mardi 5 mai 2015

Yoooo-o!

Le bruit est une nuisance publique. Tout le monde sait ça. Sauf les abrutis. Ils pullulent par temps chauds. Comme les insectes après la pluie. Il faut vivre avec ou s'en débarrasser sans se pourrir l'esprit avec l'idée que l'on pourrait totalement les éradiquer de notre environnement. À vrai dire, les abrutis sont là pour rester. À moins d'un revirement de la situation sociale, ils devraient décupler au cours des prochains mois et des prochaines années.

Joey dit Le Fucker était un jeune gaillard trop maigre dans ses habits trop grands. Il portait une belle calotte de baseball, trop fois trop grande pour lui évidemment. Sa calotte arborait un magnifique signe de piastre doré qui témoignait bien plus de sa pauvreté que de sa richesse, dans tous les sens du terme. La palette de sa calotte était portée derrière sa tête, comme le font les vendeurs de poudre et parfois les gangstas. Joey dit Le Fucker, voyez-vous, était un Yo. 

-Yo man! qu'il disait dans le fin fond de l'autobus municipal du circuit numéro 32. J'ai d'la fuckin' bonne miouse man... Yo! D'la fuckin' miouse de Super Gangsta Fucks the Cops, t'sais, el' vidéo avec un fuckin' nice car pimpé au boutte qui jumpe comme une fuckin' frog... Full nice, yeah! 

Il activa son smartphone qui dégueula aussitôt une bouillie informe de rythmes électroniques mâtinés de sonneries qui sciaient les couilles autant que les ovaires des malheureux passagers de l'autobus.

Joey Le Fucker comprenait que le respect envers lui-même passait par le mépris de tous ses congénères qui n'appréciaient pas Super Gangsta Fucks the Cops. 

-Kill the cops! Yo! Yo! Yoooooo-o! Kill the cops! Yooooo-o! Piece of shit! Mothafucka! Son of a bitch! Rape the witch! Turn off the switch! Yoooo-o! hurlait son smartphone auquel était branché un satané haut-parleur, comme si le volume n'était déjà pas assez fort.

L'autobus était bondé: des vieillards, des moins vieux et des bébés. Joey Le Fucker n'en avait rien à foutre de tous ces ploucs stupides qui ne représentaient rien à ces yeux, sinon des victimes potentielles à intimider pour se donner l'impression qu'il n'était pas un hostie de pas de couilles sans génie, un deux cellules monté sur un cadre de plastique cheap pour incultes indécrottables.

Évidemment, les passagers n'en pouvaient plus de supporter cette sale musique de zoufs.

Adrienne Montambeault en pouvait encore moins que les autres. Bien qu'elle avait soixante-dix piges, la vieille retraitée possédait aussi son smartphone dans lequel elle pouvait elle aussi brancher un haut-parleur de haute qualité super tonitruant. Ça valait tout de même mille cinq cents dollars. Il ne se faisait rien de mieux sur le marché. C'était introuvable partout. Son fils l'avait commandé sur l'Internet. Une vraie merveille de puissance sonore centuplant chaque air de violon, dont ceux de Vivaldi.

Justement, Adrienne avait Les quatre saisons de Vivaldi dans son smartphone, dont Le Printemps, interprété par Nigel Kennedy.

Elle brancha son haut-parleur dans son smartphone, sélectionna Le Printemps, puis l'autobus fût bientôt sous le contrôle de Vivaldi. On n'entendait presque plus les airs batraciens de Joey Le Fucker.

C'était splendide. Tout le monde se mit à applaudir, soulagé d'être momentanément débarrassé de Joey Le Fucker qui fixait le plancher d'un air méchant. 

-Si j'avais un morceau, man, je sluggerais la vieille chienne, man, yooo-o! déclara-t-il devant sa bande de débiles mentaux.

-Qu'est-cé tu dis man? J't'entends full pas! lui dit Koko le Cousineau, un gars gelé tight qui avait les deux yeux cross side. El' violon joue trop fort man...

La suite de l'histoire n'est pas difficile à connaître. Adrienne débarqua au terminus sans avoir oublié d'éteindre Vivaldi. Joey Le Fucker poursuivit son chemin avec Super Gangsta Fucks the Cops, à plein volume évidemment, histoire de faire chier autant de gens que possible là où il mettait ses chouclaques délacés.

Toute personne qu'il croisait avait une belle pensée pour lui.

-J'espère que quelqu'un va lui donner un bon coup de poing dans 'a face!


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