mardi 13 avril 2021

À la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses...

Église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses
Trois-Rivières (Québec)
Source image: patrimoine culturel du Québec

J'ai le coeur rempli de ce que l'on appelle de l'allégresse. Ce qui me convient parfaitement, moi qui suis né dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, dans le «faubourg à m'lasse» de Trois-Rivières.

Dans la paroisse de mon enfance, il arrivait que les conflits se réglassent à coups de bâtons de baseball. Ou bien en brandissant un pic à glace devant tous les clans réunis de la P'tite Pologne et de Ste-Cécile. Parfois, pour ne pas dire souvent, il n'y avait pas de conflits ouvertement violents. Il n'y avait que des parades agressives semblables à celles des ours ou bien des gorilles. On se gonflait le torse. On brandissait les poings. Comme pour conjurer la violence avant même qu'elle ne nous en fasse voir trente-six chandelles. Puis il y avait l'apaisement. Un va chier ou deux en finale. Peut-être une bière la prochaine fois pour sceller l'alliance retrouvée. Ou bien l'allégresse chacun de son bord. C'est dur à dire.

Tellement dur à dire que je m'étire sur n'importe quoi n'importe comment. Comme si j'étais un genre de Balzac qui parle des boiseries des meubles anciens pour bourrer de la copie par jours fades.

Où en étais-je donc?

Ah oui! à mon coeur débordant d'allégresse qui dérape sur Notre-Dame-des-Sept-Allégresses et les violences de mon antiquité...

Je voulais seulement dire que je me sens bien parce que je me suis réconcilié avec une personne que je considère comme un chacal. Non pas que je l'aime. Mais j'ai trouvé la force morale de le saluer et de lui souhaiter une bonne journée. Ce qui n'est pas rien pour un chacal. Tout m'inciterait à le chasser à coups de pelle ou bien en brandissant un pic à glace tel un sceptre au-dessus de ma tête de Shrek. Ce que j'ai bien sûr cessé de faire vers l'âge adulte. Hélas! il m'arrive de ne pas tout à fait contrôler le feu de mon esprit. Il reste quelque chose d'un peu trop dur en moi. Ce n'est même pas de l'orgueil. C'est ce même quelque chose qui me fait tenir debout droit comme un i, le torse bombé, devant n'importe quel chacal ou raciste du quotidien. Si les racistes et les chacals veulent dominer le monde, eh bien ils me trouveront toujours sur leur chemin, droit, debout, avec le regard qui ne vous lâche pas. Bref, je ne plierai pas. Mais je vais dire salut, bonjour et comment ça va. Ça, c'est pour cultiver mon allégresse que d'autres trouveront dans le zen. 

Je suis trop en contact avec la misère et la maladie pour jouer à Bouddha. Alors j'y vais avec l'allégresse, à défaut d'être zen. J'y vais à la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses.

Je suis cool avec les ceuzes qui sont cool.

Je cultive l'allégresse devant les chacals en les traitant, au pire, comme des animaux de compagnie malcommodes. Les pires, je ne suis pas obligé de vivre avec. La Terre est vaste, pour eux comme pour moi. À chacun son marécage, mais que la bouette ne déborde pas sur la quiétude d'autrui. C'est-à-dire dans ma cour. Je veux la sainte christ de paix.

Pour le reste, j'aime à peu près tout le monde.

Je n'en veux à personne au final.

Soyez stupides si vous ne pouvez pas faire autrement. Ne le soyez pas trop longtemps en ma présence. Je ne vous apporterai rien qui ne vous semblera pas désagréable. Je suis patient comme un vieux clou rouillé. Mais je file encore comme le vent devant toute forme de zoufferie. Je ne me colle ni de gré ni de force sur la méchanceté, l'avarice et tous les autres défauts capitaux. Je vis ma vie de vieux bum en grattant allégrement ma guitare, en soufflant dans mes harmonicas et en crachant sur mes pinceaux. 

Et je salue encore rats, chacals et crocodiles comme un gars de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, sans crainte ni remords, comme si le monde entier ne pouvait pas me faire chier.


vendredi 26 mars 2021

Être un artiste ou rien

Être un artiste me permet de créer un monde hors de celui-ci.

J'ai trouvé mon berger et mon salut dans l'art sous toutes ses formes.

Les inimitiés et iniquités de la vie sont sublimées dans un air de guitare, un solo d'harmonica ou bien un dessin fluide et sans hachures.

Tout peut passer: tempêtes, ouragans, pandémies. Je demeurerai imperturbable à la barre de mon navire.

Je joue dans mon propre film.

Je ne serai jamais qu'un figurant dans les films d'autrui.

Dans mon film, je suis un artiste.

Que j'aie du talent ou pas m'importe peu. 

Je sais que je vais créer, encore et encore, parce que ma liberté en dépend.

D'autres se lanceraient dans des tirades stoïques pour respecter l'étiquette d'Épictète.

Moi je peins.

D'autres vous diront ceci ou cela pour justifier l'injustifiable.

Moi, je vais encore faire de l'art.

On vous dira qu'il est nécessaire de, qu'il est utile de, qu'il faut absolument...

Moi, je vais jouer de l'égoïne ou de la ruine-babine. 

Ce que je n'aurai pas dit sera encore plus intense que si je l'avais dit.

C'est le pouvoir de l'art qui me terrasse moi-même et m'amène toujours plus loin.

Je trouve même des réponses à des questions que je ne me posais pas.

Et puis je rêve...

Ah! comme c'est bon de s'abandonner en jouant Bella Ciao sur sa guitare...

Comme c'est jouissif de peindre un soleil entre les branches d'un arbre...

Comme c'est divin d'écrire des niaiseries inutiles pour le simple plaisir d'écrire...




lundi 22 mars 2021

Crotte de chien

C'est une histoire un peu glauque, j'en conviens. Il est néanmoins nécessaire de nous confronter aux réalités les plus brutes pour atteindre une forme d'éveil... Bouddha, né dans la ouate, a dû fuir le luxe et le confort pour trouver quelque chose comme sa voie. C'est tout dire. 

Bref, Simon voulait atteindre le Nirvana un petit peu plus rapidement que les autres.

-J'veux mourir hostie! J'en peux plus de vivre! criait-il au grand étonnement des gens illégalement réunis en party dans ce condo, en pleine pandémie de COVID-19.

Simon, qui n'était pas le genre de pierre sur laquelle on fonderait une église, ouvrit la fenêtre du salon pour se défenestrer lui-même.

-Qu'est-ce qui fait là l'hostie d'malade? hurla le gros Bob en voyant Simon se jeter dehors par la fenêtre.

Simon tomba deux pieds plus bas dans de la crotte de chien.

Il avait une fois de plus manqué son suicide. 

-Tabarnak! Chu tombé dans 'a marde! 

Les gars riaient en-dedans mais pas trop pour ne pas pogner une amende.

-J'veux mourir hostie! chuinta Simon.

-Ta yeule Simon ciboire on va s'faire buster si tu rameutes les voisins! La vieille Rita au troisième est r'connue pour stouler tout l'monde!

-Allez chier... 

Simon se releva péniblement et retourna chez-lui à bord de son gros pick-up rouge vif.

Il était saoul raide.

Il ne portait pas de masque.

Il ne voulait plus vivre.

Et, tout compte fait, il avait le visage beurré de crotte de chien.



mercredi 17 mars 2021

Le racisme systémique n'existe pas


Le racisme systémique n'existe pas. Surtout au Québec. Ici, nos racistes ne sont pas plus racistes qu'ailleurs. On ne sait rien de ce qui se passe ailleurs. Surtout si ça se passe en anglais. Néanmoins on sait qu'ici nos racistes sont les moins racistes du monde. Ce sont des racistes québécois qui ne le sont que par méchanceté gratuite, comme ça arrive tout le temps au bar Chez Guili-Guili, une institution québécoise que tous les Québécois québécois connaissent...

S'il y avait un système associé au racisme, cela signifierait que ce système est nécessairement mauvais, sinon à abattre comme s'il s'agissait d'un vulgaire mur de Berlin ou bien d'un Veau d'Or à déboulonner.  Cela provoquerait des dommages irréversibles aux saigneurs de notre économie. Imaginez un monde où l'on donnerait raison à ceux et celles que l'on moleste presque de droit divin. Un monde où les victimes auraient raison des bourreaux. Brrr! J'en ai chaud dans le dos!

Depuis que le monde est monde que le système est comme ça. Il y a le pharaon, les pyramides de gypse, et tout plein de petits scribes à la solde des bourreaux. Ils ont trouvé le système parfait hors duquel il ne saurait y avoir de civilisation où l'on fouette les gens pour traîner des pierres. Ils ne savent pas encore que tout système, aussi parfait soit-il, finit toujours par s'effondrer. Parce qu'un jour ou l'autre les esclaves en ont marre de se faire rentrer dans la gorge soir et matin que chacun est bien à sa place comme ça, dusse-t-il se nourrir dans un dépotoir, tout simplement parce que le système est comme ça. Un système qui ne doit pas exister pour tromper les gens le plus longtemps possible. Ce n'est jamais le système qui rend ça systémique: c'est la vie. Les saigneurs poussent l'audace jusqu'à prétendre que la vie est faite comme ça. Allez donc chier. Le Système est l'état actuel de nos préjugés sociaux et économiques qui favorisent Untel plutôt qu'Unetelle. Ça ne prend pas un dessin pour le comprendre: vous prenez tout, scélérats fanfarons, et ne nous donnez que des miettes de ce que vous nous avez pris. Vous traitez ensuite de mendiants ingrats ceux et celles que vous avez volés. C'est la vie? Vraiment?

Vous êtes pauvre? C'est de votre faute. Tout un chacun s'entend là-dessus s'il veut se tailler une place parmi les chroniqueurs du Pharaon.

Vous êtes Noir? Ce n'est pas de notre faute. Il y a d'autres Noirs ailleurs et ici le Journal dit qu'ils sont biens et feraient mieux d'arrêter de critiquer tout le temps.

Vous êtes femme? Ressaisissez-vous. Il y a des femmes comme Denise Délurée qui savent faire oeuvrer leur charme pour accéder au pouvoir tant convoité par les moins que rien. 

Vous êtes transgenre? Oh la la! Pff...  Rire de quelqu'un n'a jamais fait de mal qu'à la personne consternée.

Vous êtes handicapés? Ça coûte cher à l'État. Vous ne pourriez pas faire attention un peu avec vos handicaps et cesser d'être handicapés?

Vous êtes Autochtone? On vous a apporté l'eau potable. Et si elle ne l'est pas c'est de la faute à Trudeau.

Évidemment, il y avait de l'eau vraiment potable avant l'arrivée du Système. Et le Système était là bien avant Trudeau.

Ne le dites pas trop fort.

Le Système n'aime pas qu'on le reconnaisse. Ni qu'on le contrarie. 

Il est bien dans l'indifférence générale, le traintrain quotidien des vexations et humiliations des personnes marginalisées. 

Il est confortable dans les honneurs que l'on rend aux bourreaux. Il est béat de volupté dans le mépris que l'on exprime envers les victimes.

C'est un réflexe d'adolescent que de critiquer le Système.

C'est nul de contredire le Système.

C'est aussi ça le Système.

Nous faire accroire que nous sommes une merde quand on se bat pour plus de justice.

Le Système n'existe pas mes frères et soeurs.

Le racisme systémique n'existe pas.

C'est la vie...


mardi 16 mars 2021

Ronny le Runner n'est pas toujours de bonne humeur

Ronny le Runner débarque de son vieux vélo volé, clopin-clopant, avec les lunettes de travers sur son nez. Elles n'ont qu'une seule branche depuis longtemps. Cela ne semble pas trop le contrarier. Il vit bien avec ça. Ou bien personne ne l'écoute si d'aventure il se plaint de cette situation.

Ronny le Runner a le dos voûté et le visage incrusté dans ses épaules. Il a une coupe Longueuil. Il est dans sa cinquantaine. Il regarde à gauche à droite tel un furet prêt à sauter sur une bonne occasion. C'est un voleur de bas étage: sous-marins de dépanneur, bouteilles de shampoing, chocolats et bouteilles vides. Le prix est toujours fixé à 25 piastres. C'est ce que Djo lui demande pour un quart de poudre de perlimpinpin. 

Ronny le Runner place son vélo sur le mur du bloc-appartement où Djo crèche. Il va cogner à la fenêtre de Djo. Djo demeure dans un demi sous-sol. 

Djo ne répond pas. 

Il court vers la porte d'entrée pour aller sonner.

Et il revient à toute vitesse voir par la fenêtre du demi sous-sol si Djo se lève pour aller répondre.

Djo ne répond pas.

Il retourne sonner à la porte.

Puis Djo finit par lui ouvrir au bout de deux ou trois allers-retours de la fenêtre du demi sous-sol à la porte d'entrée.

Ronny le Runner remonte sur son vélo tel Don Quichotte enfourchant sa Rossinante. 

Puis il repart vers d'autres aventures, d'autres livraisons.

Lorsqu'on voit Ronny, on se demande s'il n'a pas un peu de nos biens dans ses mains.

On souhaite aussi qu'il ne se mette pas à sacrer en donnant des coups de pieds dans les poubelles, comme l'autre nuit, en plein couvre-feu, seulement parce que Djo refusait de lui ouvrir.

Les policiers le connaissent et l'appellent par son petit nom.

Ils l'emmènent parfois au poste et le libèrent le lendemain, comme d'habitude.

Ils sont tannés de l'avoir dans les pattes mais finissent par s'y faire.

-C'est encore Ronny le Runner... au Parc Champlain... il crie et garroche son vélo sur un arbre...

Ronny le Runner n'est pas toujours de bonne humeur.

Ça doit être pour ça.


jeudi 11 mars 2021

4 petits formats

 J'ai peint 4 petits formats à l'acrylique. Ça tient dans une main. Ça ne rend pas nécessairement le travail plus facile... 







mardi 9 mars 2021

lundi 8 mars 2021

Femme

Je ne peux pas parler à la place des femmes.

Je ne puis que les écouter et surtout mieux les comprendre.

Nous sommes de la même espèce mais la culture a favorisé mon genre ainsi que l'expression de ma sexualité.

Je peux marcher sans crainte dans les rues et ruelles de ma ville à toute heure du jour ou de la nuit. 

Je n'ai pas à me soucier de l'homme qui me suit ou bien de l'inconnu qui me croise. 

La ville m'appartient presque. J'y suis un roi.

Et c'est pareil presque partout ailleurs. Dans le domaine du travail comme dans le domaine de n'importe quoi je fais partie des privilégiés, même si je ne goûte pas à tous mes privilèges.

J'ai le bon teint de peau, le bon sexe, la bonne grandeur et presque le bon gabarit pour en imposer sans même me forcer. Je suis né comme ça. Je brille sans même briller...

La perpétuation de mon patronyme s'est faite sur le dos de milliers de vies de femmes totalement ignorées.

On sait qu'il y a eu un bonhomme Bouchard, petit ou gros, qui s'occupait de tuer des grenouilles pour le seigneur de je ne sais trop quoi. 

On ne sait pas qui était sa mère, ni sa femme ni ses filles... Mais les gars! Houlala. On connaît presque leurs joies et leurs tristesses sur vingt générations... Les femmes sont mortes et enterrées depuis très longtemps. On retiendra une sorcière ou deux. Sinon Hildegarde de Bingen, obscure mystique médiévale qui a laissé un nom féminin aux arts et aux lettres. Toutes les autres sont disparues et oubliées à jamais pour que notre culture masculine survive des siècles et des siècles. Idem pour celles et ceux qui ne se reconnaissent dans aucun des deux genres identifiés plus haut.

Notre culture est imprégnée de masculinité que je n'hésite pas à qualifier de toxique.

La libération de l'homme est indissociable de la libération de la femme. Nous ne serons pas libres tant qu'un membre de notre tribu humaine sera tenu à l'écart, amoindri et ostracisé pour des raisons qui n'en sont pas.

L'homme autant que la femme souffrent de ces murs créés entre les humains selon l'état ambiant des préjugés sociaux. On vous tasse dans un coin parce que vous êtes pauvre. Encore plus si vous êtes une pauvre femme. Tout vous passera sur le dos. Vous ne devrez pas contrarier vos maîtres. Tout ce que vous direz se revirera contre vous. Vous devrez vous taire et, si vous parlez, vous devrez être plus compétente qu'une bande de dix gars pour que l'on feigne de vous suivre en maugréant sur la couleur ou bien la forme de vos vêtements.  

Femmes, je vous écoute sans doute mieux que je ne vous comprends.

Je me montrerai solidaire de vos luttes mais je ne saurais les mener à votre place.

J'essaierai, au mieux, de ne pas nuire à votre émancipation au sein d'une société ridiculement patriarcale qui prend une dérive autoritaire. Tout simplement parce que la bête ne se rendra pas sans tenter de vous mordre un peu...

Je me promets de tordre la bête, bien entendu.

C'est ma manière de vous offrir des fleurs pour ce 8 mars, Journée internationale de la femme.

Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mes soeurs et mes frères, pour que nous soyons enfin libres et nettement plus égaux.



mercredi 17 février 2021

Plus d'humanité au bout de tout ça

Il m'arrive de voir le monde comme si j'étais assis tout seul sur une chaise au beau milieu d'un désert de glace. Mes yeux fixent le vide. Et ce vide me remplit.

J'ai des idées. Elles importent moins que mes actes. Et ce n'est pas facile agir, se pencher, se relever, se blesser, se stresser, se ceci ou bien cela. J'agis et j'en porte des marques. Je ne fais pas pitié. Pas plus que l'un ou l'autre. Je fais mon chemin. Je perds mon chemin. Je retrouve mon chemin.

Je traverse cette pandémie en épuisant mon stock de stoïcisme.

Je ne peux même pas dire que je sois zen. C'est trop compliqué pour que ça soit simple à expliquer.

Je suis seulement au bout de mes ressources physiques et mentales.

Il ne me reste que l'idée de cette chaise au milieu d'un désert de glace.

Je ne suis pas au bord du gouffre, ne craignez rien!

Je suis, tout comme vous, fatigué de tout ça.

Il y a pire que ça, bien entendu.

Je ne veux pas jouer au type qui, les pieds au sec sur la berge, dit de ne pas regarder les naufragés au loin mais lui qui souffre de les voir mourir... C'est tiré du roman Les frères Karamazov. Je connais mes classiques...

Je suis, comme vous, tanné.

Souhaitons-nous plus d'humanité après tout ça.

Et puis c'est tout.


vendredi 12 février 2021

Le petit chapeau de paille de Nina / un récit de Jean-François Lapoche


Jean-François Lapoche est l'auteur de 32 livres portant sur l'indépendance du Québec ou bien le badminton québécois. Toute sa vie a été consacrée au Québec. Il est Québécois depuis toujours et compte le rester. Il anime sur les ondes de CKQW 78,1 FM l'émission Franc-Parler. Il tient une chronique régulière au Journal de Saint-Bédard. Il enseigne le badminton à la polyvalente Julien-Bédard de Saint-Bédard. C'est un libre-penseur québécois qui croit que le Québec est le Québec et que les Québécois sont québécois autant que le sirop d'érable et les fèves au lard. Jean-François Lapoche présente ici, pour la revue littéraire
Mollusques, un texte de très grande valeur qui nous rapproche de l'autre sans pour autant renier notre quintessence essentiellement québécoise.


***

Le petit chapeau de paille de Nina

Nina n'est pas d'ici. Elle est pourtant née ici. Mais les gens d'ici n'arrêtent pas de lui dire, plus ou moins subtilement, de retourner dans son pays. Si elle ne choquait pas autant, cela n'arriverait jamais.

Serait-elle née ailleurs que cela n'y changerait rien. La Terre n'appartient à personne qu'elle nous répète ad nauseam. «Arrêtez de faire chier les chevreuils et les humains avec les clôtures de fils barbelés!» Ina aurait très bien pu dire quelque chose comme ça. À force de se sentir à part, pour ne pas dire faussement ostracisée, elle avait développée une pensée marginale et dangereuse pour la patrie en danger. Quand les frontières tombent, il ne reste plus que les Huns et autres hordes sauvages pour mettre fin à la civilisation.

Il y a des gens trop sensibles comme ça. Ils sont incapables de laisser les injustices à leur place en attendant que ça passe. Il leur faut agir ou, pire encore, militer. Et laissez-moi vous dire qu'ils militent n'importe comment, sans ordre, sans discipline, en ne respectant d'ailleurs aucune tradition digne de ce nom. Ils se permettent n'importe quoi n'importe comment n'importe quand. 

Quand on veut changer les choses, on reste chez-soi et on ne fait rien. Tout le monde fait ça. Sauf les chicaniers et les teigneuses. Ina tenait sûrement des deux. Et il n'y a pas d'excuses pour ça. Il y a des limites à jalouser les gens qui sont au pouvoir et nous dirigent. Vous n'imaginez même pas le stress qu'ils doivent vivre que déjà vous montez sur vos grands chevaux pour réclamer leur destitution ou que sais-je encore. Foin de ces excentricités militantes! Chacun à sa place et les vaches seront bien sacrées!

Évidemment, il serait grossier de démolir Ina avant même que de savoir qui elle est. Je sais bien que c'est la coutume parmi les miens d'agir ainsi. Mais bon, il faut parfois savoir se plier à la modernité.

Ina a le teint très foncé. Elle est née ici. D'accord. Mais ses traits rappellent ceux de Tracy Chapman qui est pourtant née aux États-Unis elle aussi et donc ici en quelque sorte... Quant à moi: aucun problème. Tu peux être née ici avec un teint foncé. Ce n'est pas très grave. Il faut seulement ne pas jalouser les Québécois qui occupent tous les postes, tous les journaux, tous les micros. Ils ont le droit d'être chez-eux et de dire à des gens comme Ina qu'ils exagèrent avec leur racisme systémique, leur profilage racial et leurs mots à proscrire du vocabulaire par excès de sensibilité. Moi-même j'appelle les pauvres manants et aucun pauvre ne me le reproche au supermarché. Moi et mes collègues avons le sens de l'humour. Nous rions allègrement des édentés et autres laids en tous genres non-conformes à la nature naturelle des choses... Vous croyez que l'humour c'est un slogan? Palsembleu! Non!!!

Alors voilà. Ina n'a qu'à s'y faire mais non il faut toujours qu'elle trouve des poux là où il n'y en a pas.

Est-ce que je suis malheureux, moi, dans ma vie? Non, bien entendu. Je rayonne le bonheur. Je suis estimé de tous et de toutes. Comment voulez-vous que j'aie tort sinon par pure mesquinerie, voire infâmante jalousie! Ina ne comprend pas ça.

Ina me va à peu près aux épaules.

Elle doit avoir vingt ans je suppose. 

Comment le savoir? On dirait qu'ils ne vieillissent jamais les Étrangers, même quand ils sont nés ici.

Je vous parle d'elle parce qu'elle porte un beau petit chapeau de paille.

Je devais initialement ne vous parler que de son petit chapeau de paille. 

Puis, subitement, la passion pour ma nation en danger m'a reprise. 

Je ne me suis pas laisser embrouiller l'esprit par cette ensorceleuse qui tentait vainement de me ridiculiser, comme si des gens comme moi n'avaient pas toutes les raisons du monde de leur bord. Je la prenais en pitié, cette petite femme au teint foncé qui hurlait que j'étais un ceci ou un cela. Je pense même qu'elle a dit que j'étais un fasciste, imaginez!!!

Franchement, j'ai laissé tomber le petit chapeau de paille de Ina qui n'en vaut pas la peine. Et j'ai brandi fièrement mon fleurdelisé. Ouste petite dérangée! Tu retardes notre pays!

Quand tu craches ainsi sur le Québec et ses meilleurs représentants, tu mérites d'être tenu longtemps à l'écart. 

On devrait d'ailleurs laver nos écoles de toute cette racaille anti-québécoise et socialiste qui y pullulent. 

Bientôt, on ne pourra plus vivre notre culture québécoise entre Québécois et c'est le Québec tout entier qui va en pâtir, même les domestiques, quelle que soit la couleur de leur peau. D'ailleurs, on voit bien que même les domestiques ne veulent plus obéir. On s'en va vraiment nulle part. Jalousie quand tu nous tiens...

Alors franchement, je vous parlerai une autre fois du petit chapeau de paille de Ina.

Elle m'a vexé. Je refuse d'être réduit à une caricature de vieux mononcle gâteux des années '50 ma péronnelle! Tu vas voir de quel bois que je me chauffe, toi et tes satanés gauchistes décadents au teint pâle ou foncé!


@ Droits d'auteurs réservés. / Jean-François Lapoche. 12 février 2012