samedi 30 mai 2015

Les formes et les difformes de la misère

La misère prend plusieurs formes. Parfois, elle se manifeste par les pleurs d'une mère qui se demande comment elle fera pour nourrir ses rejetons. Elle se trouve aussi chez le père de famille qui vient de se faire amputer les orteils et qui ne pourra plus jamais travailler sur des chantiers de construction. Plusieurs renieront cette misère et ces souffrances par pur égoïsme. Ils remercieront leur dieu d'être si bons, si beaux, si prospères. Tomber dans la misère, pour eux, sera toujours interprété comme un signe de mauvaise vie, même si les trois quarts des humains de la planète vivent dans des conditions misérables,

La misère sale, celle qui fait pleurer, geindre et désespérer, trouvera bien quelques défenseurs malgré tout l'égoïsme et le narcissisme de ce monde pourri.

L'autre misère, celle qui détruit tout sur son passage, celle qui passe à l'attaque plutôt que de demeurer en position foetale, eh bien je parierais qu'elle ne suscitera aucune compassion. Ou si peu. On voudra s'en débarrasser. Et je crois même que je fais partie du nombre de ceux qui regardent avec mépris la misère lorsqu'elle se manifeste sous son aspect le plus nihiliste. On peut être pauvre et savoir vivre. On peut être sans un rond et faire preuve de gentillesse envers autrui.

Hier, les trottoirs du centre-ville semblaient remplis de sinistres personnages qui rotaient, crachaient et insultaient les passants.

Il ne fait aucun doute que ses tristes sires étaient saouls, drogués et sans travail.

Je parlais avec une connaissance quand deux greluchons d'à peu près mon âge passèrent devant nous en rotant comme des porcs et en crachant de gros clams sur le trottoir. Ils avaient l'air tout aussi malpropres que désagréables. Ce qui provoqua l'ire de mon interlocuteur, un gars dans la soixantaine qui n'entend pas à rire en matière d'impolitesse.

-Ouin y'a des trous d'cul qui ne savent pas c'est quoi le danger... J'vous calisserais mon poing dans 'a face maudite bande de pleins d'marde!

Les deux crottés n'ont pas réagi. Ils ont poursuivi leur chemin en rotant, crachant et hurlant.

J'ai serré les poings dans l'hypothèse où j'aurais à intervenir pour empêcher mon interlocuteur de les envoyer à l'hôpital. Il n'est pas gros, ce gars-là, mais il est nerveux et teigneux comme une armée d'Iroquois. Je craignais pour la vie de ces crottés. J'espérais seulement qu'ils passent leur chemin sans trop réagir à l'invitation à la bagarre lancée par ce gars-là.

Je suis ensuite rentré à la maison. J'ai croisé d'autres débiles sur mon trajet. Des types saouls et gelés raides qui hurlaient, rotaient et crachaient comme de vrais losers.

C'est con à dire, mais j'ai eu pitié de leur misère, même si elle s'en prenait à des innocents.

Par contre, je leur aurais tous foutus des coups de pieds au cul à leur faire ravaler leurs testicules.