jeudi 3 septembre 2015

Endetter pour s'approprier des territoires

Bill était un homme plutôt court sur pattes qui affichait un tour de taille surdimensionné. Toute son habilité reposait sur sa volonté de s'éloigner de sa femme et de ses enfants pour aller conquérir le monde. Voilà pourquoi notre homme s'était retrouvé aux commandes d'un poste de traite dans l'arrière-pays du Haut-Canada.

Le poste de traite semblait avoir été édifié pour aider les indigènes en leur permettant d'obtenir des armes à feu, des chaudrons et, bien entendu, de l'eau de vie. Dans les faits, tout ce système avait pour but de les endetter, de les prendre à la gorge tant et si bien qu'ils seraient bientôt obligés de leur céder de vastes pans de leur territoire pour payer leur dû.

L'eau de vie n'avait pas son égal pour endetter les indigènes. Pour un lot de peaux de castor, Bill leur accordait un misérable galon d'alcool frelaté qui leur faisait perdre la tête et peut-être même la vue. S'ils n'avaient pas de peaux de castor, Bill leur faisait crédit, selon les directives subrepticement établies par les actionnaires de sa compagnie.

Au bout de deux ou trois ans d'endettement et d'alcoolisme, les indigènes durent bientôt tout donner à vil prix pour contenter leurs nouveaux vices. Ils perdirent tel lac, telle rivière puis telle montagne. Puis ils perdirent ensuite leur langue, leur culture et même leur religion, remplacée par la très sainte Bible de l'infâme colonisateur qui souhaitait leur inculquer le sens du sacrifice et de l'abdication.

Bill devint encore plus gras, plus saoul et, curieusement, plus endetté. Sa propre compagnie le prenait lui aussi à la gorge pour s'assurer qu'il ne quitte jamais son service. Il devait tant d'argent qu'il ne verrait jamais le jour de sa retraite. Alors, il devint encore plus rat envers les indigènes, diminuant volontairement les rétributions pour se payer lui aussi de quoi pour boire, manger et baiser, si l'on pouvait appeler baiser la pitoyable gymnastique de ce marsouin échoué sur la plage de la rivière Maikan Sipi.

À la mort de Bill, personne ne le pleura. Ni les indigènes, ni les actionnaires de la compagnie qui trouvèrent rapidement un autre poivrot à exploiter pour s'emparer des richesses du Haut comme du Bas Canada.

Les indigènes furent toujours plus saouls. On leur enleva la garde de leurs enfants pour ensuite les entasser dans des réserves sans nulle autre forme d'espoir qu'un souvenir suranné de ce qui fût l'Âge d'or de leur peuple. On changea Kitché Manitou pour Jésus, un Jésus whiter than white qui leur rappelait qu'ils méritaient de se faire savonner jusqu'à se faire arracher la peau pour délit de sauvagerie.

La compagnie est encore là de nos jours. Le Haut et le Bas Canada sont devenus le Canada que l'on connaît. La compagnie investit dans tous les secteurs d'activités, dont les banques.

Ses méthodes sont demeurées les mêmes. Elle endette les indigènes de toutes les couleurs jusqu'à ce qu'ils ne soient plus capables de payer. Puis elle s'accapare leur territoire, leurs maisons, leurs enfants, tout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des misérables entassés dans des ghettos sales que l'on dépossède encore malgré qu'ils n'aient plus rien.

D'aucuns prétendent que les indigènes se révolteront un jour. Pour éviter ces révoltes, l'eau de vie et les drogues sont encore largement employées afin d'annihiler toute velléité de résistance. Pourtant, il se trouve toujours quelques rebelles indomptables pour discréditer la compagnie et ses actionnaires. 

La compagnie a donc recours à des tas de Bill, ici et là, pour s'en débarrasser comme l'on s'est débarrassé des bisons et des Sioux pour faire avancer le progrès et le servage moderne.