samedi 19 septembre 2015

Tout faire avec une poche de hockey

Une poche de hockey est un outil formidable pour toute personne qui fréquente assidûment la misère.

En plus de permettre de transporter des accessoires sportifs, la poche de hockey peut facilement contenir une épicerie, une brassée de linge sale ou bien un déménagement subito presto.

Carl Langevin tenait particulièrement à sa poche de hockey ainsi qu'à ce qu'il appelait son cap de roue, un poêlon qui avait perdu son manche qu'il était facile de placer dans ses affaires pour se déplacer d'une ville à l'autre.

Il avait vingt ans, Carl Langevin. Vingt ans et pas un rond. Cependant, il avait sa poche de hockey et son cap de roue, que les puristes de la langue française désignent sous le terme d'enjoliveur. Ça fait plus joli, enjoliveur, mais ça laisse la fonction de côté. On peut faire cuire un oeuf dans un cap de roue. Pas dans un enjoliveur. On peut traîner n'importe quoi dans une poche de hockey. Pas dans un sac de hockey. Ce n'est pas pareil. Le terme que l'on emploie n'est jamais anodin.

Quoi qu'il en soit, Langevin bringuebalait son barda d'un bout à l'autre du pays. Il passait un mois avec une femme, six mois tout seul et le reste était à l'avenant. Au petit bonheur plein de malchance.

-Comment peux-tu sortir avec quelqu'un dont la vie tient toute entière dans une poche de hockey? avait persiflé Maude Grenon, l'amie de Nathalie Cockburn, qui était alors la blonde de Langevin. 

-Tu as raison, qu'elle avait répondu. Je vais le crisser là. En plus, il n'a pas de char... J'su's tannée de tout faire en autobus...

Langevin s'était donc retrouvé seul avec sa poche de hockey et son cap de roue, une fois de plus, parce que la vie est chienne et aussi parce que l'amour sort par la porte quand la pauvreté entre par toutes les fenêtres.

Il ne perdait pas grand chose, Langevin. Maude Grenon et Nathalie Cockburn étaient deux cokées pas tout à fait fréquentables. Retrouver sa liberté, aussi pauvrement qu'il pouvait la vivre, ne devait pas faire ciller Langevin outre mesure. En quelque sorte, il l'avait une fois de plus échappé belle. Mieux vaut courir les grands chemins avec sa poche de hockey et son cap de roue que de se soumettre à la morale défaillante de toxicomanes sans âme.

Il était donc parti au Nouveau-Brunswick. Puis en Alberta. On le retrouva ensuite en Colombie-Britannique où, comme par miracle, il se mit à faire du fric. 

Langevin s'était trouvé une façon de faire de l'argent en louant sa poche de hockey pour le transport des touristes. Pour une somme relativement considérable, Langevin faisait faire le tour de la ville aux touristes japonais en les faisant s'asseoir dans sa poche de hockey. Hockey Bag Tour City qu'il appelait son petit commerce. Il les trimbalait partout dans Vancouver, un après l'autre, assis confortablement dans sa poche de hockey que Langevin harnachait sur son dos.

D'un Japonais à l'autre, Langevin devint extrêmement riche. Il savait dire, entre autres, domo arigato. Domi arigato qui veut dire merci beaucoup en japonais. Quand on sait ça, dans la vie, c'est certain qu'on devient rapidement riche.

-Domo arigato! qu'il leur disait, Langevin, et les dollars pleuvaient dans sa poche de hockey.

Les Japonais retournaient chez-eux avec des tas de photos pour expliquer à leurs compatriotes qu'il y a des pauvres gens qui trimbalent des touristes dans des poches de hockey au Canada...

Il revint au Québec avec un petit magot d'un million et demi de dollars. Et, à son retour, Langevin a tout bonnement joué son blé à la bourse. Il a acheté quelques milliers d'actions d'une petite compagnie de logiciels informatiques qui lui rapporta mille fois le montant investi. Les actions sont passées de un dollar à mille dollars. Ce qui fait que Langevin devint milliardaire.

Il lui arrivait de se faire importuner par des gens qui le méprisaient du temps où il n'avait rien. Maude Grenon et Nathalie Cockburn avaient vainement tenté d'obtenir un rendez-vous pour qu'il leur prête un peu d'argent pour s'acheter de la poudre. Langevin ne se prêta pas à leur stratagème, bien entendu.

Bien qu'il soit devenu milliardaire, Langevin vit tout aussi frugalement que par le passé. Il couche à même le sol dans un petit logement. Il n'a jamais délaissé son cap de roue. Il s'en sert encore pour faire cuire des oeufs. Et pour ce qui est de sa poche de hockey, qui a été cousue et recousue maintes fois, elle lui est toujours utile pour aller laver son linge sale à la buanderie ou bien pour traîner ses menues affaires.

Langevin doit payer quelques personnes pour préserver son anonymat, ce qui n'est pas toujours facile lorsqu'on est milliardaire. Il distribue à tous les jours de l'argent aux pauvres et aux miséreux. Il lit les journaux pour trouver une bonne cause à soutenir pour chacune de ses journées. L'argent rentre tout seul dans ses comptes bancaires. Son seul souci est de faire le bien avant de mourir.

Il ne dit jamais aux femmes qu'il fréquente de temps à autres qu'il est milliardaire. Il fait semblant de rien. Il se présente chez elles avec sa poche de hockey et son cap de roue pour tester leur degré d'acceptation sociale. Si la femme en question est trop avide de cash, Langevin se pousse tout de suite.

J'oubliais de dire, je m'en rends compte, que Langevin a les cheveux noirs. Les auraient-ils eu verts que cela n'aurait rien changé à cette histoire. Je me devais tout de même de le mentionner puisqu'un bon écrivain se démarque par de belles descriptions, de beaux adjectifs et des tonnes d'adverbes.




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