mardi 27 septembre 2016

Qu'est-cé qu'tu veux qu'on fasse...

Un politicien célébré par les médias me disait sans rire qu'il n'avait jamais signé une pétition.

-Ça donne quoi d'signer une pétition, hein? Ç'a-t-y déjà changé què'que chose? Moé, j'ai jamais signé une pétition de ma vie!

Cet homme en profitait aussi pour dénigrer les chialeux, les gens qui cherchent la chicane, les maudits syndicalistes, les étudiants qui feraient mieux d'étudier, bref tous ceux qui tentaient tant bien que mal de lui barrer la route en se réclamant de beaux principes qui ne s'appliqueront jamais.

Évidemment, il méprisait profondément les consultations populaires et tenait la démocratie pour un jeu où le gagnant peut faire tout ce qu'il veut pendant quatre ans, au mépris de tout et de tous.

Cet homme vénérait le pouvoir et parlait de lui-même à la troisième personne du singulier, comme Jules César.

-Yvan Langlois (appelons-le ainsi pour la démonstration) est un gars qui a fait ceci et cela! Yvan Langlois est un gars qui a toujours travaillé dur! Yvan Langlois est un homme pro-actif qui a du leadership!

Évidemment, j'avais osé l'interrompre en lui rétorquant que seuls les fous parlent d'eux-mêmes à la troisième personne du singulier. Comme il était au téléphone, je ne peux pas vous dire quelle était l'expression sur son visage lorsque je lui ai dit ça. Il devait se sentir vexé et devait avoir l'envie de m'écraser comme une punaise.

-Ce Bouchard! Je vais lui rabattre le caquet! Sale crotté! Y'a même pas d'char! I' roule en vélo pis i' prend l'autobus!!! Moé j'connais des millionnaires pis mon beau-frère parle anglais!

Quelques semaines plus tard, j'étais devant son bureau pour manifester. Les pétitions ne suffisaient plus. L'hurluberlu avait manigancé pour saboter un processus démocratique. Ses concitoyens avaient obtenu le quorum nécessaire pour exiger un référendum selon les termes prévus par la loi. Il ne voulait pas que son projet domiciliaire soit stoppé par une poignée de crottés. Il avait compris qu'il avait le pouvoir de faire et de défaire les lois. J'avais compris que nous ne vivions pas dans une démocratie.

Ça brassait ce jour-là devant son bureau. Tous les médias s'étaient déplacés pour nous entendre réclamer symboliquement sa démission.

Cela dit, nous manifestions pacifiquement.

Un type parmi les manifestants s'approcha de moi pour me reprocher de ne pas entrer dans le bureau de Yvan Langlois pour le défenestrer manu militari.

-Moi, lui avais-je répondu, je fais ce que je dis. J'ai dit que je viendrais manifester pacifiquement ici. Et je manifeste pacifiquement ici. Toi tu me dis que tu veux le défenestrer et tu ne le fais pas... Tu viens me reprocher en plus d'être trop pacifique... Je suis pourtant en accord avec mes idées. Pas toi.

Sans tomber dans la paranoïa, ce type aurait pu être un indicateur de police. Parce que le pouvoir peut imiter plus facilement la violence qu'il ne peut imiter la paix...

***

-Qu'est-cé qu'tu veux qu'on fasse... Ça sera toujours de même...

J'aurai souvent entendu ça chaque fois que je remettais en question une forme ou l'autre d'injustice.

Je ne serai pas méchant envers ces gens qui préfèrent ne rien faire. Je ne leur en voudrai même pas de ne pas s'indigner qu'un manifestant pacifique soit tabassé par le pouvoir politique. À vrai dire, je ne saurais que les prendre en pitié.

Ils ne peuvent rien faire contre l'injustice. Ils ne voient pas comment ils arrêteraient une guerre. Comment ils pourraient freiner la pollution. Comment ils feraient pour empêcher les gouvernements de s'emparer de nos ordinateurs et de nos cellulaires pour nous espionner plus que ne l'aurait souhaité un membre de la Gestapo ou du KGB.

Ils perçoivent parfois les manifestants comme des fanatiques, des fous furieux, des gens qui feraient mieux de se calmer et d'accepter l'inacceptable comme ils prétendent le faire en se donnant même de l'importance.

-J'manifeste-tu moé? Non. Donc, qu'i' z'arrêtent de s'plaindre pis qu'i' travaillent comme tout l'monde!

Ils ne comprennent pas que l'on n'ait pas ce courage de plier les genoux et de lécher les bottes.

Ils ne comprennent pas que l'on pense que la démocratie n'est pas un chèque en blanc pour quatre ans.

***

J'ai compris que le système tel qu'il est conçu ne peut favoriser que ceux qui haussent facilement les épaules devant l'injustice.

J'ai compris que le pouvoir est naturellement violent, menteur et assassin.

Et, finalement, je crois aussi avoir compris que l'on ne peut pas combattre la violence du pouvoir avec les méthodes dans lesquelles il excelle.

Tout mouvement violent est condamné à être noyauté et instrumentalisé par le pouvoir.

On peut déguiser un policier pour qu'il imite des révolutionnaires, des terroristes, des preneurs d'otages.

Mais on ne peut pas imiter Martin Luther King.

Ni Léon Tolstoï.

Ni John Lennon.