas tant besoin. Néanmoins, je ne m'avoue pas insensible à la sensibilité... C'est bien ce que j'exploite à travers mes créations, non? S'il n'y a pas de points sensibles dans tout ce que je crée, aussi bien m'arrêter là immédiatement.

Mes expositions à Trois-Rivières ont fait l'objet de quelques belles critiques chez mes acheteurs, évidemment, mais aussi chez les enfants, nettement plus expressifs que leurs parents.

-Wow! C'est beau ce qu'i' fait le môssieur! que j'ai entendu plusieurs fois alors que je peignais à l'extérieur.

Les parents ne disaient rien. Ils ne voulaient surtout pas se sentir obligés de m'acheter quelque chose. Comme si j'avais l'âme d'un vendeur... Moi, si stupide, qui donne des toiles à tout venant pour le plaisir d'en produire d'autres...

Franchement, nul n'est prophète ou bien artiste dans sa ville.

J'en ai eu une preuve de plus hier alors que je me suis présenté à un examen médical.

Le médecin qui me recevait est un grand Camerounais de soixante ans qui semble en avoir vingt de moins. Sa santé rassure quand vient le temps de lui confier la nôtre.

Le médecin camerounais m'a posé les questions d'usage. Il m'a demandé si j'étais fumeur, si je buvais de l'alcool et si je prenais de la drogue. Comme je suis devenu sage, j'ai répondu non à toutes ces questions. Il m'a alors demandé, sur le même ton plutôt neutre, ma profession.

-Je suis adjoint administratif, que je lui ai répondu.

Le Camerounais a noté cela sans trop d'expressions.

-...et je suis aussi artiste-peintre, j'ai ma petite galerie d'art au centre-ville...

Ses yeux sont devenus grands comme des pamplemousses.

-Artiste? Vous êtes un artiste?!? 

-Oui, bien sûr...

-Puis-je voir ce que vous faites? Vous avez des photos?

Je lui donne un lien Internet et voilà que les reproductions de mes toiles apparaissent sur son écran. Le Camerounais est tout de suite emballé.

-Ma-gni-fi-que! C'est ma-gni-fi-que! Oh! Vous êtes un grand artiste monsieur! Quel talent! Cela me rappelle mon récent voyage en Haïti... Que de l'art et des artistes, partout, et des couleurs vives! Que c'est joli!

S'ensuivit une conversation sur l'art populaire au Cameroun, en Colombie, au Portugal, en ex-Yougoslavie et en Gaspésie. Mon médecin était en verve. Il me disait que les gens sont pauvres dans son pays mais qu'ils ont la vraie richesse, celle d'avoir la joie dans le coeur, la capacité de s'émerveiller, de s'émouvoir, de se saluer et de se reconnaître entre eux. Toutes qualités qui font cruellement défaut à notre monde froid, sans âme et grossièrement matérialiste.

Dans la bouche du médecin camerounais, je me sentais grandi, glorifié et, je dois le dire, plutôt fier.

Être un adjoint administratif ne lui disait rien de spécial. Un larbin parmi tant d'autres devait-il penser. Mais un artiste? Un type qui crée de la beauté? Cela mérite de la reconnaissance.

Et le voilà qui me vantait à tout le monde, à sa secrétaire, à l'infirmière, au concierge...

-Ce monsieur est un artiste! Le saviez-vous? Ce qu'il peint est ma-gni-fi-que! Allez voir son site... C'est vraiment beau!

Mon bilan de santé avait l'heur d'être très bon. Il s'était même amélioré en cours de conversation.

Je suis sorti de là heureux, avec la certitude d'être un artiste, un grand artiste.

Si vous êtes Trifluvien, vous m'en voudrez sans doute de me vanter ainsi. Vous vous direz que ça ne vaut pas un bon job dans une usine où l'on est payé 20 piastres de l'heure...

Si c'est vraiment ce que vous pensez, écartez-vous de ma vie, s'il-vous-plaît.

J'en ai soupé des gens qui n'ont aucune sensibilité artistique.

J'en ai assez croisé de ces indifférents cyniques et nonchalants qui voudraient que l'on tienne pour de grandes vérités leurs vies de larbins soporifiques.

Pour les autres, je vous ai laissé en exergue de ce billet une photo d'une toile en chantier.