vendredi 14 janvier 2011

Enlevé par les ovnis au Temple du Spaghetti / Première série d'articles de Alexandre Legrand, journaliste de l'inconnu

Il n'est jamais évident de démêler la fiction de la réalité. Imaginez ce qu'il en est de la science-fiction à présent. Un noeud inextricable au carré. Un noeud gordien que je tranche sans sourciller, comme Alexandre le Grand.

Et ça tombe bien puisque je m'appelle Alexandre Legrand, journaliste à la pige, épicurien à ses heures et redresseur de tord-boyaux. Je vends mes articles à des publications minables, quelque part parmi des annonces de boeuf haché, de papier-cul et autres nécessités de la vie.

Dans ma carrière de journaliste, il m'arrive d'avoir droit à un rabais de 50% sur un repas au Temple du Spaghetti. Ce petit privilège force mon entourage à prétendre que mon métier n'en est pas vraiment un. Aussi, je m'efforce de chercher des sujets singuliers pour m'adresser au pluriel. Et ces sujets, franchement, ils courent les rues. Il ne suffit que de marcher et en moins de temps qu'il ne le faut pour dire hop, voilà que je trouve mon sujet, mon maigre salaire et un rabais de 50% au Temple du Spaghetti.

Oh! Je sais bien que vous ne vous attendez pas à ce que je ne parle que de moi, Alexandre Legrand, journaliste au dernier échelon de la chaîne alimentaire qui rêvait d'être Shakespeare ou rien. Mais enfin, je vis, bois sur le bras d'amis généreux et ne fréquente personne, sinon les protagonistes de mes articles rédigés à la hâte sur mon portable pour que je revienne à ma chère poésie et mes chants de cigale.

Il m'arrive cependant de tomber sur des thèmes plus envoûtants que d'autres. Dont Perry Bibeau.

Je commence ma série de reportages des gens envoûtants et extraordinaires par Perry Bibeau. C'est un petit bonhomme de cinquante-huit ans complètement chauve qui s'est fait enlever par les extraterrestres.

Perry est concierge au Temple du Spaghetti. Il n'est pas vraiment sorteux et profite d'un accès à volonté sur la bière en fût. Ce qui transcende de loin mon ridicule rabais de 50% sur mon repas qui n'inclut pas la bière et l'alcool, ni les boissons gazeuses, le thé ou le café. Franchement, Perry est perçu comme un roi parmi la faune hétéroclite du Temple du Spaghetti.

Perry Bibeau ne parle jamais. Il est fermé comme une huître. Il se contente de laver les planchers et de boire sa bière tranquille dans son coin, sans déranger ni le propriétaire ni personne. C'est comme s'il n'existait pas. Et franchement on sent que ça fait l'affaire de Perry Bibeau. Ça se voit dans ses yeux qu'il garde en lui un lourd secret.

Ce qui fait que je me suis dit spontanément que je pourrais torcher un article à son sujet, histoire de vendre mes huit cents mots quotidiens.

Je vais le voir. Il est accoudé sur sa moppe et il boit sa bière.

-Salut, que je lui dis, tout le monde a un secret dans 'a vie man! Toé, c'est quoi ton secret Perry?

-Moé? qu'il me répond. Calvâsse! J'me suis déjà faitte enlever par les extraterrestres.

Remarquez qu'il me dit ça sans cligner des yeux. Ce qui, selon mes hautes études en journalisme à la polyvalente, me porte à croire qu'il dit vrai. Si l'on ne peut plus croire la parole d'un homme à première vue, sachons ne le reprocher qu'à notre époque. Mes valeurs m'interdisent de ne pas croire à la parole de quelqu'un, surtout si c'est la première fois que je lui cause. La parole d'un homme, c'est sacré non? Donc, je me suis placé dans l'hypothèse de le croire et j'ai diligemment poursuivi mon entrevue.

-Perry, quand est-ce que tu t'es faitte enlever par les extraterrestres, hein, baptince? Raconte-moé ça mon vieux.

-C'était en 1993. Icitte, en arrière dans 'a ruelle. J'allais porter mes poubelles comme d'habitude. C'était en janvier. Comme en ce temps-citte. I' d'vait être deux heures du matin. Un flash mon homme... Un flash...

-Un flash? que je m'ébaubis.

-Oui. Un flash. Pis zipzapzoup! J'su's enlevé par une lumière! Pis là j'su's dans un vaisseau spatial tabarnak! Pis là j'capote en hostie! Oua! Des p'tits bonhommes verts qui font des expériences avec moé! Oua! J'ai des sondes partout! Tabarnak de calvaire! J'me débats comme le crisse. Pis enwèye su' un bord pis enwèye su' l'autre! J'arrive à m'délivrer! J'leu' calice des claques su' 'a yeule toé mon homme! Tiens mes tabarnaks! que j'leu' dis en leu' caliçant des claques su' 'a yeule pis des coups d'pieds dans 'es gosses! Sauf que, pas créyable! Y'ont pas d'gosses! Rien qu'des gros yeux! Pis quatre doigts pas de pouce! Ah ben mes étols de viârge! que j'me choque encore. Là j'leu' botte le cul pis i' r'volent dans 'es panneaux d'un hostie d'métal qu'on r'trouve pas su' 'a terre! «Ah ben tabarnak! » que j'me dis. «Perry s'laissera pas crever d'même par des hosties d'extraterrestres!» Pis là, ben... J'prends l'contrôle d'leu' vaisseau! Zipzapzoup! J'avais déjà chauffé l'hydravion d'mon beau-frère aviateur en 67, une fois qu'i' était ben saoul. Ça fait que j'avais d'l'expérience. Zipzap. D'autres ovnis m'suivaient pis y'essayaient de m'détruire. Ça fait qu'j'ai faitte un loop pis j'leu' ai tabarnaké un rayon d'la mort! Bang! Tabarnak!

-Pis comment ça s'est fini Perry?

-J'ai atterri dans la cour de mon beau-frère. I' tient une cour à scrap. On a r'vendu le métal pour un bon montant. Anyway, le vaisseau startait pas. D'la crisse de marde. Moé pis mon beau-frère on a pogné les narfes pis on l'a toutte décalissé à coups d'masse. Moé, des affaires qui marchent pas, qui viennent ou non d'l'espace, m'en calice! M'en va's les détruire à coups d'masse si ça marche pas! J'laisse pas traîner d'gogosses dans ma vie!

-Et puis?

-Rien. J'me su's p'us jamais r'faitte enlever par les extraterrestres! Les hosties savent trop ben à qui y'ont  affaire les tabarnaks!

Ayant dit cela, Perry ingurgita d'un trait un bon dix onces de bière pas très mousseuse. Il reprit sa moppe et moppa sans dire un mot.

Mon prochain article portera sur un autre personnage du Temple du Spaghetti, peut-être sur Rollande Gervais, extraterrestre qui provient de la planète Râoulabraoule, située quelque part dans la constellation des Doigts de pieds.

Je suis ouvert à écrire quelque chose de mieux. Pour quelque chose de mieux qu'un rabais de 50% au Temple du Spaghetti. Mettons pour un vrai job, pour que je devienne un journaliste de l'inconnu à peu près digne de ce nom. Et respecté ne serait-ce que de sa famille.

Pour le reste, permettez-moi de vous dire «attention! ils sont parmi nous