samedi 29 octobre 2016

La mort viendra bien assez vite

Marcelline fume trois paquets par jour minimum. Après avoir fumé une cigarette, elle pulvérise un peu de parfum qui lui coûte la peau des fesses pour se conférer l'illusion qu'elle se départit de sa mauvaise odeur de tabac. Ça ne fonctionne pas du tout. Et même qu'elle pue encore plus. Elle finit par sentir la moufette roulée dans un cendrier.

Marcelline est à sa retraite et passe le plus clair de son temps à papoter à propos de tout et de rien avec ses amies fumeuses.

Elle est petite, plutôt maigre et ridée comme un vieux trognon de pomme. Sa voix est sépulcrale. On croirait qu'elle est revenue d'entre les morts. Elle fume depuis qu'elle a douze ans et ses cordes vocales sont irrémédiablement foutues. Elle combat un cancer du poumon, Marcelline, et elle n'arrête pas de fumer pour autant.

-Que j'meure de ci ou d'ça, on va tous mourir un jour! philosophe-t-elle en s'en allumant un autre à même son mégot encore brûlant.

Ses doigts sont jaunes. Elle les trempe pourtant dans toutes sortes de produits pour se conférer l'illusion qu'elle s'enlève une couche de nicotine. Ça ne fonctionne pas du tout, mais Marcelline est comme ça. Elle fume avec un petit complexe qui est probablement imposé par la société environnante qui mène une chasse aux sorcières contre les fumeurs.

-Qui c'est que j'dérange en fumant? Qu'est-cé qu'i' disent pour la boucane des autos pis des shops? Rien! Moé, j'dérange personne. Pis en fumant, j'paye assez d'taxes que j'finis par coûter rien à personne...À part de ça, on fumait n'importe où pis n'importe quand quand j'étais jeune... Dans les hôpitaux, dans les autobus, au restaurant... Pis l'monde gagnait des meilleurs salaires qu'aujourd'hui! Arrête de fumer Marcelline qu'i' m'disent toutte! Bin qu'i' mangent d'la marde j'arrêterai pas! J'leu' dis-tu d'arrêter de respirer moé?

Marcelline fume des John Player's Special. Parce qu'elles sont plus fortes. Elle aime aussi le café fort. Et elle ne dit pas non pour une shot de whiskey de temps en temps. Pas trop souvent parce qu'elle chie du sang. Elle a le trou du cul en chou-fleur, Marcelline, et peine à s'asseoir dessus. 

Son passe-temps préféré, ce n'est pas le bingo. Le bingo, c'est pour les vieilles folles. Elle préfère plutôt aller au cinéma. Elle aime les beaux acteurs.

-Lui j'y ferais pas mal el' tabarnak! Y'est toutte musclé pis y'a des yeux à t'donner l'envie d'lâcher ta cigarette pour y'i coller un french! J'y ferai voir qu'A sait comment s'y prendre matante Marcelline! Arf! Arf! Arf! Viens icitte mon beau matante va t'montrer qu'A l'a du swing dans l'poignet! Arf! Arf! Arf!

Évidemment, elle ne dit pas ça devant tout le monde. Elle sait se tenir, Marcelline. Sauf devant Simone et Marguerite. Simone qui fume par le trou de sa trachéotomie. Et Marguerite qui a fait une thrombose à force de trop manger de chocolat Laura Secord. Bref, elle tient des propos coquins uniquement avec ses deux amies éclopées qui la trouvent bien comique, la Marcelline. Ça leur rappelle qu'elles ont été belles et jeunes, elles aussi. Ça leur permet d'oublier que maintenant elles sont moches et sentent mauvais sur leur perron qui leur tient lieu de bateau pirate.

Ses trois-là passent le plus clair de leur journée sur le balcon de leur résidence commune. Le propriétaire a mis une vieille boîte de café en métal à leur disposition pour qu'elles la remplissent de mégots. Il la change lorsqu'elle est aux trois quarts. 

-Pour moé el proprio y'est su' l'point d'changer notre canne de café... Est pas mal aux trois quarts, a remarqué Marcelline.

-Ouin, pour moé y'est su' l'bord d'la changer, répète Marguerite.

Quant à Simone, elle ne dit rien. Avec sa trachéotomie, elle préfère se tenir silencieuse. Elle n'aime pas que l'on entende sa voix de Darth Vader.

-Eurrrrr rrrrheeee rrrrr...

Les jours se suivent et se ressemblent toujours pour ces trois-là.

Et elles ne s'en plaignent pas.

En autant qu'on les laisse fumer en paix.

La mort viendra bien assez vite.