vendredi 4 septembre 2015

Pourquoi cet enfant est-il mort sur la plage?

D'aucuns se croient sages et avisés de trouver dans toute manifestation d'humanité une occasion d'y trouver quelques saletés.

Les idéologues, les théoriciens et les soi-disant patriotes sont les pires d'entre ceux-là.

Dites que vous trouvez triste à pleurer la découverte d'un enfant mort échoué sur une plage et ils vous sortiront mille raisons de réfuter vos nobles sentiments face à cette tragédie.

-Cet enfant vous émeut parce qu'il est Syrien et mort sur une plage de la Turquie... Il y a plein d'enfants morts sur les plages, au Mexique ou ailleurs, et personne ne s'en émeut...

Qui a dit que personne ne s'en émeut? C'est lui qui vous le dit pour vous reprocher d'avoir le coeur brisé pour une mort tout aussi banale que les millions d'autres morts d'enfants dans le monde qui ne vous ont pas touchées pour une raison ou une autre. Parce que c'est tout simplement comme ça. Parce que vous n'avez pas toujours une calculatrice ou bien un idéologue patenté à vos côtés pour comptabiliser les horreurs et les exactions de ce monde en guerre contre la paix.

Cessez de vous émouvoir, vils humains, et concentrez-vous sur les propos de ce rhéteur de quatre sous qui en a si long à dire sur l'hégémonie des puissances impérialistes et tout le tralala qu'il a appris dans les livres.

Ne regardez surtout pas les naufragés au loin, pour paraphraser Dostoïevski, mais lui qui souffre d'assister à ce naufrage en ayant toutes les solutions dans son petit bréviaire de missionnaire sans mission.

Cet enfant est mort parce que le Québec n'est pas indépendant: cela saute aux yeux!

Cet enfant est mort parce que l'oligarchie mondiale, Burger King et Céline Dion n'ont pas lu Karl Marx ou bien une autre célèbre femme à barbe.

Cet enfant est mort parce que vous écoutez trop la télé.

Cet enfant est mort parce que vous êtes des ignorants qui ignorent les ignorés!

Finalement, c'est de votre faute si cet enfant a grandi dans un pays pourri, dans un coin du monde pourri, dans une société pourrie, dans une religion pourrie, dans une patrie corrompue jusqu'à la moelle, dans un endroit que l'on a envie de fuir pour se retrouver dans cet odieux occident où l'on mange huit repas par jour tout en regardant la télé, l'Internet ou la femme à barbe.

Nous devrions tous avoir honte de ne rien faire et tout aussi honte d'avoir voulu faire quelque chose. Dans un cas comme dans l'autre, nous aurons toujours tort, parce que nous sommes des chacals d'occidentaux, des incultes politiques qui aiment rire, marchander et jouer au bilboquet quand d'autres crèvent sur les plages. Que nous accueillions des réfugiés ou que nous ne les accueillions pas: c'est du pareil au même! On les accueille pour en faire des esclaves! On ne les accueille pas pour qu'ils meurent en esclaves! Bref, on a tort, tort et tort encore!

C'est de la faute de votre mère, de votre oncle et de votre arrière-arrière-grand-père si vous ne voyez pas combien vous êtes insensibles, insensés et destructeurs sans le savoir.

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Malala Yousafzai a obtenu le Prix Sakharov ainsi que le Prix Nobel de la Paix. Cette jeune femme a survécu à un attentat commis par les talibans contre le collège de jeunes filles où elle étudiait au Pakistan. Elle milite activement pour l'éducation des jeunes filles et contre la guerre.

Beaucoup de crétins lui reprochent de profiter de son statut de victime des talibans. Si elle aurait été victime d'un drone américain, jamais elle n'aurait obtenu le Prix Nobel de la Paix...

Ce genre de raisonnements me donne l'envie de chier dans la bouche de celui qui les tient.

Elle a vraiment été victime des talibans, des intégristes religieux fanatiques et fous furieux qui veulent réduire les femmes à l'ignorance et à l'esclavage. D'où l'attentat contre une école de jeunes filles. Une ÉCOLE de JEUNES FILLES!!! Si cela ne vous émeut pas, c'est que vous avez le coeur qui baigne dans la marde.

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Revenons une dernière fois à Dostoïevski. Revenons à Crime et Châtiment. Raskolnikov, un ancien étudiant de Saint-Pétersbourg, aime bien raisonner. Il se dit que si Napoléon n'a pas hésité à tuer des centaines de milliers de personnes pour réaliser son programme, il ne voit pas pourquoi lui, Raskolnikov, devrait hésiter pour assassiner une vieille prêteuse sur gages et sa soeur cadette afin de faire un bénéfice de quelques kopecks.

Beaucoup d'idéalistes pensent un peu comme Raskolnikov. Raskolnikov, cependant, finira par éprouver du remords.

Si les Américains peuvent faire ceci, je puis donc faire cela.

Si les capitalistes tuent, je peux tuer.

Si, si, si... et jusqu'à l'infini pour répéter la même maudite et amère expérience de la déchéance, de l'opprobre et du dégoût existentiel.

Il n'y a pas de raisons pour Napoléon, Raskolnikov et autres gredins.

La solution, dans tous les cas, c'est l'ambulance, la poésie et les fleurs qui repoussent après le combat.

Tout le reste n'est que de la connerie.