lundi 19 septembre 2016

Originaux et détraqués (Louis Fréchette)

"Il avait donc trouvé ce après quoi il soupirait depuis si longtemps : la paix ! La paix, avec le droit de vivre au soleil comme tout le monde, sans entendre le mot méchant, la sanglante ironie, le maudit sobriquet, retentir à ses oreilles ! Une nouvelle existence lui souriait. Il trouvait les rues belles, la vie bonne. Il lui prenait des envies de sauter au cou des passants." 
Louis Fréchette, Originaux et détraqués, édition en ligne p. 74


Chaque ville a ses fous et ses folles. Pour certains, il est possible que je sois l'un de ceux-là. Je suis pourtant trop banal pour me mériter pleinement cette épithète. Un fou est nécessairement un original. C'est celui qui s'habille étrangement. Celui qui porte un chapeau de cow-boy et des éperons à ses bottes quand il prend l'autobus. Celle qui se laisse pousser la barbe et y plante des fleurs. Celui ou celle qui se fait des tresses avec le poil qui jaillit de ses oreilles.

Évidemment, le fou a cette faculté de dire à voix haute ce qu'on ne dirait même pas à voix basse.

Qui dirait, par exemple, viens ici saucisse que je t'attrape? Personne ou si peu que seul un fou est en mesure de vous le dire.

Rolande est une vieille folle. On le voit tout de suite à son chapeau recouvert de badges, de médailles et de boutons colorés. On le devine aux trois épaisseurs de bas de nylon qu'elle porte les uns par-dessus les autres. On en est sûr à la voir chanter à tue-tête en toutes circonstances. On a l'impression qu'elle est restée accrochée sur un trip de LSD après le concert de Genesis à Montréal en 1974...

Pour une raison qui m'échappe, les fous m'aiment bien. Les folles aussi.

On pourrait croire que je les attire comme des mouches.

Peut-être parce que je leur parle au lieu de faire semblant de les ignorer comme tout le monde.

Ou bien parce que je suis tout simplement fou et que je ne m'en rends pas compte.

Il est vrai que je considère Originaux et détraqués de Louis Fréchette comme son chef d'oeuvre, celui qui surclasse ses poésies ronflantes et autres texticules patriotiques. Ces douze types québecquois (sic!) sont un fleuron de notre littérature parce que sa grandeur se trouve dans son expression orale tant dénigrée par ceux qui se tournent vers l'Europe pour renier tout intérêt à nos originaux.

La littérature russe ne serait pas devenue ce qu'elle est sans laisser parler le Russe lui-même.

Voilà pourquoi j'aime tant nos fous, je l'avoue. Sans eux, notre littérature ne serait qu'insipide. Elle ne parlerait jamais. Elle réciterait. Elle ferait de la démonstration. Bref, elle serait platement didactique.

***

Rolande n'est pas seulement folle. Elle est la fierté de notre nation, aussi déconnectée qu'elle puisse être. Tout étranger qui entre en contact avec Rolande en sort marqué à vie. Il retourne dans sa patrie en emportant cette vie en souvenir plus que toute autre. Rolande devient pour lui la quintessence du Québec.

-I've met a woman in Quebec who was singing on the street, downtown Trois-Rivieres... She was so crazy, man, that you wouldn't believe... Her first name was Roll-Ann I guess and she put a flower in my hair for any reason, just like it, sayin' that I was something like a son of Love or whatever... Jeez! She was just so fuckin' weird with her hat full of badges, pins and all that kind of stuff... I'm sure she's still over there... Remember her: Roll-Ann...

C'est vrai que Rolande fesse dans le dash, comme on dit. C'est tout aussi vrai de dire que les fous sont une matière abondante à Trois-Rivières pour ma plus grande joie d'historien de l'extraordinaire.

Rolande croit que je suis un être de lumière habité par l'amour divin. Elle me disait l'autre jour de ne pas mettre les pieds à l'église parce qu'elle est remplie de gens méchants qui s'efforcent de tuer Dieu en faisant semblant de le servir. 

Rolande était dans le parc, près de cette église, et elle sirotait un café en écoutant une émission de radio où l'on parlait de santé naturelle. Elle prenait des notes dans un cahier spirale.

-J'écoute toujours cette émission-là parce que j'apprends à me soigner par les plantes... La racine de pissenlit c'est très bon pour les reins et ça permet à tout un chacun de devenir un être de lumière délivré des radicaux libres qui intoxiquent l'organisme... Le monde travaille trop... Tout le monde court... Moi, j'étais professeur de chimie et j'ai tout lâché... Tout... Comment vivre en paix si l'on ne trouve pas la paix de vivre simplement, hein? La comprends-tu Gaétan? Hein? La vie t'aime! Oui la vie t'aime!!!

-Oui, oui... Bien sûr...

Puis, aussi fou que cela puisse paraître, je me surprends à lui parler comme si elle était normale. Et elle me répond, somme toute, normalement. Jusqu'à ce qu'elle pète une bulle et se mette à imiter le vol d'un papillon en chantant un air improvisé.

-Le papillon doit ouvrir ses ailes! Lalala! Il a été larve pendant mille ans et ne volera qu'un jour seulement! Turlututu! Libre, libre comme la liberté! Tatata! Que ses ailes battent, battent, battent! Batman! Hahaha! Batman!!! La comprends-tu? Chapeau pointu!

C'est là que je décroche prétextant comme un faux-cul avoir autre chose à faire.

-Prends soin d'toé Rolande... Bonne journée...

-Je t'envoie de l'énergie positive! Tiens plein d'énergie!!! Plein!!! Prends-la toute y'en a pour les fous pis les fins! I' va même en rester pour les pas fins!!! Lalala!!!

***

Il est rare que je prenne l'autobus. Je préfère marcher ou faire du vélo. Les autobus ont quelque chose de déprimant qui ne me convient pas du tout.

Pourtant, il m'arrive de prendre l'autobus pour me rendre du point A au point B. Quand je ne veux pas arriver en sueur pour un rendez-vous médical par exemple.

J'avais donc pris l'autobus cette fois-là. J'étais monté à bord de l'autobus qui faisait le circuit numéro 2 pour me mener à l'hôpital Cloutier dans le secteur de Cap-de-la-Madeleine.

J'étais debout puisqu'il n'y avait pas de place pour s'asseoir. Rolande était assise dans le fond de l'autobus et quand elle m'aperçut elle se mit à crier de toutes ses forces.

-Gaétan! Ga-é-tan!!!! G-A-É-T-A-N!!!

-SALUT ROLANDE! dus-je lui hurler par politesse en interrompant les conversations d'une cinquantaine de passagers.

-HEILLE GAÉTAN VAS-TU VENIR À LA MANIFESTATION POUR LA MALADIE MENTALE SAMEDI? C'EST AU PORT! FAUT QU'TU SOIS LÀ... ON VA MANIFESTER POUR LES DROITS DES MALADES MENTAUX! LES MALADES MENTAUX ONT DES DROITS! IL FAUT ÊTRE SOLIDAIRE AVEC LES MALADES MENTAUX! TOUT LE MONDE, M'ENTENDEZ-VOUS, TOUT LE MONDE DEVRAIT VENIR À LA MANIFESTATION POUR LA MALADIE MENTALE SAMEDI!!!

-Je n'y manquerai pas... que je lui ai dit discrètement, un peu gêné.

-OUI? EMMÈNE TOUT L'MONDE QUE TU CONNAIS GAÉTAN! TOUS LES ÊTRES D'AMOUR ET DE LUMIÈRE QUI ONT À COEUR LA MALADIE MENTALE! VENEZ VOUS AUSSI, MESDAMES ET MESSIEURS! VENEZ PARTICIPER À LA GRANDE MANIFESTATION POUR LA M-A-L-A-D-I-E M-E-N-T-A-A-A-A-A-A-A-A-A-A-L-E-!-!-!