vendredi 23 septembre 2016

Les honneurs, les diplômes & la réussite...

Boèce se consolait par la philosophie. Il faut dire qu'il ne trouvait rien de mieux à faire dans la cellule de sa prison après une ou deux séances de torture. Il y avait été enfermé par Théodoric, un Ostrogoth qui régnait sur Rome au début du VIe siècle de notre ère. L'empereur soupçonnait Boèce de lui jouer dans le dos et de pratiquer la magie. À l'époque, comme à toute autre d'ailleurs, il n'en fallait pas plus pour condamner un homme à mort. Boèce eut tout juste le temps d'écrire De consolatione philosophiae avant qu'on ne lui décolle la tête de ses épaules.

Je ne sais pas pourquoi j'aborde ce billet en vous ramenant Boèce sous les yeux. J'aurais pu tout aussi bien vous ennuyer avec le Manuel d'Épictète, un philosophe devenu boiteux après s'être fait péter la jambe par son maître, un ami de Néron qui traitait ses esclaves comme de la crotte. On doit à Épictète de belles phrases sur l'art de supporter l'insupportable. Un art d'autant plus commun de nos jours que tout le monde aspire à devenir zen. Le zen étant une philosophie apparemment près du stoïcisme, l'école de pensée à laquelle appartenait Épictète. Comme si tout le monde était menacé de se faire péter les jambes dans notre beau monde...

Où veux-je en venir avec tout ça?

Vous le verrez bien assez vite.

Nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas?

Tant mieux, parce que j'en aurais long à raconter.

Si long que je vais couper court.

***

Boèce et Épictète avaient échoué. Comme bien d'autres. Être condamné à mort ou bien réduit à l'esclavage n'est certes pas un exemple de réussite. Ce ne sont pas des titres de noblesse. C'est plutôt humiliant, dégradant et réducteur.

Pendant que l'un est menacé de mort et que l'autre se fait casser la jambe, le monde abonde de précieux exemples de réussite.

Le maître d'Épictète, par exemple, était un esclave affranchi par l'empereur Néron qui sut sans doute le couvrir d'or. Il s'appelait Épaphrodite. Je ne saurais l'imaginer autrement qu'en renifleur de pets de l'empereur, en type qui léchait tellement le cul de César qu'il en avait mauvaise haleine. Ça lui valut la liberté et les honneurs. Il fût bientôt entouré d'esclaves dont il pouvait disposer comme il l'entendait. De quoi lui faire oublier son passé dans l'asservissement.

J'imagine Épaphrodite déballant les cadeaux que lui faisaient Néron: une lyre, un poème écrit sur une feuille d'or, un domaine en Campanie, un vignoble, un buste de marbre, etc. Ce devait être le bonheur le plus parfait qui soit.

Parallèlement on peut s'imaginer Épictète en train de philosopher. Il porte toujours le même vieux vêtement. Il boite depuis que ce satané Épaphrodite lui a broyé la jambe. Pourtant, il réussira à obtenir son affranchissement. Probablement à la mort de son maître.

***

Mon vieux professeur de philosophie, Alexis Klimov, s'étonnait vers la fin de sa vie d'être couvert d'honneurs. Il disait souvent, en rigolant, qu'il doutait de lui-même depuis qu'on lui remettait des médailles. Il considérait que l'on n'attribuait des honneurs qu'aux médiocres, aux larves et aux lèche-bottes.

Évidemment, les gens qui figurent sur le podium ont d'autres vues sur le sujet. Remettre en question la valeur de leurs décorations ne saurait être que de la jalousie ou, pire encore, du ressentiment.

Ils ont réussi. Ils en ont la preuve en espèces sonnantes. Ils figurent au panthéon. Ils forment l'élite de la nation. Comment peut-on les remettre en question?

***

Plusieurs voies mènent à la réussite et ce ne sont pas nécessairement les meilleures.

La duplicité, le mensonge, la trahison, la veulerie, la lâcheté, la manipulation, la servilité, la complaisance, la luxure, le népotisme, le copinage politique et bien d'autres moyens vils semblent une voie toute tracée vers les plus hauts sommets. Il ne pourrait en être autrement.

Si c'est ça la réussite, il vaut mieux échouer.

Si réussir implique que l'on soit une merde fumante, il est sans doute préférable de se tenir à l'écart et d'échouer.

La voie de l'échec est aussi une posture morale.

Pourquoi devrions-nous devenir des médiocres, d'ignobles narcissiques qui manquent de noblesse d'âme et d'empathie?

C'est parce qu'il ne faut pas échouer sa vie qu'il faut parfois ne pas la réussir.

Personnellement, je refuse de réussir en adoptant des moyens qui me puent au nez.

Je refuse de devenir ce que je déteste et méprise profondément.

C'est ma manière de devenir plus zen et de faire moins de zèle.

Je ne vaux pas mieux qu'Épictète, le philosophe boiteux.

Je n'ai pas choisi cette situation.

Je n'ai pas inventé l'injustice sociale.

Fuck toutte, comme dirait l'autre...


3 commentaires:

monde indien a dit...

Comme disait Coluche : " Bien vu , l ' aveugle ! " -
Et fuck les cons !

Gaétan Bouchard a dit...

Monde Indien: Comme disait Gotlib: accroche-toi au pinceau j'enlève l'échelle! ;)

monde indien a dit...

( Gott-lieb = amour de Dieu ?? )
Le meilleur c ' est que si le pinceau colle bien , on peut vraiment s ' y accrocher !!!
Amitié -