dimanche 3 mai 2015

Le don d'observation

Le don d'observation est consubstantiel au talent de l'artiste-peintre tout autant qu'il l'est de l'écrivain. Je me targue de me prévaloir de ces deux statuts, bien que je ne sois pas reconnu par mes pairs institutionnalisés. La plupart de mes expositions, je les ai tenues chez moi. La plupart de mes textes, je les ai publiés ici. Pourtant, mon petit doigt me dit que j'ai un peu de talent malgré mon mépris de l'ambition. Si l'ambition doit passer par des génuflexions et des têtes baissées, vous comprendrez que je préférasse de loin ma position d'anachorète des arts et des lettres à celle de fonctionnaire vivant de prébendes et de per diem. Bref, je ne vis pas mon art au crochet de la société. Je ne sais pas si c'est tout à mon honneur, mais je sais, chers lecteurs et lectrices. que je ne vous coûte rien. Je paie de mes deniers et de mon âme les produits de mon art. Et lorsque je les vends, c'est tout à fait simplement, à la bonne franquette, comme l'on vendrait des fèves au lard ou des cretons.

Cela dit, je n'entamais pas ce billet pour me plaindre, ce qui est toujours trop facile pour tout égotiste qui fabrique de l'art. Il me faut donc revenir au don d'observation, sans quoi je finirai par me vouer moi-même aux gémonies. Je vaux mieux que ça, nah!

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Qu'en est-il du don d'observation, hein? Eh bien il repose sur un besoin de comprendre le monde et les gens qui l'habitent. Contempler un arbre qui vient d'ouvrir ses feuilles est du même ordre que de s'étonner d'un nez trop long au milieu d'un visage trop petit.

Tout m'étonne encore bien que j'aie quarante-sept ans. C'est comme si rien n'avait changé dans mon tempérament propice à rêvasser depuis ma tendre enfance. Je suis toujours dans la lune comme on dit. Tout me porte à concevoir le moindre événement comme un moment historique aussi lourd de sens que la pendaison de Louis Riel ou l'invention de la roue.

Le don d'observation est en quelque sorte mon instinct de conservation, voire mon besoin de conversation. J'observe puis j'écris, je dessine, je chante, joue de l'harmonica, de la guitare ou du clavier. Pourquoi? Parce que je suis un thermomètre vivant. Une espèce de fou qui prend la température du genre humain sans se salir les mains.

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Vendredi, pour vous illustrer mon point de vue, j'ai justement croisé des individus particuliers.

J'ai vu une petite madame qui devait faire dans les vingt-deux kilogrammes lorsque détrempée. La petite madame avait une voix fluette ainsi qu'un nez trop long au milieu d'un visage trop petit. Lorsqu'elle parlait, on aurait cru entendre une poulie de corde à linge qui grince un mi aiguë depuis soixante ans: mi, mi, miiii...

-Là, là j'suis allé voir mon médecin pis mon médecin m'a dit de manger plus d'épinards pis des vitamines de fer... En seulement que moé j'mange comme un tit' oiseau. Un biscuit soda avec un morceau de fromage pis j'suis pleine,,, J'ai pas une grosse faim moé là pis toutte coûte tellement cher! Bonyenne d'la vie! Mi, mi, miiiii...

Je l'ai perdue de vue après deux ou trois minutes. Pourtant, elle habite encore ma tête, puisque ce satané don d'observation s'occupe de me bourrer le crâne de ce genre de conneries.

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Un peu plus tard, j'ai vu un petit Indien. Il était vêtu d'une veste de cuir noire recouverte de franges, de perles de plastique et de similis os d'oiseaux. Le petit Indien, qui devait lui aussi approcher la soixantaine, était sur son trente-et-un, avec sa chemise d'un blanc impeccable et ses bottes de cow-boy bien reluisantes. Des lunettes de soleil camouflaient ses yeux. Il tenait une clémentine dans sa dextre et un lecteur Mp3 dans sa senestre.  Sa jambe droite rythmait un air que je n'entendais pas. Était-ce Johnny Cash ou Georges Hamel? Impossible de le dire.

Les automobilistes tournaient tous et toutes la tête vers lui. Le petit Indien flashait à l'arrêt d'autobus bien plus que votre humble serviteur. C'est à peine si l'on me regardait et, franchement, je ne m'en plaignais pas. Toute l'attention était subtilisée par ce presque sosie de Little Beaver, le lutteur nain des années soixante-dix.

L'autobus a fini par le faire disparaître de ma vue, lui aussi, et je suis demeuré avec cette image mentale de cet inconnu qui finira sans doute sur l'un de mes tableaux, dans l'une de mes chansons ou bien sur mon blogue, comme c'est le cas en ce moment.

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Ma blonde, qui me connaît trop, sait que je n'assiste jamais à un événement insolite sans que cela ne finisse sur mon blogue.

La semaine dernière, dans un quartier populaire de Saint-Hyacinthe, j'ai vu un vieux monsieur qui se cachait derrière un coin de maison en fumant une cigarette. Faisait-il cela pour se cacher de sa femme qui ne devait pas savoir qu'il avait recommencé à fumer? Attendait-il de surprendre un passant pour lui faire les poches? Toutes les spéculations étaient possibles.

-J'gage qu'i' va finir sur ton blogue, m'a dit ma blonde, avec raison.

Je n'ai rien répliqué. Si j'ai répliqué, je ne m'en souviens plus.

Il a finalement terminé sur mon blogue, même s'il n'y avait pas grand' chose là-dedans.

Pourquoi suis-je doté du don d'observation, hein?

Pourquoi suis-je tenu d'avoir ce quelconque talent?

Je n'ai pas de réponse valable à vous offrir.

D'aucuns collectionnent les timbres.

Moi, je collectionne des anecdotes.

Des anecdotes que je vais répéter dix, vingt et cent fois à mon entourage, jusqu'à ce que mon récit soit bien ficelé.

J'ai presque honte de vous raconter ça. Sûrement que vous aviez mieux à faire que de me lire ou de m'écouter en lisant ceci à voix haute.

Enfin! J'ai vidé mon sac. Je peux maintenant vous laisser pour reposer ma tête de ces suites incongrues d'observations.