Ça faisait un mois que Jimmy travaillait pour Roland Desmarteaux, le plus gros entrepreneur en déneigement de la région dans tous les sens du terme. Desmarteaux était gros, voyez-vous. Par contre, il ne faisait pas de discrimination envers les petits maigres comme Jimmy l'était lui-même.
Jimmy était super content d'avoir ce boulot. Il avait l'impression que son cours de conduite de véhicules lourds n'avait pas été inutile. Il avait passé les deux dernières années à vivoter dans de petits boulots qui le menaient invariablement au chômage au bout de quelques mois. Jimmy avait été plongeur dans un restaurant, livreur de médicaments, aide-cuisinier dans un Tim Motton's. Il avait même été agent de sécurité dans une usine en lock-out où les employés voulaient lui faire la peau quand il franchissait la ligne de piquetage. Il avait pratiqué trente-six métiers et obtenu trente-six misères comme on dit.
Jimmy se trouvait maintenant au volant d'un tracteur muni d'une souffleuse à neige. Il en avait rêvé toute sa vie, depuis le carré de sable où il jouait avec des Tonka. Il faut dire que Jimmy avait grandi dans une famille où les parents n'avaient pas d'automobile. Ce rêve, qui aurait été ridicule pour d'autres, représentait pour lui une grande réussite.
Évidemment, le boulot n'était pas toujours facile. Jimmy ne comptait pas les heures lors des tempêtes. Desmarteaux n'était pas trop chien. Il payait souvent le déjeuner à ses employés pour qu'ils fassent leur vingt heures d'affilée sans que ça ne paraisse aux normes du travail ou bien à la CSST. Desmarteaux tenait un barbecue tous les étés où c'était bar ouvert pour les ivrognes. Bien sûr qu'il avait ses petits défauts. Dont celui d'être animé d'un esprit de vengeance hors du commun avec ceux qui avaient le malheur de se positionner en travers de son chemin.
C'était le cas de Karl Marcotte qui lui avait "joué un cul" comme il disait.
-Karl Marcotte c't'un hostie d'trou d'cul! J'ai une mission pour toé mon p'tit Jimmy... lui avait dit le gros Desmarteaux.
-Ah oui? C'est quoi boss?
-Tu sais mon terrain vague où j'crisse la neige au coin des rue Ste-Élisabeth pis Pie-IX?
-Ouin...
-Bin tu vas m'prendre une couple de voyage de neige pis tu vas crisser ça juste devant le stationnement du 1758 Ste-Élisabeth... Tu vas voir un char bleu stationné... Pis tu vas m'crisser un hostie d'banc de neige de vingt pieds d'haut devant son parking pour qu'i' soit plus capable de sortir el tabarnak!
-Qu'est-cé qui vous a faitte boss?
-En masse pour lui crisser vingt pieds de neige devant son parking! Retiens bien l'adresse... 1758... Comme l'année d'la bataille de Carillon...
-!758... Ste-Élisabeth... comme la bataille de Grillon...
-Carillon...
-Carignon...
-Ca-ril-lon! 1758! La bataille de Carillon! Quand les Canayens ont foutu une volée aux Anglais! J'fête pas les victoires des Anglais moé mon gars!
-Ok boss... Pis j'fais ça quand?
-Vers trois heures du matin... Pis tu t'assures que personne te voé... Tu fais ça vite pis tu décrisses...
Cette nuit-là, après avoir déblayé les entrées de cour des clients, Jimmy alla prendre plusieurs voyages de neige sur le terrain du boss. Il ne se souvenait plus très bien de l'adresse cependant. Jimmy n'était pas pour réveiller son boss à trois heures du matin. Il se rappelait que le boss avait parlé d'une bataille. Il tapa dans Google bataille et 1759. Jimmy tomba illico sur la bataille des Plaines d'Abraham... Il se souvenait que ses profs d'histoire lui en avait glissé un mot à l'école.
-Le boss va être content... C'est pas un banc d'neige de vingt pieds que j'va's y faire, mais un banc d'neige de trente-cinq pieds! Tiens mon hostie d'Charles Massicotte!
Le lendemain matin, Jimmy se présenta au restaurant pour déjeuner avec le boss et ses collègues de déneigement.
-Pis? lui demanda le gros Desmarteaux en le voyant rentrer.
-Vous allez être content boss! J'lui ai crissé un gros calice de banc d'neige devant son char! I' sera jamais capable de sortir de là! Ha! Ha! Ha! Un banc d'neige de trente-cinq pieds d'hauteur! I' va manger ses bas en tabarnak!
-Yes!
-Sauf que j'me souvenais p'us de l'adresse...
-Hein?!? paniqua le boss. Tu savais p'us l'adresse pis qu'est-cé qu't'as faitte?
-J'me su's dit que j'allais pas vous déranger avec ça boss... J'me su's rappelé d'la bataille... D'la bataille des Plantes d'Ibrahim en 1759... Vous aviez dit ça: la bataille des Plantes d'Ibrahim...
-J'ai jamais dit ça calice! J'ai dit la bataille de Carillon! 1758!!! Pas 1759 tabarnak!!! Pas les Plaines d'Abraham saint-sacrement d'étol de viârge!
-Hein? Bin là... Heu...
-T'as pas crissé un banc d'neige devant le 1759? Dis-moé qu't'as pas faitte ça ciboire?
-Bin... Heu... J'connais pas la bataille de Carizan moé! Ni Charles Massicotte!
-C'est la bataille de Carillon! Pas la bataille de Carizan ni la bataille des Plaintes d'Ibrahim sacrament! Pis c'est Karl Marcotte pas Charles Massicotte!!!
-Ouin bin moé j'connais juste la bataille des Plinthes de Graham... La bataille de Carington j'ai jamais entendu parler d'ça!
-Christ de tabarnak de ciboire d'hostie d'saint-chrême!!! hurla le gros Desmarteaux.
-Qu'est-cé vous voulez j'fasse là boss?
-Rien hostie! Rien!!! J'espère juste qu'ceux qui vivent au 1759 sauront pas qu'c'est nous autres qui a faitte ça! Ciboire! Tu m'as crissé dans l'trouble Jimmy!!! Hostie qu't'es pas une lumière toé!
***
Karl Marcotte prit ses clés et démarra sa Hyundai bleue comme à tous les matins sans aucun problème.
Marcotte fut étonné de voir un énorme banc de neige devant le stationnement de son voisin.
-Veux-tu bien m'dire qui c'est qui a mis ça là? Pis pourquoi y'a faitte ça???
Pendant ce temps, son voisin Charles Massueville, domicilié au 1759, sortait de son sommeil. C'était un mastodonte ce Charles-là. Une grosse brute tatouée qui faisait toujours six mois de prison pour six mois de liberté.
Il s'étira les bras, puis les jambes, et tomba sur ses deux pieds, dans ses pantoufles, pour aller faire son petit pipi matinal.
-Me d'mande bien quelle température i' fait c'matin, se dit-il.
Puis il regarda pas la fenêtre. Pas de neige. Sinon un énorme banc de neige. Un énorme banc de neige de trente-cinq pieds de hauteur devant sa vieille Chevrolet bleue.
-Qu'est-cé ça calice de tabarnak?!?
Massueville mit son manteau et ses bottes pour constater l'ampleur de cet acte qui ne pouvait être que malfaisant.
-Salut! lui dit le vieux Georges Lacombe, qui passait toutes ses nuits dans la fenêtre de son salon à regarder ce qui se passait ou ne se passait pas dans le quartier. As-tu vu ton banc d'neige?
-Certain qu'j'l'ai vu! Qui c'est qui a fait ça?
-C'est un gars qui travaille pour Roland Desmarteaux... C'était écrit su' l'tracteur à neige... Roland Desmarteaux Déneigement...
-Desmarteaux l'entrepreneur de déneigement?
-Oui... J'l'ai vu faire à trois heures du matin...
-Ah bin el' tabarnak!
Charles Massueville appela un de ses chums pour qu'il aille le déposer en auto devant les bureaux de Roland Desmarteaux. Celui-ci venait de terminer son déjeuner et, comme à l'accoutumé, il prenait un autre café à son bureau en triant de la paperasse.
Massueville entra en trombe dans son bureau. Sa secrétaire n'avait pas pu le retenir. Évidemment, il était en beau fusil.
-Comme ça c'est toé el' tabarnak qui a dompé un banc d'neige de trente-cinq pieds d'haut devant mon parking mon hostie d'trèfle à deux feuilles de saint-ciboire!
-Heu... Non, non... J'sais pas d'quoi vous parler m'sieur...
-Tu l'sais trop bien mon tabarnak! Mon voisin a vu ton gars dompé d'la neige devant mon char c'te nuitte! M'en va's t'apprendre à vivre mon hostie! tonna Massueville en rentrant de grands coups de doigt dans le front de Desmarteaux qui tomba à genoux devant cette brute.
-Agyoye! Vous m'faites mal! Agyoye!
Massueville lui donna aussi quelques coups de poings sur la tête pour bien lui faire comprendre qu'on ne la lui faisait pas.
-Mon hostie d'gros torchon! Tu vas v'nir déblayer ça tu-suite! Comprends-tu mon tabarnak c'que ça veut dire tu-suite? Tu-suite comme dans pas t'à l'heure ou demain christ de mongol de mangeux d'marde!!!
-Ouche! C'est mon gars qui s'est trompé... J'y avais dit la bataille de Carillon!
-M'en calice d'ta bataille de Carry On! Tu vas v'nir m'ôter ça tu-suite mon tabarnak ou j't'achève!
Il le tira par les narines pour bien lui faire sentir ses gros doigts graisseux.
-Appelle ton gars d'vant moé! Dis-y qu'i' y'alle tu-suite!!! Tu-suite!!! hurla la brute.
-Oui... oui m'sieur... je...je... bégaya Desmarteaux en prenant le téléphone. Oui Linda? Dis à Jimmy d'aller enlever l'tas d'neige au plus christ d'vant le 1759 Ste-Élisabeth... Le... Le 1759... Quoi? Laisse faire les Plaines d'Abraham! Dis-y juste d'enlever l'tas d'neige qui a crissé su' a' rue Ste-Élisabeth c'te nuitte! Pis tu-suite ok!!! Dis-y qu'i' lâche toutte pis qu'i' alle direct là!
-Bon! Je r'tourne à maison... Pis j'espère pour toé qu'ça va être faitte où je r'viens avec mes chums crisser l'feu dans ta bâtisse mon hostie d'twit!
-C'est pas vous qu'j'visais m'sieur... C'est la bataille de Carillon...
-Ta yeule avec ton carillon! J'ai-tu l'air d'une cloche moé?
Massueville essuya ses gros doigts graisseux sur la chemise blanche de Desmarteaux. Il prit ses cliques et ses claques et quitta les lieux en laissant le gros Desmarteaux tout essoufflé et au bord de la crise cardiaque.
***
Quelques minutes plus tard, Jimmy enlevait le banc de neige devant le stationnement de Charles Massueville. Il prit bien soin d'aller porter toute la neige là où il l'avait extirpée tandis que le gros Massueville le regardait faire d'un oeil mauvais.
-J'obéissais aux ordres m'sieur... C'était supposé d'aller en face...
-M'en crisse! tonna Massueville. Ramasse ta marde pis décalisse!
-S'cusez... C'était pas voulu... ajouta-t-il en déblayant le terrain avec toutes les précautions que nécessitait cette pénible situation.
À la fin de la journée, le rêve de Jimmy était brisé.
Desmarteaux l'avait congédié sans même vouloir entendre ses excuses et ses explications.
-J'ai failli m'faire tuer à cause de toé christ de niaiseux! J'veux p'us t'voir! Tu vas r'cevoir ton dernier chèque par la poste pis c'est final bâton!
Jimmy retourna donc à sa triste vie d'homme à tout faire dans les restos, les pharmacies et autres lieux où l'on te paie à peine le salaire minimum.
Tout ça à cause de la bataille de Curignon de 1758...
mercredi 15 février 2017
mardi 14 février 2017
Personne n'aime Vaillancourt
-Personne m'aime! pleurait-il.
Et c'était vrai. Personne n'aimait Vaillancourt. On apprenait tous à le détester assez vite. Et si on le supportait, c'est seulement parce qu'il faisait partie du staff de la coop, comme nous tous. Nous étions inclusifs même avec les épais.
Vaillancourt ne faisait rien de particulier pour se faire aimer. Il était du genre à traiter ses blondes de chiennes ou de salopes au bout d'une semaine de fréquentations. Certaines étaient demeurées avec lui pendant un mois complet pour une raison qui échappait à tout le monde. Peut-être qu'elles aimaient les causes perdues...
Les femmes en général le trouvaient beau avant qu'il ne se mette à parler. Il n'avait pas l'air particulièrement viril mais son visage d'enfant malfaisant avait sans doute son charme. Malheureusement, le charme s'évaporait dès qu'il ouvrait la bouche. Il ne sortait qu'un flot d'âneries de cette bouche d'égout.
-Les femmes aiment ça roffe, qu'il disait en se prenant pour l'athlète sexuel qu'il n'était pas. Elles vont toutes s'agenouiller devant moi et me demander s'il-vous-plaît que j'les ramone! Ha! Ha! Ha! Toutes des chiennes!
Nous connaissions les femmes qui avaient eu la malchance de le fréquenter et ce gars-là n'avait à l'évidence rien pour lui.
D'abord, Vaillancourt avait une barre de chocolat Oh Henry en guise de queue. Il avait une maladie vénérienne ou bien en avait eu une. Ce n'était pas très clair. Quoi qu'il en soit toutes ses lamentables conquêtes nous rapportaient qu'il avait la queue parsemée de pustules et qu'elle n'avait jamais baisé avec lui, seulement frenché et encore...
Vaillancourt parlait toujours de trip à trois avec ses blondes. Le troisième partenaire devait être un homme bien entendu. Il proposait souvent à ses amis masculins de participer à ses ébats. Ses blondes, qui n'en savaient rien, s'en offusquaient aussitôt et le quittaient à jamais dès qu'elles étaient mises au parfum, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Vaillancourt aimait par-dessus tout regarder des films pornos entre gars, commentant les passages les plus scabreux en se prenant pour je ne sais qui.
-Elle j'y crisserais ça dans l'cul! Han! Han! Tiens ma salope! Tu vas couiner! Oïnk!
Évidemment, bien des gars ressentaient un malaise d'assister à de telles séances de cinéma porno en groupe. Surtout entre gars.
Le gros Flamand en était ressorti tout en colère.
-C'est quoi el' trip de r'garder des films de cul entre gars? Hostie! J'étais chez Vaillancourt hier pis le v'là qui sort un vidéo de filles qui s'font prendre par en arrière par des gars déguisés en gorilles... J'étais en tabarnak! Pourquoi tu nous montres ça ciboire? Penses-tu que j'va's m'crosser avec toé christ de twit? J'su's sorti assez fast... C't'un hostie d'fucké Vaillancourt... C't'un gay qui s'assume pas...
Le gros Flamand avait d'autant mis le doigt sur la vraie personnalité de Vaillancourt qu'on ne supportait plus d'entendre ses propos homophobes et misogynes.
-T'es rien qu'une larve Vaillancourt... lui avait dit Mireille après qu'il eut rapporté qu'elle s'était faite sodomiser par Luigi, le gars d'entrepôt qui s'en était vanté à tout le monde. Si t'as pas trouvé quelqu'un d'assez homme pour t'défoncer la cenne c'est moé qui va l'faire jusqu'à c'que tu vomisses d'la marde hostie d'trou d'cul!
Vaillancourt en était demeuré bouche bée. Le lendemain, il tombait mystérieusement en amour avec Mireille et nous racontait qu'il ferait tout pour qu'elle tombe amoureuse de lui...
Nous n'étions plus capables de supporter Vaillancourt, évidemment.
Tout en lui nous dégoûtait.
Nous avions organisé une petite fête par un samedi soir de février et Vaillancourt n'avait pas été invité. On ne voulait pas gâcher cette soirée. On s'était donc tous donné le mot de ne pas lui en parler.
Mais voilà que ce satané Vaillancourt se pointe au party avec sa gueule de con!
Il pleure, déprime, raconte que personne ne l'aime. Puis il prend son petit bottin téléphonique et appelle toutes ses ex devant nous pour leur débiter son baratin de connard.
-On était bien ensemble... Si tu savais comme j'pense à toé... Viens me r'joindre au party... C'est chez l'gros Flamand...
Quand son interlocutrice mettait fin à la conversation téléphonique, parce qu'elle en avait marre de lui, il raccrochait en la traitant de salope. Puis il en rappelait une autre pour répéter son laïus devant nous qui étions tous au désespoir.
-Je t'ai tant aimée... Je t'aime encore... On était bien ensemble...
-C'est qui qui a invité c't'hostie d'trou d'cul?
-Personne... On n'sait pas comment il l'a su...
Le gros Flamand, qui était rouge de rage, roula des joints qu'il fit circuler parmi les convives dans l'espoir de détendre l'atmosphère.
Mais oh malheur! Vaillancourt était encore pire lorsqu'il était frosté.
Vaillancourt se mit à rire comme une hyène, à tenir des propos homophobes et misogynes à profusion, puis à taper sur un tambour qui traînait par là sans aucun sens du rythme.
Le gros Flamand lui ôta le tambour d'entre les mains et lui pria de fermer sa gueule.
-Personne m'aime! se mit à pleurer Vaillancourt. PERSONNE M'AIME! Bouhouhouha!!!
Et c'était vrai. Personne n'aimait Vaillancourt. On avait tous appris à le détester. Et si on le supportait, c'est seulement parce qu'il faisait partie du staff de la coop, comme nous tous. Et nous nous en voulions d'être inclusifs même avec les épais.
lundi 13 février 2017
Menaces de mort envers une tuque péruvienne
On ne saurait écrire des récits déjantés sans prêter une attention toute particulière aux événements qui surviennent dans la vie de nos frères et soeurs humains. Tel que je suis, je retiens tout ce qui sort de l'ordinaire. Est-ce une forme de voyeurisme? Pourquoi pas... On pourrait me le reprocher et je m'en fous. Je collectionne les histoires insolites comme d'autres ne disent jamais rien et sont fermées comme des huîtres pourries qui puent du dedans.
Je vais donc vous raconter une anecdote dont j'ai été témoin hier et vous laisserai le soin d'en trouver une morale, sinon une signification.
J'étais à la pharmacie et j'attendais d'obtenir ma prescription. Un monsieur dans la quarantaine fit irruption dans la pharmacie en haletant. Il avait l'air d'un gars pas très dangereux. Il arborait une barbe de trois jours sous sa tuque péruvienne. Son regard était idoine à celui d'un étal de poissons morts malgré son ton haletant. Bref, il avait l'air bizarre. Bizarre comme je les aime lorsque vient le temps de rédiger une histoire à dormir couché en criant poulet si je t'attrape!
-Mad'moiselle! Puis-je vous emprunter le téléphone, s'il-vous-plaît... Je n'ai pas le téléphone et il m'est arrivé quelque chose de grave... S'il-vous-plaît... Je dois appeler le neuf un un...
La caissière, une jeune fille aux cheveux noirs de jais avec un accent maghrébin, acquiesça à sa demande sans faire d'histoires et lui passa illico le combiné.
-Bonjour neuf un un? Vous êtes bien neuf un un?...
Évidemment, j'entendais tout ce qu'il disait puisqu'il parlait très fort. En fait, tout le monde entendait sa conversation et y prêtait attention. Comment en aurait-il été autrement? Nous attendions nos médicaments et il n'y avait rien à faire...
-Neuf un un? Oui, madame... C'est pour vous dire que mon voisin est un fou... Il est plus grand et plus fort que moi... C'est une armoire à glace et moi je suis tout p'tit et pas musclé... Il m'a rentré dans le mur ce matin alors que je sortais pour aller faire pisser mes deux p'tits chiens, Spoukie et Smoutchie... Il m'a rentré un doigt dans l'oeil puis il m'a dit qu'il est un agent double... C'est un policier... Il a dit que si j'me plaignais que personne ne voudrait me croire parce qu'il est dans la police... J'sais pas c'qu'i' lui a pris... C'est un malade...Ça fait deux ans qu'il me menace et là, madame, j'ai peur... Quoi? Vous... Vous allez me transférer à la police? Ok... Merci madame...
Tout un chacun tendait l'oreille pour ne pas rater un mot de ce que l'hurluberlu criait presque au téléphone. C'était difficile de rater ça, mais sait-on jamais. Il nous offrait un spectacle pour le moins captivant. On en aurait même oublié notre prescription de médicaments.
-Police? Vous êtes une police hein? poursuivit-il. Je m'suis fait rentrer dans l'mur par un agent double qui se dit policier et qui m'a dit que si j'me plaignais à vous personne ne me croirait... Il m'a dit que je l'évitais tout l'temps parce que je ne l'aimais pas ou quelque chose du genre... J'lui ai dit que j'avais peur de lui. Comme ça t'as peur de moé mon tabarnak? qu'il m'a dit en me prenant à la gorge. Puis il m'a rentré un doigt dans l'oeil et a menacé de me battre à mort... Il a dit que personne ne me croirait... Qu'il n'avait qu'à dire qu'il est policier pour qu'on ne me croie pas... Où je suis? J'suis à la pharmacie... Qui j'suis? Eh bien j'suis Louis-Georges... Louis-Georges Lafrenière... Oui... Né le 7 février 1974... Vous avez pas besoin d'ma date de naissance? Ok... Où c'est arrivé? Sur la rue Sainte-Irène... Au 715 rue Sainte-Irène... Quoi? Bien sûr que je ne suis pas chez-moi... J'ai peur... J'ai peur qu'il me tue... Mon voisin n'est pas normal... Oui, c'est mon voisin... Il a une grosse barbe noire et ressemble à Brutus... Brutus dans les aventures de Popeye... Popeye qui? Popeye le marin... Il vit au 717... Moi au 715... Pourriez-vous venir me voir devant le Super C? Je ne vais pas bouger de là... Je serai devant... C'est ça... J'ai peur de rentrer chez-nous... C'est un policier... Oui... Un agent double... Une armoire à glace... Son nom? J'sais pas... J'dirais qu'c'est Chien Sale... C'est un chien sale c'gars-là... Il veut me tuer madame la policière... Brutus la brute... Appelez-lé comme ça... Oui... Me tuer... Pis moé j'vous appelle parce que j'veux pas mourir... J'suis cardiaque en plus... J'ai un souffle au coeur... C'est ça... Devant le Super C... J'raccroche pis j'm'en va's là... Vous allez venir me voir, hein? Ok... Merci madame l'agente... Merci...
Le pauvre homme remit le combiné à la caissière.
-Merci mad'moiselle... J'espère juste que je n'ferai pas une crise de coeur... J'ai un souffle au coeur mad'moiselle.. Pourriez-vous regarder de temps en temps si je tiens debout devant le Super C? J'ai peur que mon coeur lâche mad'moiselle... C'est trop d'émotions pour moé ça!
-Oui m'sieur... J'vais voir... Soyez sans crainte...
-Vous êtes bien fine... Merci mad'moiselle... Que Dieu vous bénisse!
Il sortit avec sa tuque péruvienne et sa barbe de trois jours. J'étais maintenant dans la file d'attente pour passer à la caisse avec ma prescription. Deux vieilles commères étaient devant moi et, évidemment, elles commentaient ce spectacle dont nous venions tous d'être témoins.
-C'gars-là je l'connais... C't'un fou... I' fait v'nir la police pour rien au Super C toutes les semaines... La dernière fois c'était parce qu'il avait entendu un tremblement d'terre... dit la plus vieille et la plus laide des deux.
-I' les lâchent lousses dans 'a rue à c't'heure! Pis c'est nous autres qui sont pognés avec ça dans 'es pattes... Comme l'autre crisse de fou qui fait semblant d'se masturber quand on passe d'vant lui... Le quêteux aux cheveux longs qui vit dans 'a P'tite Pologne... Celui qui marche de long en large d'vant le Super C en criant tout seul... J'te l'dis va falloir qu'on traîne du poivre de Cayenne dans nos sacoches! C'est rendu qu'el' Super C est envahi par toutes sortes de fous! Qu'i' viennent déblayer tabarouette ou bi'n c'est moé qui va virer folle bonyousse d'la vie!
Les deux commères sortirent. Je passai à la caisse.
-C'est un pauvre monsieur, me dit la caissière, son histoire est peut-être vraie... Comment le savoir, hein? Moi je n'le connais pas... C'est ma deuxième journée d'travail ici... Alors... Bon... Qui suis-je pour juger?
-Vous avez bien fait... me contenté-je d'ajouter. Merci et bonne journée!
J'ajustai les écouteurs de mon lecteur Sensa pour poursuivre ma promenade en compagnie de vieux airs de Genesis.
Une voiture de police passa devant moi puis stoppa devant le pauvre homme à la tuque péruvienne.
Je n'ai jamais su le reste de l'histoire.
On n'en parle pas dans le journal ce matin.
Il fallait bien qu'on vous la rapporte, même si elle est incomplète.
Les journalistes ne sont pas toujours là pour faire leur travail convenablement.
Surtout dans mon quartier où les histoires insolites ne manquent pourtant pas.
C'est comme si nos journalistes ne s'intéressaient à rien d'autre qu'à monsieur l'maire, alias Kid Kodak.
dimanche 12 février 2017
Gneumeuneumeuneu...
-Gneumeuneumeuneu...
On ne comprenait pas trop ce qu'il disait. Mais ça sonnait vraiment comme ça: gneumeuneumeuneu...
Il ressemblait vaguement à un Indien qui serait passé chez le barbier, avec les cheveux gris gominés et la raie sur le côté. Il devait avoir soixante-dix ans. Peut-être plus. Peut-être moins.
-En seulement gneumeuneumeuneu...
Jeff, le barman, ne comprenait rien à ce qu'il disait et se contentait d'acquiescer à tous ces gneumeuneumeuneus, par courtoisie j'imagine.
On l'avait surnommé Monsieur le bedeau. Parce qu'il ressemblait aussi au bedeau de la paroisse s'il avait eu les pommettes proéminentes et les yeux légèrement bridés.
Moi-même, je ne le comprenais pas. Il m'arrivait d'être assis au comptoir à ses côtés et de regarder Jeff avec insistance dans l'espoir qu'il me serve de traducteur. Rien à faire. Je ne le comprenais pas. Mais alors pas du tout.
Puis un jour, sa femme et son fils débarquent. Sa femme marmonnait elle aussi. Ce n'était pas des gneumeuneumeuneus. Elle c'était plutôt des gnihahihihahas. Quant à leur fils, Jérôme, il était capable d'articuler une phrase complète mais son propos était insensé.
-Je dessine des Superman... J'aime dessiné Superman... Moé j'suis comme Superman... J'suis vierge et tout l'temps bander... J'peux pas faire l'amour avec Linda parce que j'viens d'une autre planète... Sur ma planète, j'suis comme Superman... Mais icitte, j'suis mou... J'suis bandé mais mou... J'veux pas dire que j'bande mou, non, mais j'suis mou des muscles. J'ai pas d'forces... J'peux pas travailler... J'suis Superman mais j'ai pas mes super pouvoirs. Tu comprends? Donc j'ai offert mes dessins de Superman à Linda... C'est la serveuse icitte quand Jeff travaille pas... Pis sur mes dessins c'est moé qui a la face de Superman... Tu penses-tu qu'elle va m'en vouloir que j'lui remette des dessins de moé en Superman bandé? Hein?
-Ahem, lui dis-je.
-Gneumeuneumeuneu, ajouta son paternel en tombant de sa chaise ivre mort.
-Gnihahhihihaha, renchérit sa femme en tombant elle aussi les quatre fers en l'air en tentant de relever Monsieur le bedeau.
Lorsqu'ils furent partis, Jeff me raconta un tant soit peu leur histoire. Il n'y avait pas grand chose à raconter. Ils étaient tous les trois saouls tous les soirs. Le fils était lessivé mentalement. Les parents n'étaient que saouls tout le temps puisqu'ils étaient à la retraite.
-Ce sera pareil demain et après demain... Gneumeuneumeuneu aujourd'hui. Gneumeuneumeuneu demain et après-demain... Y'a des soirs que j'calisserais la job là! conclut Jeff.
Je vidai mon verre d'un trait et rentra à la maison.
Je méditai longuement sur ces vies étranges.
Au moins vingt-cinq ans.
Ce n'est qu'aujourd'hui, par un beau dimanche matin, que cela m'est revenu à la mémoire.
Pour rien.
Parce que des tas de souvenirs incongrus s'accumulent dans ma mémoire que je dois rincer quotidiennement. Comme si je témoignais pour quelqu'un ou quelque chose. Comme si cela pouvait vous intéresser...
C'est con n'est-ce pas?
Gneumeuneumeuneu...
On ne comprenait pas trop ce qu'il disait. Mais ça sonnait vraiment comme ça: gneumeuneumeuneu...
Il ressemblait vaguement à un Indien qui serait passé chez le barbier, avec les cheveux gris gominés et la raie sur le côté. Il devait avoir soixante-dix ans. Peut-être plus. Peut-être moins.
-En seulement gneumeuneumeuneu...
Jeff, le barman, ne comprenait rien à ce qu'il disait et se contentait d'acquiescer à tous ces gneumeuneumeuneus, par courtoisie j'imagine.
On l'avait surnommé Monsieur le bedeau. Parce qu'il ressemblait aussi au bedeau de la paroisse s'il avait eu les pommettes proéminentes et les yeux légèrement bridés.
Moi-même, je ne le comprenais pas. Il m'arrivait d'être assis au comptoir à ses côtés et de regarder Jeff avec insistance dans l'espoir qu'il me serve de traducteur. Rien à faire. Je ne le comprenais pas. Mais alors pas du tout.
Puis un jour, sa femme et son fils débarquent. Sa femme marmonnait elle aussi. Ce n'était pas des gneumeuneumeuneus. Elle c'était plutôt des gnihahihihahas. Quant à leur fils, Jérôme, il était capable d'articuler une phrase complète mais son propos était insensé.
-Je dessine des Superman... J'aime dessiné Superman... Moé j'suis comme Superman... J'suis vierge et tout l'temps bander... J'peux pas faire l'amour avec Linda parce que j'viens d'une autre planète... Sur ma planète, j'suis comme Superman... Mais icitte, j'suis mou... J'suis bandé mais mou... J'veux pas dire que j'bande mou, non, mais j'suis mou des muscles. J'ai pas d'forces... J'peux pas travailler... J'suis Superman mais j'ai pas mes super pouvoirs. Tu comprends? Donc j'ai offert mes dessins de Superman à Linda... C'est la serveuse icitte quand Jeff travaille pas... Pis sur mes dessins c'est moé qui a la face de Superman... Tu penses-tu qu'elle va m'en vouloir que j'lui remette des dessins de moé en Superman bandé? Hein?
-Ahem, lui dis-je.
-Gneumeuneumeuneu, ajouta son paternel en tombant de sa chaise ivre mort.
-Gnihahhihihaha, renchérit sa femme en tombant elle aussi les quatre fers en l'air en tentant de relever Monsieur le bedeau.
Lorsqu'ils furent partis, Jeff me raconta un tant soit peu leur histoire. Il n'y avait pas grand chose à raconter. Ils étaient tous les trois saouls tous les soirs. Le fils était lessivé mentalement. Les parents n'étaient que saouls tout le temps puisqu'ils étaient à la retraite.
-Ce sera pareil demain et après demain... Gneumeuneumeuneu aujourd'hui. Gneumeuneumeuneu demain et après-demain... Y'a des soirs que j'calisserais la job là! conclut Jeff.
Je vidai mon verre d'un trait et rentra à la maison.
Je méditai longuement sur ces vies étranges.
Au moins vingt-cinq ans.
Ce n'est qu'aujourd'hui, par un beau dimanche matin, que cela m'est revenu à la mémoire.
Pour rien.
Parce que des tas de souvenirs incongrus s'accumulent dans ma mémoire que je dois rincer quotidiennement. Comme si je témoignais pour quelqu'un ou quelque chose. Comme si cela pouvait vous intéresser...
C'est con n'est-ce pas?
Gneumeuneumeuneu...
samedi 11 février 2017
Gérard Grenon est partout!
Gérard Grenon était un repus du système grassement payé pour enseigner la résignation à tous ceux qui n'y trouvaient pas leur compte. Les laissés-pour-compte en question étaient pour Grenon des perdants et ne pouvait qu'avoir tort selon sa vision qu'il appelait en secret la sélection naturelle. Il n'osait pas employer cette expression un peu trop fasciste aux oreilles de ces gens trop sensibles qui n'attendaient que ça pour lui faire perdre son poste de lèche-bottes. Grenon avait la morale de son portefeuille, voilà tout. Et il ne crachait que dans les mains de ceux qui ne le nourrissaient pas.
Gérard Grenon avait ses entrées partout. Il était chroniqueur dans un journal jaune, animateur dans une radio-poubelle et même commentateur à la télé de ce même groupe de presse soucieux d'écraser le petit monde tout en s'adressant essentiellement à ceux-ci. Ils savaient comme attirer des caves avec des concours grotesques, des filles aux gros totons, des préjugés gros comme le bras, des chasses aux boucs émissaires...
Il avait bien sûr des qualités, Gérard Grenon. Il roulait dans un VUS toujours propre. Il avait une maison et une piscine bien entretenues. Sa femme avait gagné un concours de beauté. Elle était du genre à se faire sécher les dents sans jamais se casser la tête. Ils étaient en couple depuis quinze ans malgré les infidélités de Grenon. Et il faut dire qu'il n'était pas particulièrement beau ce lascar. Ce nabot aurait plutôt gagné celui de la laideur avec son air de chauve-souris mesquine qui ferait passé Joseph Goebbels pour un bon gars.
Les patrons de Grenon étaient d'anciens skinheads néo-nazis recyclés en militants ultraconservateurs ou libertariens. C'était surtout des fils à papa qui n'avaient jamais trimé dur dans la vie et qui avaient fini par se convaincre qu'il faut traiter le petit peuple à coups de trique ou de cannes à pommeau d'or, comme du temps de Charles Dickens. Ils avaient tous étudié à l'Université L*** et se croyaient pour cette raison les maîtres du monde.
-Les bonnes manières se perdent disaient-ils! Les pauvres ne respectent plus les riches!
Évidemment, ces saligauds ne respectaient rien et avaient été très clairs avec Grenon.
-On ne t'engage pas pour devenir le fantassin de ces minables... Tu es là pour redresser la situation et nous extirper de ce chaos social... Sans l'ordre et la sécurité, nous dormons tous très mal... Il faut remettre les crottés et autres gratteux de guitare à leur place... Il faut vendre des valeurs viriles... C'en est assez de la femellisation de la société... À entendre les chialeux ils voudraient tous que l'on devienne tapettes! Tu n'es pas tapette, toi, Grenon, hein? Au fait, connaîtrais-tu une tapette qui pourrait faire de la radio avec nous autres? C'est pour leur clouer le bec, tu vois... Comme ça les tapettes ne pourront pas dire que nous nous en prenons aux tapettes...
Grenon connaissait bien deux ou trois homosexuels qui militaient contre l'avortement et pour le rétablissement de la peine de mort. Il s'en trouve toujours dans tous les milieux, même chez les conservateurs, aussi bizarre que cela puisse paraître.
Quoi qu'il en soit Grenon n'y allait pas avec le dos la cuillère pour se mériter les faveurs des pleins de marde qui étaient ses patrons.
Il était pour que l'on recule l'âge de la retraite à 90 ans.
Il s'en prenait au salaire minimum en disant que c'était une atteinte à la liberté. Si quelqu'un veut travailler pour une piastre de l'heure, il devrait pouvoir le faire. Mais non! Il fallait que ces maudits barbus viennent encore voler les riches avec leurs doléances fondées sur rien d'autre que le désir de se venger et de faire le mal!
Grenon demandait aussi qu'on ne finance plus les écoles ainsi que les hôpitaux publics puisqu'il n'utilisait pas ces services.
Il déversait jour après jour son vomi et dès qu'un pauvre lascar osait le contredire il criait à la censure et sollicitait l'appui de ses spectateurs imbéciles pour tuer dans l'oeuf toute forme de critique à son égard.
-On sait bien! Les antiracistes, les féministes, les étudiants et les maudits paresseux de syndicalistes sont tous après moi parce qu'ils n'aiment pas la liberté d'expression! Oui, mesdames et messieurs! Ils font constamment appel à la censure! Et vous savez pourquoi? Parce que ce sont des jaloux! Ils sont jaloux de moi qui ai réussi dans la vie! Plutôt que de prendre exemple sur ceux qui réussissent, ils préfèrent les calomnier sur la place publique! Je vous le dis, moi quand je vois un piéton ou un cycliste sur la route, je sais que j'ai affaire à un loser et je ne me gêne pas pour le klaxonner. Je n'hésiterais pas à le frapper s'il ne s'ôtait pas de mon chemin! Et les mosquées, hein? Qu'est-ce que vous en dites de ces mosquées? Ici, on est catholique: point final! Tu ne veux pas de nos bines au porc? R'tourne-toé z'en chez-vous! Ici, c'est le Canada! Oui m'sieur... J'y va's-tu chez-eux pour leur dire quoi faire? Non monsieur! J'y va's pas chez-eux! Pis faudrait qu'on m'paye pour y aller... J'veux rien savoir de leur manger pas mangeable pis d'leu' femmes qui sont lettes!
Vous voyez le genre? Gérard Grenon était un hostie d'insignifiant.
Et pourtant, vous l'entendiez partout, tout le temps, dans l'autobus, dans les salles d'attente des services publics, chez le voisin: partout! Et c'est lui qui faisait pitié sacrament!!!
Les chialeux dont il parlait on ne les entendait qu'à travers ses commentaires de ce gros hostie de mononcle retardé.
On savait qu'ils existaient mais ce qu'ils disaient ne se rendaient jamais aux oreilles de la population.
C'est qu'ils cherchaient à censurer le gros Grenon...
C'est qu'ils disaient que nous ne vivions pas dans une vraie démocratie...
C'est qu'ils avaient tort, bien entendu.
On ne peut pas avoir raison et n'avoir rien en même temps.
Gérard Grenon avait ses entrées partout. Il était chroniqueur dans un journal jaune, animateur dans une radio-poubelle et même commentateur à la télé de ce même groupe de presse soucieux d'écraser le petit monde tout en s'adressant essentiellement à ceux-ci. Ils savaient comme attirer des caves avec des concours grotesques, des filles aux gros totons, des préjugés gros comme le bras, des chasses aux boucs émissaires...
Il avait bien sûr des qualités, Gérard Grenon. Il roulait dans un VUS toujours propre. Il avait une maison et une piscine bien entretenues. Sa femme avait gagné un concours de beauté. Elle était du genre à se faire sécher les dents sans jamais se casser la tête. Ils étaient en couple depuis quinze ans malgré les infidélités de Grenon. Et il faut dire qu'il n'était pas particulièrement beau ce lascar. Ce nabot aurait plutôt gagné celui de la laideur avec son air de chauve-souris mesquine qui ferait passé Joseph Goebbels pour un bon gars.
Les patrons de Grenon étaient d'anciens skinheads néo-nazis recyclés en militants ultraconservateurs ou libertariens. C'était surtout des fils à papa qui n'avaient jamais trimé dur dans la vie et qui avaient fini par se convaincre qu'il faut traiter le petit peuple à coups de trique ou de cannes à pommeau d'or, comme du temps de Charles Dickens. Ils avaient tous étudié à l'Université L*** et se croyaient pour cette raison les maîtres du monde.
-Les bonnes manières se perdent disaient-ils! Les pauvres ne respectent plus les riches!
Évidemment, ces saligauds ne respectaient rien et avaient été très clairs avec Grenon.
-On ne t'engage pas pour devenir le fantassin de ces minables... Tu es là pour redresser la situation et nous extirper de ce chaos social... Sans l'ordre et la sécurité, nous dormons tous très mal... Il faut remettre les crottés et autres gratteux de guitare à leur place... Il faut vendre des valeurs viriles... C'en est assez de la femellisation de la société... À entendre les chialeux ils voudraient tous que l'on devienne tapettes! Tu n'es pas tapette, toi, Grenon, hein? Au fait, connaîtrais-tu une tapette qui pourrait faire de la radio avec nous autres? C'est pour leur clouer le bec, tu vois... Comme ça les tapettes ne pourront pas dire que nous nous en prenons aux tapettes...
Grenon connaissait bien deux ou trois homosexuels qui militaient contre l'avortement et pour le rétablissement de la peine de mort. Il s'en trouve toujours dans tous les milieux, même chez les conservateurs, aussi bizarre que cela puisse paraître.
Quoi qu'il en soit Grenon n'y allait pas avec le dos la cuillère pour se mériter les faveurs des pleins de marde qui étaient ses patrons.
Il était pour que l'on recule l'âge de la retraite à 90 ans.
Il s'en prenait au salaire minimum en disant que c'était une atteinte à la liberté. Si quelqu'un veut travailler pour une piastre de l'heure, il devrait pouvoir le faire. Mais non! Il fallait que ces maudits barbus viennent encore voler les riches avec leurs doléances fondées sur rien d'autre que le désir de se venger et de faire le mal!
Grenon demandait aussi qu'on ne finance plus les écoles ainsi que les hôpitaux publics puisqu'il n'utilisait pas ces services.
Il déversait jour après jour son vomi et dès qu'un pauvre lascar osait le contredire il criait à la censure et sollicitait l'appui de ses spectateurs imbéciles pour tuer dans l'oeuf toute forme de critique à son égard.
-On sait bien! Les antiracistes, les féministes, les étudiants et les maudits paresseux de syndicalistes sont tous après moi parce qu'ils n'aiment pas la liberté d'expression! Oui, mesdames et messieurs! Ils font constamment appel à la censure! Et vous savez pourquoi? Parce que ce sont des jaloux! Ils sont jaloux de moi qui ai réussi dans la vie! Plutôt que de prendre exemple sur ceux qui réussissent, ils préfèrent les calomnier sur la place publique! Je vous le dis, moi quand je vois un piéton ou un cycliste sur la route, je sais que j'ai affaire à un loser et je ne me gêne pas pour le klaxonner. Je n'hésiterais pas à le frapper s'il ne s'ôtait pas de mon chemin! Et les mosquées, hein? Qu'est-ce que vous en dites de ces mosquées? Ici, on est catholique: point final! Tu ne veux pas de nos bines au porc? R'tourne-toé z'en chez-vous! Ici, c'est le Canada! Oui m'sieur... J'y va's-tu chez-eux pour leur dire quoi faire? Non monsieur! J'y va's pas chez-eux! Pis faudrait qu'on m'paye pour y aller... J'veux rien savoir de leur manger pas mangeable pis d'leu' femmes qui sont lettes!
Vous voyez le genre? Gérard Grenon était un hostie d'insignifiant.
Et pourtant, vous l'entendiez partout, tout le temps, dans l'autobus, dans les salles d'attente des services publics, chez le voisin: partout! Et c'est lui qui faisait pitié sacrament!!!
Les chialeux dont il parlait on ne les entendait qu'à travers ses commentaires de ce gros hostie de mononcle retardé.
On savait qu'ils existaient mais ce qu'ils disaient ne se rendaient jamais aux oreilles de la population.
C'est qu'ils cherchaient à censurer le gros Grenon...
C'est qu'ils disaient que nous ne vivions pas dans une vraie démocratie...
C'est qu'ils avaient tort, bien entendu.
On ne peut pas avoir raison et n'avoir rien en même temps.
vendredi 10 février 2017
Le jour où Saint-Valentin s'est fait décapiter
Il faisait plutôt chaud en ce quatorzième jour d'avant les calendes de mars de l'an MXXII (*) de la fondation de Rome. L'empereur et césar Claude II, alias le Gothique parce qu'il avait foutu une raclée aux Goths, était plutôt du genre martial. C'était un militaire de renom qui voyait les choses sous l'angle de la guerre. Il ne s'intéressait pas à la poésie, à la religion et autres contes de bonnes femmes. La vie lui apparaissait essentiellement comme un combat pour la survie: manger ou être mangé, vaincre ou être vaincu, ta gueule ou je plonge mon glaive dans ton bide.
Or, en cette année MXXII de son règne, Claude II avait surtout besoin de soldats et songeait même promulguer une loi contre le mariage pour que personne n'échappe au service militaire.
-L'empire fout le camp avec tous ces barbares et ces jeunes fainéants voudraient chatouiller une femme en lui disant comme ces détestables chrétiens que l'amour est tout ce qui compte... L'amour! Je vais leur en faire de l'amour, moi, foi de César! Je commence en avoir assez de ces chrétiens efféminés qui sapent le moral des troupes! Oh! Je n'interdirai pas leur satanée religion... Rome ne serait pas Rome sans la liberté de pratiquer le culte de son choix... Pour ce que j'en ai à foutre des dieux... Mais que je ne trouve pas un chrétien en travers de mon chemin, ni un augure, ni quoi que ce soit! Je vais lui faire ravaler ses prières!
Comme il disait ça, un messager vint lui faire savoir qu'un certain Valentin, un chrétien incidemment, se permettait de marier tout un chacun pour leur éviter le service militaire.
-Qui est ce Valentin? hurla Claude II.
-C'est un de leurs prêtres... Il provient d'une famille de patriciens... Mais la tête lui a tourné et il s'est mis à croire aux âneries de ces Grecs et de ces Hébreux... Il dit que tout le monde doit s'aimer et patati et patata... C'est une femmelette... Il est gros comme un cure-dent... Il a une tête de chèvre...
-Je veux qu'on l'emprisonne sur-le-champ! Je ne veux pas de ça à Rome! Nous sommes à Rome, par Jupiter, pas en Judée!
Valentin fut donc arrêté et jeté en prison en attendant de connaître le sort que l'empereur lui réservait.
La fille du geôlier, Julia, était aveugle. Comme elle ne savait pas quoi faire de ses journées elle discutait avec les prisonniers.
-À quoi ressemble le monde? demanda-t-elle à Valentin comme à tous les autres avant lui.
-Oh... Eh bien... Hum... Le monde est beau et chaud aujourd'hui. Il fait soleil. Les petits oiseaux chantent et, comme disait le Seigneur, il ne suffit que de les regarder pour constater que Notre Père les nourrit sans qu'ils aient à passer leurs journées à s'expliquer devant César... Donc... Ahem... Le monde est plein de couleurs...
-C'est quoi des couleurs?
-Eh bien il y en a plusieurs... Il y a le jaune, le vert, le bleu...
-C'est quoi le jaune?
-C'est chaud le jaune... Chaud comme un soleil d'été...
-Et le vert?
-Le vert... Hum... Ça sent la menthe. Ou bien le basilic. Ça sent les feuilles le vert.
Julia s'en retourna à ses affaires.
Comme Valentin avait l'habitude d'être mythomane il prétendit qu'il avait redonné la vue à la fille du geôlier. C'est du moins ce qu'il fit entendre à son nouveau camarade de cellule, Marcus, un ivrogne qui n'était là que pour le temps de dessoûler.
-Il y eut comme une grande lumière qui se fit après que je lui eus parler de Jésus, de Dieu et des couleurs! Oh! m'a-t-elle dit, miracle je vois! Je vois! Et tu sais ce qu'elle m'a demandé, hein?
-Non... répondit Marcus.
-Elle m'a demandé de la baptiser dans la foi de Jésus, gloire à son saint nom, amen et alléluia! Elle est maintenant chrétienne, si, si, parce qu'elle a cru sans avoir vu! Tu comprends?
-Et qu'est-ce que je dois faire pour me faire baptiser moi aussi? J'aimerais beaucoup gagné aux dés, tu vois... Des fois que ça me porterait chance...
-Rien n'est impossible à un chrétien mon frère! La foi déplace les montagnes! Tu veux gagner gros? tu n'as qu'à chercher le royaume de Dieu! Ce sera ta plus grande récompense! Tu iras au paradis, mon ami, un paradis rempli de fleurs et de filles qui ressemblent à des anges de douceur! Oh! J'en pleure rien que de penser au bonheur qui t'attend mon frère!!! Le sais-tu? Non mais, le sais-tu vraiment???
-Ok baptise-moi...
Valentin baptisa l'ivrogne et compta trois mille huit cent quatre nouveaux convertis depuis sa nomination au titre de prêtre de la Très Sainte Église.
Malheureusement, le geôlier vint le chercher.
-Et votre fille, geôlier, elle a retrouvé la vue, hein?
-De quoi tu parles connard? lui répondit cet homme rustre. Lève-toi! Il faut qu'on t'emmène!
-Et on m'emmène où mon frère?
-Ta gueule! Suis-moi!!!
Une chance que Valentin était toujours en compagnie du Christ. Les légionnaires se firent la main sur ce pauvre fou en le molestant de mille et une façons.
-Alors, toujours chrétien?
-Seigneur... pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils font... Ouche! Ça fait mal...
-On sait très bien ce qu'on fait, gus. On te frappe...
Et on le frappa encore et encore. Puis on le fit passer devant Claude II, rapidement, parce qu'il n'aimait pas perdre son temps avec les affaires intérieures.
-Comme ça tu maries des tas de Romains pour les empêcher d'aller à la guerre, hein?
-Grandissime empereur, ô César, aussi vermisseau que je sois Dieu nous dit de nous aimer les uns les autres... Je t'aime ô mon empereur!
-Bon, d'accord. C'est ton opinion. La mienne c'est de te décapiter. Emmenez-le!
-Que la peste soit avec toi! hurla Valentin.
On emmena Valentin là où l'on faisait boucherie.
Valentin fit une dernière prière puis on lui trancha la tête.
Claude II dit le gothique mourut de la peste un an plus tard.
Néanmoins Claude II fut divinisé par l'empereur Constantin lui-même qui, par un de ces curieux hasards, se convertit ensuite au christianisme. Comme quoi cet empereur-là n'avait aucune constance...
Les années passèrent. Le quatorzième jour d'avant les calendes de mars devint le 14 février de la nouvelle ère chrétienne qui interdisait toute forme de religion païenne sous peine de mort. Les chrétiens tendaient l'autre joue, mais pas tant que ça. Il y avait des limites à endurer le martyre. Une petite vengeance de temps en temps ça rendait les adversaires plus polis.
Les Anglais croyaient dur comme fer que les oiseaux choisissaient ce jour pour se reproduire.
La Saint-Valentin devint donc la fête des amoureux en Angleterre et, par cela même, partout ailleurs dans la chrétienté.
On la fête encore de nos jours.
Et personne ne nous parle jamais de Julia l'aveugle et de Claude II dit le Gothique.
Ni même de ce Valentin qui mariait tout le monde.
C'est fou comme le temps passe.
C'est fou comme on oublie.
____
(*)= 269 de l'ère chrétienne...
Or, en cette année MXXII de son règne, Claude II avait surtout besoin de soldats et songeait même promulguer une loi contre le mariage pour que personne n'échappe au service militaire.
-L'empire fout le camp avec tous ces barbares et ces jeunes fainéants voudraient chatouiller une femme en lui disant comme ces détestables chrétiens que l'amour est tout ce qui compte... L'amour! Je vais leur en faire de l'amour, moi, foi de César! Je commence en avoir assez de ces chrétiens efféminés qui sapent le moral des troupes! Oh! Je n'interdirai pas leur satanée religion... Rome ne serait pas Rome sans la liberté de pratiquer le culte de son choix... Pour ce que j'en ai à foutre des dieux... Mais que je ne trouve pas un chrétien en travers de mon chemin, ni un augure, ni quoi que ce soit! Je vais lui faire ravaler ses prières!
Comme il disait ça, un messager vint lui faire savoir qu'un certain Valentin, un chrétien incidemment, se permettait de marier tout un chacun pour leur éviter le service militaire.
-Qui est ce Valentin? hurla Claude II.
-C'est un de leurs prêtres... Il provient d'une famille de patriciens... Mais la tête lui a tourné et il s'est mis à croire aux âneries de ces Grecs et de ces Hébreux... Il dit que tout le monde doit s'aimer et patati et patata... C'est une femmelette... Il est gros comme un cure-dent... Il a une tête de chèvre...
-Je veux qu'on l'emprisonne sur-le-champ! Je ne veux pas de ça à Rome! Nous sommes à Rome, par Jupiter, pas en Judée!
Valentin fut donc arrêté et jeté en prison en attendant de connaître le sort que l'empereur lui réservait.
La fille du geôlier, Julia, était aveugle. Comme elle ne savait pas quoi faire de ses journées elle discutait avec les prisonniers.
-À quoi ressemble le monde? demanda-t-elle à Valentin comme à tous les autres avant lui.
-Oh... Eh bien... Hum... Le monde est beau et chaud aujourd'hui. Il fait soleil. Les petits oiseaux chantent et, comme disait le Seigneur, il ne suffit que de les regarder pour constater que Notre Père les nourrit sans qu'ils aient à passer leurs journées à s'expliquer devant César... Donc... Ahem... Le monde est plein de couleurs...
-C'est quoi des couleurs?
-Eh bien il y en a plusieurs... Il y a le jaune, le vert, le bleu...
-C'est quoi le jaune?
-C'est chaud le jaune... Chaud comme un soleil d'été...
-Et le vert?
-Le vert... Hum... Ça sent la menthe. Ou bien le basilic. Ça sent les feuilles le vert.
Julia s'en retourna à ses affaires.
Comme Valentin avait l'habitude d'être mythomane il prétendit qu'il avait redonné la vue à la fille du geôlier. C'est du moins ce qu'il fit entendre à son nouveau camarade de cellule, Marcus, un ivrogne qui n'était là que pour le temps de dessoûler.
-Il y eut comme une grande lumière qui se fit après que je lui eus parler de Jésus, de Dieu et des couleurs! Oh! m'a-t-elle dit, miracle je vois! Je vois! Et tu sais ce qu'elle m'a demandé, hein?
-Non... répondit Marcus.
-Elle m'a demandé de la baptiser dans la foi de Jésus, gloire à son saint nom, amen et alléluia! Elle est maintenant chrétienne, si, si, parce qu'elle a cru sans avoir vu! Tu comprends?
-Et qu'est-ce que je dois faire pour me faire baptiser moi aussi? J'aimerais beaucoup gagné aux dés, tu vois... Des fois que ça me porterait chance...
-Rien n'est impossible à un chrétien mon frère! La foi déplace les montagnes! Tu veux gagner gros? tu n'as qu'à chercher le royaume de Dieu! Ce sera ta plus grande récompense! Tu iras au paradis, mon ami, un paradis rempli de fleurs et de filles qui ressemblent à des anges de douceur! Oh! J'en pleure rien que de penser au bonheur qui t'attend mon frère!!! Le sais-tu? Non mais, le sais-tu vraiment???
-Ok baptise-moi...
Valentin baptisa l'ivrogne et compta trois mille huit cent quatre nouveaux convertis depuis sa nomination au titre de prêtre de la Très Sainte Église.
Malheureusement, le geôlier vint le chercher.
-Et votre fille, geôlier, elle a retrouvé la vue, hein?
-De quoi tu parles connard? lui répondit cet homme rustre. Lève-toi! Il faut qu'on t'emmène!
-Et on m'emmène où mon frère?
-Ta gueule! Suis-moi!!!
Une chance que Valentin était toujours en compagnie du Christ. Les légionnaires se firent la main sur ce pauvre fou en le molestant de mille et une façons.
-Alors, toujours chrétien?
-Seigneur... pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils font... Ouche! Ça fait mal...
-On sait très bien ce qu'on fait, gus. On te frappe...
Et on le frappa encore et encore. Puis on le fit passer devant Claude II, rapidement, parce qu'il n'aimait pas perdre son temps avec les affaires intérieures.
-Comme ça tu maries des tas de Romains pour les empêcher d'aller à la guerre, hein?
-Grandissime empereur, ô César, aussi vermisseau que je sois Dieu nous dit de nous aimer les uns les autres... Je t'aime ô mon empereur!
-Bon, d'accord. C'est ton opinion. La mienne c'est de te décapiter. Emmenez-le!
-Que la peste soit avec toi! hurla Valentin.
On emmena Valentin là où l'on faisait boucherie.
Valentin fit une dernière prière puis on lui trancha la tête.
Claude II dit le gothique mourut de la peste un an plus tard.
Néanmoins Claude II fut divinisé par l'empereur Constantin lui-même qui, par un de ces curieux hasards, se convertit ensuite au christianisme. Comme quoi cet empereur-là n'avait aucune constance...
Les années passèrent. Le quatorzième jour d'avant les calendes de mars devint le 14 février de la nouvelle ère chrétienne qui interdisait toute forme de religion païenne sous peine de mort. Les chrétiens tendaient l'autre joue, mais pas tant que ça. Il y avait des limites à endurer le martyre. Une petite vengeance de temps en temps ça rendait les adversaires plus polis.
Les Anglais croyaient dur comme fer que les oiseaux choisissaient ce jour pour se reproduire.
La Saint-Valentin devint donc la fête des amoureux en Angleterre et, par cela même, partout ailleurs dans la chrétienté.
On la fête encore de nos jours.
Et personne ne nous parle jamais de Julia l'aveugle et de Claude II dit le Gothique.
Ni même de ce Valentin qui mariait tout le monde.
C'est fou comme le temps passe.
C'est fou comme on oublie.
____
(*)= 269 de l'ère chrétienne...
jeudi 9 février 2017
Un saint d'entre les seins...
Laurent Desfossés est un original.
C’est un homme d’à peu près soixante-cinq ans qui était
commis au Supermarché Trépanier avant que ce commerce ne fasse faillite suite à
l’installation du Super Maxi Extra Jumbo dans le quartier. Il était tombé sur le chômage
puis sur l’aide sociale, avait un peu perdu la boule entre temps et s’habillait
comme un excentrique.
La première fois que je l’ai croisé j’étais convaincu qu’il
travaillait pour le comité de revitalisation du centre-ville de Quatre-Rivières. Avec son
haut-de-forme, son nœud papillon, ses faux seins et sa robe fleurie, il m’avait
tout l’air d’un clown récemment engagé pour faire de l’animation de rue. Cela
me semblait d’autant plus probable que Laurent Desfossés se déhanchait comme
une jouvencelle en imitant le vol d’un papillon avec ses longs bras décharnés
qui flattaient au passage ses seins artificiels. Un truc comme ça ne s’invente
pas. C’est clair qu’il était payé pour faire le con.
Eh bien non! Je me trompais. Laurent Desfossés ne recevait jamais
un centime pour ses prestations. Il les donnait tout à fait gratuitement, jour
après jour, pour une raison qui m’échappe.
Tout le monde rigolait de le voir aller. Les moins timides
l’encourageaient.
-Let’s go grand-père! Pogne-toé les tétons! Ha! Ha!
Et Laurent, qui était fidèle à son public, se massait les
ramasse-braillards en couinant des oh! et des ah! un tant soit peu fripons.
Tout le monde le laissait faire. Il était même curieux que
la police n’ait reçu aucune plainte des vieilles bottines de feutre de la
paroisse, toujours promptes à condamner les mœurs de leurs contemporains pour ensuite aller confesser leurs petits péchés au curé, un Africain qui se demandait parfois ce qu'il faisait là parmi tous ces vieillards agonisants.
Il faut dire que les vieilles pantoufles étaient plutôt
dépassées par les danses lascives de Laurent Desfossés.
-Y’est fou! se disaient-elles, tout en feignant de ne pas
vouloir satisfaire leur curiosité.
Elles voulaient, elles aussi, savoir jusqu’où irait ce fou.
Toute la ville, en fait, s’émerveillait d’avoir ce nouveau
sujet de discussion.
-T’as vu le fou qui danse toujours en ville sur les
trottoirs, avec sa robe fleurie, ses faux totons pis son chapeau haut-de-forme?
I’ doit être fêlé…
Bien sûr qu’il était fêlé mais tous les touristes le
prenaient tout de même en photo, convaincu tout comme moi que Laurent Desfossés
était engagé par les commerçants du centre-ville pour les amuser.
À force de parler de lui, sa célébrité dépassa nos
frontières. Quand on tapait Quatre-Rivières sur YouTube, on tombait sur des tas de vidéos mettant en vedette
l’ineffable Laurent Desfossés, sa robe fleurie et ses faux totons.
Le journal local avait l’impression d’avoir manqué quelque
chose.
-Je voudrais faire un reportage sur le fou qui porte une
robe et danse comme une gazelle au centre-ville, avait demandé Sarah à son chef
de pupitre.
-Ok… Tu as carte blanche.
Et Sarah nous présenta Laurent Desfossés dans toute sa
candide naïveté.
-Je m’inspire beaucoup des danses de Isadora Duncan vous
savez, déclara Laurent Desfossés à la journaliste, mais il y a des matins où j’aurais envie de
tout abandonner, de m’enfoncer dans ma solitude et de ne plus jamais danser…
Puis j’me dis, Laurent, tu ne peux pas faire ça à ton public… Tu ne peux pas
les décevoir… Alors j’enfile une de mes plus belles robes fleuries, pose mon
haut-de-forme sur ma tête, ajuste mon noeud papillon et, comme on dit, the show must go on baby!
Il faut dire que Laurent Desfossés prend sa fonction
d’amuseur public très au sérieux. À vrai dire, il ne se sent pas tant un
amuseur public qu’un artiste, une authentique danseuse de ballet, quasiment une
ballerine.
Vous aurez beau rire de lui qu’il n’en demeure pas moins le
citoyen le plus célèbre de toute la ville. C’est comme si on venait des quatre
coins du monde pour le voir s’époumoner sur la place publique en faisant des oh! des ah! et des tiguidi-haha! Et pourtant, le
comité de revitalisation du centre-ville refuse toujours de soutenir financièrement
sa démarche artistique.
Laurent Desfossés est un incompris, voyez-vous. Et comme
tous les incompris, c’est un vrai artiste… Un artiste qui ne compte ni les
heures ni l’argent qu’il met dans la pratique désintéressée de son art.
Quand vous le verrez, songez au moins à lui payer une bière.
Il vous fera une petite danse rien que pour vous et vous bénira comme si vous étiez un saint
d’entre les seins…
L'amour, l'amour, toujours l'amour...
L'homme a fondamentalement le besoin de tout expliquer, de tout comprendre et, bien entendu, de concevoir le monde comme un tout ordonné dont rien ne lui échappe.
Je me reconnais dans cet homme-là. Je suis moi-même atteint de cette manie de tout expliquer. Une manie qui n'a pas que des avantages. Les questions meurent parfois dans les explications. Il ne reste alors qu'une science sèche et amère qui ne peut être remise en question puisqu'on prétend avoir trouvé la réponse pour toujours et à jamais.
La jeunesse est particulièrement propice à ce type de comportements qui, sous prétexte de lutter contre tel ou tel fanatisme, en épouse tous les caractères.
Il m'est arrivé d'être athée comme une roche et cynique comme une pierre envers l'amour.
Tout s'expliquait par l'échange des fluides corporels et les réactions biochimiques qui y sont associées. L'homme me semblait une machine à peine plus complexe que les autres. Elle nécessitait son changement d'huile ponctuel. La spiritualité était ridicule et essentiellement comparable à la peur d'un grille-pain confronté à l'idée qu'une panne d'électricité pourrait survenir. L'amour était encore plus un mensonge que nous nous faisions tout un chacun pour jeter un peu d'encens et d'incantations sur la bestialité désavouée de nos actes sexuels.
Les plus sensibles d'entre vous aurez sans doute compris qu'on ne va pas loin dans la vie avec de telles idées. En ne laissant pas de place aux mystères de l'existence l'amour ne trouve pas son chemin. D'où la science sèche et amère, désenchantée et même ironique.
Le scientifique le plus zélé ne tolérerait pas cette idée que l'amour échappe à toutes les définitions.
C'est pourtant le cas. C'est le mien à tout le moins.
J'ai eu le privilège de grandir auprès de parents qui s'aimaient tendrement.
Mon père et ma mère formaient un couple d'amoureux exemplaires. Ils marchaient encore main dans la main après trente ans de mariage. Je les aurai vus toute ma vie s'embrasser, se caresser et se dire des mots doux. Tant et si bien que j'aurai même cru qu'il feignait l'amour. Les parents de mes amis étaient tous séparés, divorcés ou bouillants de colère l'un envers l'autre. C'était ça pour moi, la normalité d'une vie de couple: se détester, crier comme des fous, se lancer des batteries de cuisine par la tête.
Cet amour que mes parents manifestaient m'aura rendu la vie dure au tout début de mes relations dites amoureuses. Je cachais que je croyais en l'amour pour passer pour un gars bien de son temps. Je ne voulais pas que l'on me prenne pour un gars fleur bleue qui voit des anges là où il n'y avait qu'une fille qui disait tu mets une capote et il n'y a pas de problèmes...
Je me suis donc retenu d'aimer et, pour faire comme tout le monde j'imagine, j'ai fait semblant de ne pas avoir besoin d'amour.
Évidemment, cela ne fonctionnait pas comme je le souhaitais. Les sentiments empiétaient sur mes désirs. Quelque chose clochait avec ma science et mes fines explications.
D'une relation à l'autre, j'ai eu de moins en moins honte d'aimer, malgré les échecs inévitables et les mauvaises passes. Quelque chose me disait en moi-même que l'amour existe encore, aussi stupide que cela puisse paraître.
J'ai trouvé cet amour il y a seize ans aujourd'hui. C'était quelques jours avant la Saint-Valentin. Je niaisais sur des sites de clavardage et, d'une niaiserie à l'autre, j'ai rencontrée ma douce. Elle habitait à Saint-Hyacinthe et moi à Trois-Rivières. Nous nous sommes rencontrés par un jour de verglas et ne nous sommes plus jamais quittés depuis. Ce fut un coup de foudre instantané, suivi d'un irrépressible besoin d'aimer et d'être aimé.
Avec elle, je n'eus plus aucun doute sur l'amour. Ou si peu que cela ne vaut pas la peine d'en parler.
Je me suis senti aimé comme jamais je ne l'avais été. C'était une sensation douce et étrange qui bouleversait tous mes points de vue sur l'amour tel que je le concevais jusqu'alors.
Je n'étais plus amer. Je n'étais plus cynique. Je n'étais plus un grille-pain qui craint une panne d'électricité.
Cet amour n'a aucunement été affecté par les années. Il s'est épuré, clarifié, illuminé.
Je la vois encore dans ma soupe. Je pense à elle à tous les jours, à tous les moments de ma journée et j'en rêve même la nuit quand je dors à ses côtés.
Elle est plus que ma muse. C'est ma compagne de vie. C'est mon interlocutrice préférée. C'est mon amour.
Nul mot n'est assez fort pour vous décrire ce que je ressens face à ma bien-aimée.
Saint-Valentin ou pas, tous les jours sont devenus pour moi la fête de l'amour.
Sans vouloir déplaire à qui que ce soit, il me semble qu'un tel amour relève plus de l'exception que de la règle.
Je ne saurais vous dire pourquoi la vie m'a gratifié d'une telle récompense.
Serait-ce à porter sur le compte de l'amour que mon père et ma mère éprouvaient l'un envers l'autre?
Je n'en sais trop rien à vrai dire.
Je suis certainement un privilégié.
L'amour est un état de grâce d'autant plus précieux qu'il est rare sur cette Terre.
Ça ne court pas les rues.
On le voit plus souvent au cinéma que dans la réalité.
Pourquoi moi, hein?
Je me le demande tous les jours...
Je vous souhaite, chers lecteurs et lectrices, de rencontrer un tel amour pour combler d'infini toutes vos questions sans réponses.
Je vais sûrement passer pour un gars fleur bleue.
Mais si vous saviez comme je m'en fous maintenant...
Je me reconnais dans cet homme-là. Je suis moi-même atteint de cette manie de tout expliquer. Une manie qui n'a pas que des avantages. Les questions meurent parfois dans les explications. Il ne reste alors qu'une science sèche et amère qui ne peut être remise en question puisqu'on prétend avoir trouvé la réponse pour toujours et à jamais.
La jeunesse est particulièrement propice à ce type de comportements qui, sous prétexte de lutter contre tel ou tel fanatisme, en épouse tous les caractères.
Il m'est arrivé d'être athée comme une roche et cynique comme une pierre envers l'amour.
Tout s'expliquait par l'échange des fluides corporels et les réactions biochimiques qui y sont associées. L'homme me semblait une machine à peine plus complexe que les autres. Elle nécessitait son changement d'huile ponctuel. La spiritualité était ridicule et essentiellement comparable à la peur d'un grille-pain confronté à l'idée qu'une panne d'électricité pourrait survenir. L'amour était encore plus un mensonge que nous nous faisions tout un chacun pour jeter un peu d'encens et d'incantations sur la bestialité désavouée de nos actes sexuels.
Les plus sensibles d'entre vous aurez sans doute compris qu'on ne va pas loin dans la vie avec de telles idées. En ne laissant pas de place aux mystères de l'existence l'amour ne trouve pas son chemin. D'où la science sèche et amère, désenchantée et même ironique.
Le scientifique le plus zélé ne tolérerait pas cette idée que l'amour échappe à toutes les définitions.
C'est pourtant le cas. C'est le mien à tout le moins.
J'ai eu le privilège de grandir auprès de parents qui s'aimaient tendrement.
Mon père et ma mère formaient un couple d'amoureux exemplaires. Ils marchaient encore main dans la main après trente ans de mariage. Je les aurai vus toute ma vie s'embrasser, se caresser et se dire des mots doux. Tant et si bien que j'aurai même cru qu'il feignait l'amour. Les parents de mes amis étaient tous séparés, divorcés ou bouillants de colère l'un envers l'autre. C'était ça pour moi, la normalité d'une vie de couple: se détester, crier comme des fous, se lancer des batteries de cuisine par la tête.
Cet amour que mes parents manifestaient m'aura rendu la vie dure au tout début de mes relations dites amoureuses. Je cachais que je croyais en l'amour pour passer pour un gars bien de son temps. Je ne voulais pas que l'on me prenne pour un gars fleur bleue qui voit des anges là où il n'y avait qu'une fille qui disait tu mets une capote et il n'y a pas de problèmes...
Je me suis donc retenu d'aimer et, pour faire comme tout le monde j'imagine, j'ai fait semblant de ne pas avoir besoin d'amour.
Évidemment, cela ne fonctionnait pas comme je le souhaitais. Les sentiments empiétaient sur mes désirs. Quelque chose clochait avec ma science et mes fines explications.
D'une relation à l'autre, j'ai eu de moins en moins honte d'aimer, malgré les échecs inévitables et les mauvaises passes. Quelque chose me disait en moi-même que l'amour existe encore, aussi stupide que cela puisse paraître.
J'ai trouvé cet amour il y a seize ans aujourd'hui. C'était quelques jours avant la Saint-Valentin. Je niaisais sur des sites de clavardage et, d'une niaiserie à l'autre, j'ai rencontrée ma douce. Elle habitait à Saint-Hyacinthe et moi à Trois-Rivières. Nous nous sommes rencontrés par un jour de verglas et ne nous sommes plus jamais quittés depuis. Ce fut un coup de foudre instantané, suivi d'un irrépressible besoin d'aimer et d'être aimé.
Avec elle, je n'eus plus aucun doute sur l'amour. Ou si peu que cela ne vaut pas la peine d'en parler.
Je me suis senti aimé comme jamais je ne l'avais été. C'était une sensation douce et étrange qui bouleversait tous mes points de vue sur l'amour tel que je le concevais jusqu'alors.
Je n'étais plus amer. Je n'étais plus cynique. Je n'étais plus un grille-pain qui craint une panne d'électricité.
Cet amour n'a aucunement été affecté par les années. Il s'est épuré, clarifié, illuminé.
Je la vois encore dans ma soupe. Je pense à elle à tous les jours, à tous les moments de ma journée et j'en rêve même la nuit quand je dors à ses côtés.
Elle est plus que ma muse. C'est ma compagne de vie. C'est mon interlocutrice préférée. C'est mon amour.
Nul mot n'est assez fort pour vous décrire ce que je ressens face à ma bien-aimée.
Saint-Valentin ou pas, tous les jours sont devenus pour moi la fête de l'amour.
Sans vouloir déplaire à qui que ce soit, il me semble qu'un tel amour relève plus de l'exception que de la règle.
Je ne saurais vous dire pourquoi la vie m'a gratifié d'une telle récompense.
Serait-ce à porter sur le compte de l'amour que mon père et ma mère éprouvaient l'un envers l'autre?
Je n'en sais trop rien à vrai dire.
Je suis certainement un privilégié.
L'amour est un état de grâce d'autant plus précieux qu'il est rare sur cette Terre.
Ça ne court pas les rues.
On le voit plus souvent au cinéma que dans la réalité.
Pourquoi moi, hein?
Je me le demande tous les jours...
Je vous souhaite, chers lecteurs et lectrices, de rencontrer un tel amour pour combler d'infini toutes vos questions sans réponses.
Je vais sûrement passer pour un gars fleur bleue.
Mais si vous saviez comme je m'en fous maintenant...
mercredi 8 février 2017
Histoire d'un vieux garçon qui se moquait de l'amour
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| Friedrich Nietzsche pour ceux qui ne le connaissent pas... |
Remarquez qu'il n'avait pas tout à fait tort d'un point de vue strictement scientifique. Mais il était tout de même difficile de tenir compagnie à ce rabat-joie.
Si d'aventure vous lui parliez d'amour, c'était encore pire. Ce célibataire endurci, lecteur assidu de Schopenhauer, était convaincu que l'amour n'était qu'un vulgaire échange de fluides corporels ou, pire encore, une maladie mentale.
La plupart des gens qui le côtoyaient finissaient par éprouver quelque chose comme de la pitié, à laquelle s'associait une pointe de désintérêt. Les fruits de l'amour lui semblaient trop verts parce qu'il ne pouvait pas les atteindre. Alors aussi bien détester l'humanité et tous ces stupides sentiments auxquels il n'avait pas le privilège d'avoir accès.
Un beau jour du mois de novembre, alors que tout était triste et gris, notre vieux garçon rencontra une femme qui lui trouvait quelque chose d'indéfinissable. Elle lui avait trouvé une beauté que tout un chacun n'avait pas su déceler. Elle était probablement un peu folle. En tout cas, tout le monde qui connaissait ce gars-là se serait demandé avec raison ce qu'elle pouvait bien trouver à ce râleur peu inspirant.
-Tu dois souffrir beaucoup pour être si amer... lui avait-elle dit en lui caressant le bras.
Cette caresse sur le bras l'avait stupidement paralysé et voilà qu'il s'était mis à bafouiller son baratin sur l'inexistence de l'amour et l'inutilité de la beauté.
-Je ne crois pas que tu le penses vraiment... Personne ne peut vivre sans amour et sans beauté...
lui répondit-elle, en glissant sa main sur son genou soudain tremblant.
Il passa deux semaines sans la revoir. Deux semaines au cours desquelles notre pauvre bonhomme ne voyait plus clair dans sa rhétorique habituelle. L'image de cette maudite sorcière le hantait! Et il la trouvait belle. Et il répétait souvent son prénom sans trouver l'énergie pour relire Schopenhauer, Nietzsche et tous les grands penseurs de la pensée pansue...
-L'amour est une maladie mentale! se répétait-il pour se convaincre. Et je suis en train de devenir fou! Je ne pense plus qu'à elle! Et je ne l'ai vue qu'une fois dans ma vie! Une seule fois! Maudite allumeuse! Elle ne m'aura pas! Je ne ferai pas un fou de moi! Si elle pense que je vais me traîner à ses genoux pour lui dire que je l'aime! Ha! Ha! Satanée péronnelle! Non! Je vais guérir! Je ne vais pas devenir l'un de ces cons qui se mettent à babiller sur les fleurs et les beaux sentiments!
Il la revit dans un café. C'est elle qui vint vers lui.
-Tu te souviens de moi, n'est-ce pas?
Et comment qu'il s'en souvenait!
-Oui... Il me semble que oui... C'était il y a deux semaines je crois? dit-il innocemment pour cacher son trouble.
-Ça te dirait qu'on marche ensemble? Je m'en allais voir le fleuve... Tu viens voir le fleuve avec moi?
-Le fleuve? Ahem... C'est que... Je... Enfin... bredouilla-t-il en montrant la pile de livres qu'il venait d'emprunter à la bibliothèque.
-Tu vas me dire que tu ne peux pas venir voir le fleuve parce que tu dois lire ... La généalogie de la morale? C'est quoi ce truc-là??? Ça m'a l'air déprimant... Comme il a des grosses moustaches ce gus... Est-il encore vivant? Il a une sale gueule... une gueule à couper le sang!
-Non... Ahem... Nietzsche est mort... Et je... C'est un grand philosophe... donc... heu...
-Laisse faire Nitché sacrament! Et viens prendre l'air bon sang! C'est l'été! Il fait beau et chaud! Les oiseaux chantent!
Le vieux garçon suivit la jeune femme qui, subtilement, lui tint la main.
Un courant électrique parcourut le corps de cet abruti qui se mit à bégayer.
-Je... j...je... L'été c'est... L'été c'est chaud...
-Bien sûr que c'est chaud l'été! Dis-moi, serais-tu timide?
-Ti...ti...timide-de-de me-me-me-moi?
-Ouais! Tu m'as tout l'air d'un grand timide... Je trouve ça attendrissant... Laisse-toi aller! La vie est courte! Sur quelle planète es-tu en ce moment?
-Je... je... ahem...
Et c'est là qu'elle lui colla un baiser sur la joue.
-Grand fou va! J't'aime bien, même si t'es un peu bizarre... Et toi, est-ce que tu m'aimes bien?
-Ahem... Hum... Heu... Je... Enfin... Voilà... Je veux dire que... En un certain sens...
-Tu ne veux pas répondre parce que tu es trop timide... Je vois... Ce n'est pas grave. Je vais répondre à ta place: tu m'aimes petit coquin et tu veux coucher avec moi!
Tout s'effondra dans la tête du pauvre gars. Sa logique, son intelligence, sa raison, son cynisme, son amertume, ses aphorismes: tout. Ils étaient tous les deux devant le fleuve qui coulait sous un soleil scintillant. Il lui semblait tout à coup qu'il n'avait jamais vu le fleuve auparavant. Il ressentait la beauté du fleuve, du ciel, du soleil, des fleurs et surtout d'elle, de cette parfaite inconnue qui lui tenait encore la main et reposait maintenant sa tête délicate et parfumée sur son épaule comme s'ils se connaissaient depuis toujours.
Ils s'embrassèrent, longuement, tendrement. Puis ils couchèrent ensemble. Le gars fut un peu maladroit mais au bout de deux ou trois heures, c'était comme s'il était lui-même devenu le dieu de l'amour, trouvant des ressources insoupçonnées de tendresse et d'érotisme dans sa chair qu'il avait trop longtemps ignorée.
Puis les mots fatidiques tombèrent. Les mots qu'il n'avait jamais osé prononcer avant de l'avoir rencontrée, elle.
-Je... je t'aime... je... tu vois... je...
-Chut! Il y a des émotions trop fortes pour être bien exprimées par les mots... Et je vois que tu as beaucoup d'émotion qui gonfle entre les jambes, hein, petit coquin? Laisse-toi aller... Le monde est si triste, si froid... Et nous sommes là, tous les deux... l'un dans l'autre... Tu comprends?
-Je... ahem... Encore?
-Bien sûr que j'le veux encore! Qu'est-ce que tu crois?
Et ils firent l'amour, encore et encore.
Comme si le temps s'était arrêté.
Comme si la vie était belle.
Cela faisait toujours bien un connard de moins sur cette Terre...
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