jeudi 28 avril 2016

Le Grand Esprit Imaginaire

L'eau connaît plusieurs états. Elle peut être à l'état solide, liquide ou gazeuse. Dans tous les cas, l'eau demeure de l'eau.

Bon nombre de croyants et même d'incroyants se positionnent comme si l'eau ne connaissait qu'un seul état. Pour les croyants, elle est gazeuse. Pour les incroyants, elle est solide. Pour les plus sages, elle est tous les états à la fois.

Porter un jugement définitif sur l'eau est tout aussi peu philosophique que de camper sur ses positions par rapport à la signification du monde. Je ne dis pas que tout s'équivaut. Je dis seulement que le monde, tout comme l'eau, connaît plusieurs états, voire plusieurs dimensions. 

L'eau offre au moins trois réponses à la question de savoir ce qu'elle est. On pourrait même en rajouter quelques-unes. 

Lorsque l'on parle de Dieu, c'est-à-dire de l'infini, je ne réussis pas à comprendre comment on en arrive à en avoir qu'une seule. D'autant plus que l'hypothèse de Dieu ne se vérifie pas. Et qu'il est même possible d'envisager que ce soit une question bien plus qu'une réponse.

Je ne suis pas athée puisque je refuse cette réponse définitive à une question qui, pour moi, demeure ouverte. Par contre, je suis du côté des athées lorsqu'ils tournent les dogmes au ridicule.

Je ne cherche pas Dieu. Je cherche, point à la ligne.

***

-Qu'est-ce que la vérité? demande le procurateur romain Ponce Pilate à l'homme accusé de sédition qui chancelle devant lui.

L'homme en question, si tant est que cette histoire soit vraiment arrivée, ne répond rien.

Que pouvait-il répondre à la sagesse d'un Romain qui a appris à douter de tout et à voir le monde comme les écuries d'Augias?

Rien.

Des années passèrent, et on a fini par nous laisser croire que le christianisme était porteur de modernité.

Et moi, naïf comme je suis, je continue de me sentir plus près du procurateur romain que je ne le suis du crucifié.

Non pas parce que j'admire le pouvoir. Ce n'est pas le cas. Je suis même plutôt séditieux.

Par contre, je sais que les évangiles ne seraient rien sans les Romains.

Ce sont eux qui confèrent au christianisme ce zeste de sagesse.

Les Romains qui toléraient tous les cultes et toutes les religions. Les Romains que les chrétiens ont vainement tenté de faire passer pour des bourreaux qui les jetaient tous aux lions. Ce qui ne colle pas du tout avec les faits historiques. Les Romains étaient tolérants. Et si nos sociétés font preuve de tolérance, c'est par ce retour aux sources de cette civilisation, aussi funeste puisse-t-elle sembler par moments.

Les grands esprits de la Renaissance et du Siècle des Lumières ne s'y sont pas trompés. Le meilleur remède contre l'obscurantisme chrétien était encore de revisiter Rome, son art et ses idées.

Le christianisme n'a pas inventé le pardon, le partage et l'humanité. C'était présent chez tous les peuples et c'est encore le cas de nos jours. Le christianisme n'est pas l'unique dépositaire des valeurs dites universelles. Et il n'est nullement le garant de l'humanisme, comme c'est le cas de toutes les autres religions ou doctrines politiques.

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Les Grecs, puis les Romains, ont tenté d'expliquer le monde sans avoir recours à des explications non-vérifiables. Leurs dieux avaient tous les défauts des hommes et les hommes pouvaient même se pardonner de ne pas croire en ces incapables.

Les Vikings n'avaient pas de clergé et croyaient même qu'un jour Odin mourra.

Les aborigènes de l'Île de la Tortue finissaient parfois par appeler le Grand Esprit l'Être imaginaire. Ils n'avaient pas cette foi fanatique que leur prêtent parfois les gourous du Nouvel-Âge. Ils vivaient, respiraient et mouraient sans faire d'éclats. Ils acceptaient les explications venues d'ailleurs. Ils philosophaient même avec les curés qui souhaitaient les convertir pour extirper d'eux leurs questions démoniaques.

Il m'arrive de penser que le paganisme produisait des hommes qui voyaient l'eau sous trois états, solide, liquide et gazeux. Cela produisait des hommes moins unidimensionnels, moins pétris de fanatisme et de volonté d'asservir les esprits.

Les religions abrahamiques me semblent à plusieurs égards une perversion de l'esprit en rupture radicale avec la philosophie.

Elles ont établi des dogmes à proprement parler totalitaires. Qu'est-ce que le fascisme et le communisme, sinon la perpétuation de réflexes chrétiens sous un autre nom? Hitler, Lénine et Staline n'ont jamais caché leur admiration devant l'ordre jésuite et le centralisme catholique.

Les religions abrahamiques ont produit des dogmes dont il faut encore nous délivrer afin de poursuivre notre quête de sens et, pourquoi pas, notre quête du Grand Esprit Imaginaire.

Les religions, tout comme les doctrines politiques totalitaires, sont pour moi d'authentiques éteignoirs spirituels.