mercredi 14 septembre 2016

Mon histoire abrégée des révolutions

On dit des révolutions qu'elles sont un mouvement accéléré de l'histoire.

Ce n'est pas tout ce que l'on dit à ce sujet. À vrai dire, on peut tout aussi bien les aimer que les détester selon le point de vue qui s'offre à la position que l'on occupe.

On n'échappe pas toujours aux révolutions. Ainsi, la Terre effectue des révolutions autour du Soleil à une vitesse de 107 000 kilomètres à l'heure. Le Soleil a des révolutions de 965 000 kilomètres à l'heure autour du trou noir au centre de la Voie Lactée. Quant à notre galaxie, elle tourne autour de la galaxie d'Andromède à une vitesse de 1 800 000 km/heure. Au-delà, l'amas galactique auquel nous appartenons tourne tellement vite qu'il ne faut plus tenir compte des distances et des vitesses. L'espace s'y dilate.

Les deux pieds bien sur terre à siroter un apéro l'homme peut presque croire que tout est immuable. La brise caresse un peu ses cheveux. C'est à peine si les feuilles bougent dans les arbres. Les politiciens sont toujours aussi retors et rien ne semble changer ici-bas pour la plus grande satisfaction de ceux qui profitent de l'éphémérité de la situation. La vie peut sembler paisible tandis que l'on plonge des peuples entiers dans des fournaises pour que nos banquiers puissent nous offrir une hypothèque sur nos maisons.

De temps à autres, cela remue dans les bas-fonds. La bonne société, qui est parfois si mauvaise, laisse entendre que la canaille est constituée de fous, de jaloux et de paresseux qui refusent de se plier aux règles de jeu établies pour que la bonne société se tienne justement à bonne distance de la canaille.

Puis vient un jour où tout explose. On se révolte pour une nouvelle taxe imposée sur le thé ou bien parce que l'on mélange du plâtre au pain gracieusement vendu trois fois plus cher aux pauvres. Bref, on s'en fait pour rien...

-Est-ce une révolte? demande alors le roi Louis XVI à son valet de pied tandis que les émeutiers cognent aux portes du palais.

-Non sire. C'est une révolution...

Les jours passent et les têtes tombent. Les privilégiés n'entendent pas lâcher aussi facilement le morceau et ne se gênent pas pour fusiller leur propre peuple pour le ramener à l'ordre ancien. Les révoltés, qui sont devenus révolutionnaires. n'entendent pas revenir à l'état de soumission ancien. Plutôt que de courber l'échine, ils se mettent à chanter des chansons disgracieuses où les rois et ses partisans sont traînés dans la boue. Les rois aussi se rebellent. Et ils remuent ciel et terre pour plonger tous ces coquins en enfer. Pourtant, la colonie américaine devient les États-Unis. Le royaume de France devient la république de France. Et on invente toutes sortes de trucs comme les droits de l'homme pour vivre de l'espoir que le monde va enfin changer. Comme les gens n'ont rien connu d'autres que l'obéissance, ils y reviennent par la farce de l'habitude.

***

Évidemment, tout tourne parfois un peu trop vite. Quand on chauffe une marmite, l'énergie accumulée continue l'effet de chaleur même après le cesser-le-feu...

À Florence, il y a quelques cinq cents ans, apparut un moine appelé Jérôme Savonarole qui s'indignait de voir les plus hauts représentants de la chrétienté sombrer dans le mensonge, la luxure et la dépravation. On peut croire que ces intentions de départ étaient aussi nobles que celles d'un certain Martin Luther. Les papes et les cardinaux disaient une chose et faisaient exactement le contraire. Le Vatican était devenu un bordel à ciel ouvert. On s'achetait une place au paradis en couvrant d'or les dignitaires de la chrétienté.

Savonarole conclut qu'il fallait plonger tout ce beau monde dans un feu purificateur. Il éleva dans Florence des bûchers des vanités pour brûler les livres et les oeuvres d'art qui portaient atteinte à son idéal du bien et de la vertu. Les femmes qui montraient un peu trop leur poitrine durent se rhabiller jusqu'au col. Puis Savonarole instaura la république théocratique de Florence, quelque chose qui ressemblait à l'Iran des ayatollahs.

On finit par brûler Savonarole lui-même. Comme on a fini par guillotiner Robespierre pour à peu près les mêmes raisons.

D'aucuns diront que la révolution est comme Saturne qui dévore ses propres enfants...

***

Il serait trop facile de ramener toutes les révolutions à Savonarole, Robespierre, Staline, Hitler, Mao ou Pol Pot.

On ne peut nier les crimes de ces tyrans happés par l'accélération de l'histoire, Ces despotes se servaient de leur peuple comme d'un levier pour leur propre conquête du pouvoir.

Par contre, il est nécessaire de rappeler qu'il y a des révolutions tranquilles, des révolutions qui portent le nom de fleurs, des révolutions de velours, des révolutions qui n'ont fait couler aucune goutte de sang et ont profondément changé notre vision du monde et la nature de nos rapports sociaux.

Quant à moi, je suis un vieux hippie déconnecté de son époque qui croit fermement en la liberté, en l'amour, en la paix et en la solidarité humaine.

Tout peut porter à croire que j'ai tort. Les repus de la bonne société peuvent bien penser que je poursuis des chimères derrière ma guitare, mes harmonicas et mes pinceaux. Quand ce n'est pas derrière mes pancartes, mes pétitions et mes appels à plus de transparence politique.

Je vis très bien avec ça.

Cela ne m'empêche pas de continuer ce que je juge bon de faire.

Mon idéal de la révolution a évolué au cours des années. Je suis passé d'un rapport de latéralisation entre la gauche et la droite à un rapport avec le cosmos. Un rapport de bas en haut. Un rapport poétique avec le monde.

Je ne me fais pas d'illusions sur la nature humaine. Néanmoins, je ne renie pas mes rêves et porte encore l'idée d'une révolution dans mon coeur.

Elle se fera avec de la beauté, de la tolérance, de la paix et de l'amour.

Il se peut que je sois d'une extrême naïveté que de le croire.

Et, honnêtement, je m'en fous.

On est ce que l'on mange prétendait le gastronome Brillat-Savarin.

Je ne crois pas que l'injustice, la corruption politique et l'atavisme de la bonne société soient des projets porteurs d'espérance. Cela rend l'estomac trop lourd.

La Terre tourne trop vite autour du Soleil pour tenter de la ralentir avec du chacun pour soi.

Les révolutions, qu'on le veuille ou non, sont inévitables.

Aussi bien qu'elles se fassent sans tuer qui que ce soit.

Aussi bien qu'elles fondent quelque chose de mieux que tout ce que l'on a pu connaître ici-bas.


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