mercredi 27 avril 2016

Zone protégée du bruit

La pollution sonore n'est pas encore prise au sérieux. Dans cent ans, si le monde existe encore, on décrira notre époque comme une source constante de souffrance pour les gens qui recherchaient la tranquillité.

À notre époque, le silence semble provoquer bien plus d'anxiété que le bruit pour la plupart de mes congénères.

Je ne suis pas plus fin qu'un autre. Mais j'ai l'oreille fine et ressens un énorme besoin de paix intérieure qui trop souvent est affectée par le tintamarre assourdissant des humains.

Ce qui me pousse à fuir le cadre urbain aussi souvent que possible sans que je ne sois assuré pour autant d'être délivré du bruit. Il nous poursuit partout, jusqu'au creux des forêts...

***

Moi et ma blonde sommes allés sur la passerelle du Parc écologique de l'Anse-du-Port à Nicolet. C'était dimanche, il y a deux semaines. Il faisait beau et chaud. Un temps idéal pour contempler la faune du Lac Saint-Pierre.

Il y avait pas mal de monde ce dimanche-là mais, dans l'ensemble, les gens étaient calmes et profitaient pleinement du panorama qui s'offrait à eux.

On trouve tout au bout de cette passerelle une tour d'observation. Nous y sommes montés, bien entendu, pour humer l'air du fleuve tout en prenant un bain de soleil.

C'était magique. Jusqu'à ce qu'une bande de ploucs vienne briser le charme.

-Heille! Une chance que j'su's pas montée a'ec une bouteille de bière parce que si qué'qu'un la r'cevait su' 'a tête en bas d'icitte ça l'enverrait à 'pital! Arf! Arf! nous fit savoir une grosse dame mal élevée accompagnée par ses filles, son chien renifleur et un ahuri qui avait l'honneur d'être son gendre.

Le gendre, un gars dans la vingtaine qui portait sa calotte de baseball à l'envers, jurait comme un charretier en racontant des anecdotes salaces à propos de l'érection du chien renifleur et des moeurs de sa blonde. Toute cette bande de niais riait, hurlait et gesticulait tant et si bien qu'ils faisaient fuir tout un chacun. Nous ne sommes pas partis pour une raison qui m'échappe. Peut-être pour résister. Pour leur offrir l'image de notre silence héroïque et de notre sérénité bafouée.

Au bout d'un temps, le rustre à la calotte inversée finit par émettre un commentaire presque de mise.

-C'est beau en hostie icitte, hein?

Il tint même un silence de deux secondes. Puis il se remit à hurler avec le reste de la bande. Ils partirent aussi vite qu'ils étaient venus afin de ne pas se trouver submergés par la beauté et la quiétude des lieux.

Tous ceux qui avaient eu le courage de demeurer là émirent un soupir de soulagement.

Nous étions enfin délivrés de ces hurluberlus.

Nous retrouvions enfin la sainte paix.

***

Le printemps ne fait pas que chanter les petits oiseaux. D'ailleurs, on peine à entendre leurs chants l'après-midi dans le secteur où j'habite. Le centre-ville de Trois-Rivières est toujours très animé. C'est le coin idéal pour rincer le moteur de son véhicule tout en faisant quarante fois le tour du même quadrilatère afin de prouver aux autres que l'on existe.

Je croyais naïvement qu'il y avait des lois limitant l'émission de décibels produits par les tuyaux d'échappement. Je pensais même que les véhicules étaient tous dotés de ce que l'on appelle des silencieux... Il semble que non.

Des motocyclistes croient sans doute que ça amuse tout le monde que d'entendre vrombir un moteur au-delà de ce qui est tolérable pour la santé auditive. Aussi s'en donnent-ils à coeur joie pour provoquer du stress inutile ainsi que des acouphènes chez les piétons et les résidents du secteur qui n'en demandaient pas tant.

***

Comme je ne suis pas plus fin qu'un autre, il faut prendre mon propos à la légère.

Il est possible que les gens aient besoin de bruit.

Il est envisageable que je fasse partie d'une minorité inadaptée aux joies du bruit.

J'aimerais bien que les municipalités créent des zones protégées du bruit pour nous y permettre d'écouter le chant des oiseaux, le frémissement de l'eau, le sifflement de la brise.

Cependant, je crains de ne pas pouvoir réunir plus de cent signatures pour cette idée.

La normalité, c'est le bruit. Le standard, c'est le stress. La norme, c'est gueuler pour ne pas s'entendre penser.

Au fond, je devrais comprendre que des gens comme moi sont tout simplement de trop.