mercredi 16 septembre 2015

La générosité du prof Kirouac

-La compassion est une faculté de l'âme sans laquelle l'homme n'aboutit pas à sa pleine métamorphose tant du point de vue physique que métaphysique...

Le professeur disait cela sur un ton contrit, comme s'il ne savait plus où mettre ses mains ni sa langue. Il y avait devant lui quarante yeux de poisson mort sous lesquels se devinaient la rancoeur et le mépris de bouches qui semblaient laisser s'écouler un long filet de bave. Il y avait bien Linda Belhumeur-Campeau, une jeune fille plutôt brillante, au look gothique, qui semblait ressentir quelque chose tout en mâchouillant son crayon. Cependant, le professeur était surtout atterré par les us et coutumes de son temps où tout ce qui constituait un appel à la générosité de l'être humain était irrémédiablement conspué et tourné au ridicule.

Ce professeur, petit, maigre et la tête remplie de pellicules qui tombaient sur son col roulé existentialiste, n'avait sans doute rien pour plaire. Il n'imposait aucune forme d'autorité et son charisme était semblable à celui d'un grille-pain déconnecté.

-Est-ce que... est-ce que vous avez compris ce que je viens de dire? se risqua-t-il à demander à ses étudiants.

-Mouais... articula un seul étudiant, Jean-René Beauport surnommé Flesh, un gars qui avait toujours des écouteurs sur les oreilles pour savourer la musique de son Ipod. Il écoutait, à ce moment-là, un quelconque groupe gore qui hurlait des insanités sur des riffs de guitare ultra-rapides.

Les autres ne disaient rien. Même Linda Belhumeur-Campeau ne trouva rien à redire.

-La semaine prochaine, l'examen portera sur les étapes de la vie de Sören Kierkegaard, ce dont je vous ai parlé au début du cours... Quelqu'un peut-il me dire en quoi cela consiste?

Silence radio. Ni son ni lumière. On aurait pu entendre mourir une mouche.

Le professeur, embarrassé, consulta ses notes de cours. Puis, résigné, décida de s'asseoir à son bureau pour lire son journal, Le Devoir bien entendu.

-Vous pouvez lire le texte que je vous ai passé au début du cours... Je vous demanderais cependant de le lire en silence... par respect pour vos camarades de classe... Hum...

Évidemment, personne ne lut le texte en question. Tout le monde, même Linda Belhumeur-Campeau, s'est mis à parler avec tout un chacun, sans lire le texte. Le professeur, nullement démonté, continua de lire la section Idées.

Il y avait un texte fort intéressant sur Jacques Derrida.

Ça le dérida un peu.

Puis ce fût la fin du cours. Tout le monde quitta la salle de cours, même le professeur.

Ce professeur, j'ai oublié de le dire, s'appelait Kirouac, Jacques-Yvan Kirouac. Il était vaguement parent avec Jack Kerouac mais ne buvait pas une goutte d'alcool. De plus, il y a belle lurette qu'il n'habitait plus avec sa maman.

Se rendant à son café préféré pour s'y reposer un brin, Jacques-Yvan Kirouac croisa un mendiant sur sa route auquel il remit un billet fripé de vingt dollars. Le mendiant fût ému et étonné. Il s'empara du vingt dollars et se rendit illico chez Flesh, alias Jean-René Beauport, pour s'acheter de la drogue.

Jacques-Yvan Kirouac se sentait l'âme légère, peu importe ce que ce pauvre homme ferait de cet argent. Quand les bottines ne suivent pas les babines, cela ne mène à rien. Personne ne pourrait lui reprocher d'être en contradiction avec ses idées, lui qui n'avait rien et donnait à tout le monde.

C'était un bon gars, le prof Kirouac. Néanmoins, ses cours étaient soporifiques.


3 commentaires:

monde indien a dit...

Sans doute ce pauvre Jack-Ivanovitch avait-il été découragé d ' années d ' enseignement où il n ' avait majoritairement certainement rencontré surtout des réactions de merlans frits -
( c ' est drôle , à propos de propos précédents , concernant les patois , c ' est drôle de voir que nous avons des expressions , pas patois mais expressions usuelles , qui sont les m^mes - car nous disons ici aussi " yeux de merlans frits " - peut-être est-ce une expression qui nous vident de vous ? ) ( et de patois , j ' aimerais tant que mes compatriotes français-coinçés-du-cul vous prennent de si belles expressions de patois et de langue usuelle , crisse d ' ostie !! )
Pour en revenir au pauvre ( qui était peut-être riche ) Jack , je ressens un peu de compassion à son endroit vu que moi-m^me je me sens si souvent anéanti de n ' avoir que des réactions de merlans ( frits ) de la part de mes petits élèves ( moins de 10 ans ) avec qui j ' essaye de réussir un peu de consensus avec la beauté de la vie et nous , mais hélas ce miracle ( pourtant si simple ) ne se produit que très rarement - ( les chats ne font pas des chiens ! )
Pourtant ces quelques exceptions qui se produisent parfois suffisent à me donner le baume au coeur pour franchir les quelques mois qui me restent avant d ' abandonner cette vile engeance qu ' est l ' Education Nationale Française - L ' âge -
Pour le moins aurai-je semé la " mauvaise " graine de la compassion et de l ' amour dans des terres qui l ' accepteront - ou pas .
Reste l ' art , un peu fou de mes dessins , et les blogs , et c ' est chose plus claire - où on sait que peu comprennent , mais que m^me s ' il y en a peu , ce cadeau de la vie est inestimable !
Avec Axê - ( com Axê )
Axê Babà !!

Gaétan Bouchard a dit...

@monde indien: Tu as bien raison de dire que l'excès rend baba... (sic!) Trève de plaisanterie, toute mon estime pour ta profession d'enseignant. En bas de dix ans, à tout le moins, tu risques encore de ne pas trouver uniquement cette indifférence propre aux adolescents et jeunes adultes. Un enfant, comme dirait l'autre Jacques (Brel), ça s'étonne d'une neige tombée...

Au fait, mon expression parisienne préférée: c'est complètement naze! Évidemment, je ne l'utilise jamais. Le parigot sonne faux dans ma bouche calice de tabarnak!

monde indien a dit...

Merci pour tes encouragements -
N ' hésite pas à utiliser les expressions des parigots - Il n ' y a pas de droits d ' auteur ( : ) )- c ' est comme ça qu ' on s ' amuse entre tous les peuples du monde - je crois m^me que je vais me faire un pti répertoire de votre beau langage , et essayer de l ' utiliser un peu -
Tiens : je te parlais de mon patois provençal ( la région sud-est de la France - Marseille , Toulon , Nice , Cannes ... ) - il y a un mot rigolo pour dire : je me crève à faire tel ou tel truc .. je m " estransine " à te le dire !!!
Ou bien : tu me tues , avec tes conneries / tu m " escagasse " - Et plein d ' autres .. Pourtant l culture provencale n ' est pas Top , peut-être deux écrivains : Jean Giono - et Henri Bosco ( un collègue de Gaston Bachelard ) -
Com Amizade sincera !